Texte intégral
Mesdames et Messieurs les auditeurs,
Il me revient, pour la deuxième année consécutive, de prononcer l'allocution d'ouverture de la session du Centre des hautes études de l'armement. Je le fais volontiers, convaincu de la très haute nécessité de cette période de réflexion et d'échange qui permet à chacun d'entre vous d'approfondir ses connaissances et de les confronter à d'autres venant d'autres horizons.
Civils et militaires, vous avez choisi de consacrer une part de votre temps, à un moment souvent important de votre carrière, à la connaissance, à l'étude, à l'analyse de la Défense de la France et à son industrie. Soyez-en remerciés. C'est un acte utile. Il l'est pour chacun d'entre vous. Il l'est tout simplement pour notre pays.
Les cérémonies du cinquantième anniversaire de la libération de la France, qui se poursuivent en cette fin d'année, nous ont remis en mémoire une leçon qui, je le pense sincèrement, n'a pas vieilli. Si la France, il y a cinquante ans, a pu compter à nouveau parmi les nations du monde et s'en faire entendre, c'est bien parce qu'elle avait retrouvé son rang militaire.
Depuis 1945, s'il en était besoin, l'enseignement de chacune des crises que nous avons traversées est le même : la capacité d'influence, le poids de la diplomatie, le rayonnement d'une nation, sont directement liés à ses potentialités militaires. Je dis bien potentialité, puisque je n'exclue de cette observation ni le Japon, ni l'Allemagne.
Vous allez donc travailler et réfléchir à la défense de notre pays : il n'est pas de sujet qui élève plus l'esprit. Il n'est pas de sujet qui engage plus l'avenir. Il n'est pas de sujet qui nécessite, davantage, de responsabilité politique, au beau sens grec de ce terme. J'ajouterai qu'il n'est pas de sujet qui, malgré les apparences ou les attentes, soit davantage d'actualité.
À l'occasion de la déclaration de politique générale soumise au Parlement, au mois d'avril 1993, Monsieur le Premier ministre mettait en évidence l'une des priorités essentielles de l'action du gouvernement : mieux assurer la place de la France en Europe et dans le monde. Un tel engagement n'aurait pas été crédible sans une politique de défense forte, active, lisible et rénovée.
C'est la raison pour laquelle il était urgent d'engager une réflexion sur les nouveaux enjeux et les nouveaux objectifs de notre politique de défense, Le Livre blanc de la Défense, qui fixe des orientations sur quinze ans, a répondu à cette attente. Vous le connaissez : je n'y reviendrai pas.
M'appuyant sur cette réflexion, je voudrais placer notre rencontre d'aujourd'hui sous l'angle de notre stratégie industrielle de l'armement, telle qu'en cet automne de 1994 elle apparaît dans sa clarté.
C'est en fait une question qui est au cœur des réflexions que vous allez conduire sur le thème de l'armement et du désarmement à l'horizon 2000. Nous ne réussirons dans chacun de ces deux domaines – qui sont plus de l'ordre d'une continuité que d'une alternative – que si, à chacun de ces domaines, correspond une stratégie. Une stratégie de la vigilance pour ce qui concerne l'armement ; une stratégie de la confiance, pour ce qui concerne le désarmement. Il n'y a aucune contradiction entre ces deux attitudes.
Nous n'aurons de politique de Défense, nous ne pourrons conforter les conditions de notre souveraineté au début du siècle prochain, qu'en nous appuyant sur un outil industriel solide, possédant au niveau européen l'ensemble des compétences nécessaires pour préparer les armements de demain, c'est-à-dire pour les grandes démocraties européennes la paix du prochain siècle.
À l'évidence, le profond mouvement de restructuration de l'industrie américaine et l'alliance récente annoncée entre Lockheed et Martin Marietta nous le rappellent avec plus de vigueur : la nécessité d'accélérer le processus de réorganisation de l'industrie européenne de Défense s'impose. Songeons que l'alliance que j'évoque dépasse l'industrie aéronautique française, en termes de chiffres d'affaires ; que son poids industriel représente plus du tiers de l'industrie européenne dans le secteur.
Bien entendu, les États-Unis sont et demeurent un grand allié militaire avec lequel nous devons chercher à rapprocher nos politiques et à développer les coopérations. Nombre d'entre elles ont, il est vrai, par le passé, échoué. Il ne faut pas en rester là, et agir peur retrouver avec ce partenaire essentiel de nouveaux sujets de coopération.
Mais il faut distinguer cet axe de rapprochement politique essentiel du fait que les entreprises américaines sont et demeureront concurrentes des entreprises européennes, dans ce secteur de la défense, où le civil et le militaire sont imbriqués. Les négociations sur le GATT, l'an passé, nous l'auront rappelé. Nous ne pourrons pas – nous, Européens – ne pas faire le lien entre notre identité politique et notre identité militaire. Nous ne pouvons pas non plus oublier que cette dernière identité – la plus difficile – passe par une exigence industrielle.
Partant de ce contexte, je distinguerai trois axes d'action.
Il convient, d'abord, de consolider notre industrie nationale, en lui donnant les moyens nécessaires pour nouer, au mieux de nos intérêts, les alliances européennes qui nous semblent nécessaires. Il s'agit, ensuite, de conduire les alliances d'industries au niveau européen en synergie la plus étroite possible avec les programmes en coopération.
Il nous faudra, enfin, parvenir à une répartition des compétences non stratégiques entre les différents États européens. Ce sera là ma conclusion.
Consolider notre industrie nationale, en premier lieu. Il est de notre devoir de permettre à l'industrie française de jouer un rôle à sa mesure dans cette constitution progressive d'une industrie européenne de Défense.
Il n'y aura pas d'Europe de défense forte sans une industrie française forte. De même, nous savons bien depuis longtemps, qu'il n'y aura pas d'Europe politique s'il n'y a pas, d'abord, une volonté politique française.
J'ai traduit cette préoccupation de façon claire dans la loi de programmation militaire. Vous le savez, elle prévoit l'évolution des effectifs et des crédits d'équipement de la Défense pour les six années qui viennent.
Il a ainsi été mis un terme à une situation, sans précédent sous la Vème République, dans laquelle la Défense ne disposait plus, et cela depuis bientôt trois ans, de référence pluriannuelle. Un véritable cap lui est désormais fixé. Il sera tenu dans le projet de loi de finances initiale qui sera présenté au Parlement dans les semaines qui viennent.
J'ai la conviction profonde que la défense du pays, parce qu'elle est l'assurance ultime de son indépendance, de sa pérennité et de sa liberté, justifie un effort exceptionnel de tous. Je dis cela, y compris dans la période de difficultés économiques et financières que nous traversons, et dont la réelle et récente amélioration ne saurait faire illusion quant à l'ampleur de ce qui nous reste à faire.
C'est pourquoi le Gouvernement a décidé, malgré les contraintes imposées par la loi d'orientation quinquennale relative à la maîtrise des finances publiques, qui couvre les trois premières années de la programmation, un accroissement du budget d'équipement de la Défense de 0,5 % par an, en volume, pour les six prochaines années. La représentation nationale a ratifié ce choix, à une très large majorité.
Cette loi permet ainsi à la fois de préserver, dans un premier temps, l'ensemble des compétences françaises, par le maintien de l'effort de recherche sur la période ; de donner aux entreprises une visibilité nécessaire pour préparer l'avenir et un niveau d'activité suffisant pour conforter son savoir-faire en préservant les programmes engagés. Ces trois éléments, compétences/visibilité/niveau de production, permettent à notre industrie de nouer les alliances nécessaires.
Plusieurs secteurs industriels français dans le domaine de la Défense doivent poursuivre, ensemble, l'effort de rapprochement déjà amorcé. Je pense au pôle de propulsion tactique, autour de Celerg, aux équipementiers aéronautiques, aux bureaux d'études des constructeurs aéronautiques. Nous avons les moyens de constituer, en France, des pôles d'excellences industrielles solides et resserrés dans ces domaines.
Ces évolutions sont nécessaires et elles doivent aboutir. Mais cela suppose, et c'est un de mes soucis majeurs, qu'elles ne se fassent pas au détriment du tissu des PME-PMI, porteur d'innovation et de technologie et dont la sauvegarde est le garant de notre compétitivité de demain.
Deuxième élément de ma réflexion : les industries devront conduire des alliances au niveau européen. L'agressivité commerciale accrue sur les marchés à l'exportation, comme sur les marchés européens, la réduction des coûts des matériels qui résultent des restructurations engagées imposent à nos entreprises européennes de rationaliser et de rapprocher leurs activités métier par métier.
Il faut ouvrir désormais l'ère des grands programmes européens. À l'exception, bien entendu, du domaine du nucléaire qui restera de la stricte compétence nationale, il n'est pas un seul secteur industriel qui ne doive, à l'avenir, faire l'objet d'alliances avec d'autres européens. Ce n'est pas simplement une question d'opportunité, ici ou là, entre telle ou telle entreprise. C'est une véritable stratégie, qui découle d'une attitude de simple lucidité, et en même temps d'une ambition politique forte. Sans la France l'Europe ne se fera pas. Et si l'Europe ne se fait pas, la France en sera la première victime.
La capacité de la France, en Europe, à réussir ce défi dépend de la mobilisation de tous, industriels et pouvoirs publics européens. Chacun a son rôle à jouer, en Jonction de ses responsabilités.
Pour y parvenir, il est essentiel d'assurer une forte cohérence entre les initiatives politiques, les alliances d'industrie et la coopération sur les programmes. J'ai en effet la conviction que les coopérations sur les programmes seront d'autant plus efficaces qu'elles s'appuieront sur des structures industrielles adaptées. De même que les alliances entre entreprises sont d'autant plus solides qu'elles s'appuient sur des programmes en coopération.
Coopérations et alliances doivent donc être traitées avec la plus grande cohérence possible.
Cette préoccupation s'est traduite, depuis 18 mois, par un renforcement de la relation franco-allemande.
La décision de nous engager, au départ, avec les Allemands, demain avec d'autres, dans le programme d'Avion de transport futur, s'appuyant sur une structure industrielle dérivée d'Airbus répond à la logique que je viens d'évoquer. Ainsi que nous l'avons voulu, le consortium Airbus a décidé de créer une filiale militaire à cet effet. La décision – annoncée au dernier sommet franco-allemand – de définir, en commun, notre politique spatiale militaire va dans le même sens. Elle trouvera sa pleine efficacité si les négociations entre les industriels français et allemands dans le domaine spatial peuvent – ce que je souhaite – aboutir prochainement.
La création de l'Eurocorps autour d'un noyau franco-allemand, la décision de standardiser les équipements, l'agence franco-allemande de l'Armement placée sous l'égide de l'UEO, gérant les programmes en coopération de ces deux pays sont d'autres éléments de cette cohérence que j'ai souhaitée. D'autres projets relèvent de la même approche : je pense au véhicule blinde modulaire, mais il y en a de nombreux autres.
Vous le voyez : la coopération franco-allemande peut être la matrice de la coopération européenne. Je suis convaincu que, ce qui est aujourd'hui franco-allemand sera, demain, européen.
Mais la construction progressive de l'Europe de Défense ne saurait se réduire au seul axe franco-allemand. Concernant l'Italie, je ne ferais que rappeler que nombre de programmes ont été lancés en commun : Hélios, les Sol Surface Air futurs, les torpilles, etc. Je ne veux pas oublier l'Espagne avec qui nous coopérons sur Hélios. Les Britanniques sont, bien entendu, appelés tout particulièrement à participer à ce mouvement européen.
Je considère pour ma part que le programme Horizon lancé avec eux est un programme fondamental, dans un domaine essentiel pour nos deux Marines.
Première coopération lourde dans le domaine naval, ce programme est doté d'une structure de gestion dont le caractère international est fortement marqué. Ce programme exemplaire doit être mené avec succès. Je sais que nos deux partenaires anglais et italiens y sont également déterminés.
Je suis convaincu qu'un certain nombre d'autres actions concrètes peuvent être engagées avec nos amis Britanniques, en veillant toujours à cette cohérence des actions de coopération avec les structures industrielles. Je pense, par exemple, au domaine des missiles dans lequel je souhaite que les négociations engagées entre Matra et British Aerospace puissent aboutir, ou à l'avion de transport futur qui pourrait permettre au gouvernement britannique comme à British Aerospace de s'engager dans un programme structurant, tant pour l'industrie aéronautique européenne que pour la Défense elle-même de notre continent.
L'industrie britannique est, à bien des égards, proche de l'industrie française : je suis convaincu qu'il y a là place pour de nombreux rapprochements. J'espère que nous serons entendus des Britanniques, et je les invite à faire ce choix de raison et d'espérance. L'Europe a besoin de l'industrie britannique et j'ai la faiblesse de penser que les Britanniques ont besoin – comme nous – d'une Europe industriellement forte, politiquement organisée et déterminée à faire entendre sa voix. C'est leur intérêt, mais aussi le nôtre et celui de l'Europe.
Mesdames et Messieurs, je voudrais conclure. La France a un rôle particulier à jouer dans cette stratégie commune, qui n'a d'autre objectif que d'assurer la pérennité de l'outil industriel européen, et donc d'une existence politique qui nous fait aujourd'hui, dans certaines crises, cruellement défaut.
L'économie française est à la charnière entre le capitalisme anglo-saxon et le capitalisme rhénan – pour paraphraser Michel Albert. Dans le même temps, les domaines d'excellence des industries de défense britannique et allemande sont souvent plus complémentaires que rivaux.
Loin d'être un handicap ou une faiblesse, cette situation singulière de la France autorise notre industrie nationale, – la seule, en Europe, à développer des matériels nouveaux dans tous les domaines de l'équipement des forces –, à rechercher des alliances tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. Sans aucun esprit ni d'arrogance ni d'opportunisme, mais avec la seule volonté de préserver, et de développer pour l'Europe des métiers, dont la disparition entraînerait sa propre disparition comme acteur majeur de la communauté internationale.
C'est sur la base de telles alliances que se constituent progressivement en Europe des pôles de compétences industriels, supports essentiels pour parvenir progressivement – sans que chacun prenne de risques pour sa défense – à éviter les coûteuses duplications de compétences au niveau européen.
La DGA a un rôle essentiel à jouer, dans la mise en œuvre de l'ensemble de cette stratégie industrielle. La réforme qu'elle met en œuvre renforce ses capacités d'action, dans ces orientations tout à fait essentielles pour l'avenir de notre industrie de Défense. Je compte sur la DGA pour contribuer à mener à bien cette tâche difficile.
Et je tiens à dire à Henri Conze, dont les capacités de réflexion exceptionnelles s'allient à une très grande maîtrise des relations internationales, qu'il peut compter sur mon plein appui pour mener à bien ces évolutions.
Pour développer ces réflexions que j'ai évoquées, il vous appartient de faire un effort d'esprit critique et d'imagination, en profitant des conditions privilégiées qui sont les vôtres. Prendre un peu de recul par rapport à vos préoccupations quotidiennes. Vous confronter à des expériences différentes. Travailler dans des groupes issus de milieux et de spécialités qui ne sont pas les vôtres. Tout cela sera, sans doute, demain, le mode normal de résolution des grandes questions de stratégie industrielle.
Je compte sur vous pour en tirer le meilleur parti ; pour dégager des analyses utiles ; pour élaborer pour vous-mêmes une vision d'ensemble et des idées que vous pourrez appliquer à votre activité professionnelle dans les années à venir.
La libre confrontation des idées, l'exigence assumée des intérêts nationaux, l'ambition européenne se conjuguent aujourd'hui pour donner naissance à une forte volonté politique, dont l'Histoire nous enseigne qu'elle est indispensable dans les périodes de grande mutation. Vous êtes, de ces mutations, à la fois Les témoins et les acteurs.
Je souhaite que – pour notre pays – dont l'intelligence est une forme constante d'existence et d'expression – il y ait dans votre rencontre comme le signe d'un renouveau.