Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, accordée à "Der Spiegel" du 18 octobre 1993, sur la situation en Somalie et le prochain retrait des troupes françaises.

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Média : Der Spiegel

Texte intégral

Somalie

Q. : Comment a-t-on pu en arriver à ce que la mission de l'ONU en Somalie qui était à l'origine humanitaire se soit transformée en une action militaire catastrophique ?

R. : Il est faux de parler d'une action militaire catastrophique. Ce qui a manqué, c'était le cadre politique pour mener à bonne fin des actions d'aide humanitaire.

ONU

Q. : Les États-Unis ou les Nations unies en sont-ils responsables ?

R. : On devrait cesser d'accabler l'ONU de tous les maux du monde. L'ONU est légitimée par le droit international pour intervenir, dans des cas très rares, sur la souveraineté des États. La capacité d'intervention de l'ONU dépend cependant de la nature du poids politique que lui accordent les États-membres. 

Q. : Ce sont surtout les États-Unis qui ont fait avancer l'intervention en Somalie.

R. : Les États-Unis ont été les premiers à réagir sur le drame humain et à prendre l'initiative. C'est ainsi qu'ils ont convaincu les autres États de l'importance de cette mission. Il est effectivement vrai que, ces dernières semaines, certaines choses ont pris une mauvaise tournure. Les Pakistanais ont été les premiers à tomber, aujourd'hui ce sont surtout les soldats américains. Au nom des droits de l'homme, je ressens pour ces victimes de la tristesse et de la compassion. 

Q. : Pourquoi les États comme votre pays ou l'Italie, qui ont des connaissances particulières sur l'Afrique, n'ont-ils pas mieux conseillé l'ONU ?

R. : Jusqu'ici, il n'y a eu à Mogadiscio que des développements malheureux. S'ils devaient s'étendre, et cela je ne peux malheureusement pas l'exclure, la crise prendrait de nouvelles dimensions. La France, pour avoir estimé correctement la situation et la qualité de ses soldats, a obtenu, dans sa zone à l'ouest du pays, dans les régions les plus pauvres, des succès remarquables. Mais là-bas, il n'y avait pas non plus les combats ethniques et politiques des bandes citadines qui s'appuient sur des tendances de plus en plus radicales.

Q. : Pour quelles raisons alors les Casques bleus français doivent-ils partir à la hâte dès la fin de l'année ? 

R. : On ne peut pas parler de départ précipité de nos soldats de Somalie. L'ONU a été informée depuis longtemps de notre intention de nous retirer de cette région et de nous faire remplacer par des Casques bleus indiens. Les missions doivent avoir également une fin. Nous avons été avec les Américains les premiers à intervenir. Cela nous a coûté suffisamment.

Casques bleus allemands 

Q. : Les soldats allemands devraient-ils également mettre fin à leur mission à Belet Uen, si les troupes américaines se retirent dans cinq mois ?

R. : J'ai été l'un des premiers à déclarer que l'intervention allemande était utile et précieuse. Elle honore votre pays. La Somalie a été un exemple important pour la coopération franco-allemande, sur le plan militaire. Quant à savoir combien de temps les Allemands vont rester en Somalie, ceci est l'affaire de votre gouvernement qui ne doit pas subordonner sa décision à la présence des troupes américaines mais à la situation du moment.