Interview de M. Jean-Pierre Masseret, secrétaire d'Etat aux anciens combattants, à RTL le 10 novembre 1998, sur la commémoration du 80ème anniversaire de l'Armistice de 1918 et sur la polémique sur la réhabilitation des mutins du Chemin des Dames.

Texte intégral

Q - A la veille de la célébration du 80ème anniversaire de l'Armistice de 1918, la polémique s'est amplifiée ces derniers jours, après les déclarations de L. Jospin sur la réhabilitation des mutins du Chemin des Dames, qualifiée « d'inopportune » par J. Chirac. Cette controverse peut-elle entacher ce 11 Novembre ?

- « J'espère que non, parce que une date commémorative comme le 11 Novembre doit rassembler l'ensemble de la nation française et nullement la diviser. Vous savez, à  Craonne, le Premier ministre a fait une longue intervention de 20 minutes, en rendant hommage à l'ensemble des combattants de la Première guerre mondiale, à leur sens du devoir et du sacrifice. Et évoquant la façon dont Nivelle avait sacrifié ses soldats, il a simplement demandé que ces soldats soient réintégrés dans notre mémoire collective nationale. Rien de plus, rien de moins. C'était une lecture telle qu'elle s'est déroulée. Et je ne souhaite pas effectivement, que demain, il y ait une quelconque polémique qui ne serait pas à la hauteur de la commémoration. »

Q - Ce matin, sur RTL, J.-L. Debré a déclaré : « Arrêtons de réécrire notre histoire ! »

-  Ces événements, ce sont le passé ; les soldats qui montaient à l'assaut du Chemin des Dames, étaient des soldats courageux, qui étaient prêts à se sacrifier pour la France, prêts à donner leur vie. Fallait-il que dans leur esprit encore, ce sacrifice serve les intérêts supérieurs de la France. Et certains d'entre eux n'ont pas eu ce sentiment. Une Histoire, c'est des zones de lumière, des zones d'ombre. Et il faut prendre l'Histoire dans sa totalité, dans son intégralité. Par exemple, j'ai parlé de guerre d'Algérie, pour la première fois, parce que c'était une guerre ; je me suis rendu a (Tamboj) ou étaient morts des Alsaciens mosellans, incorporés de force dans l'armée allemande, portant un uniforme qu'ils ne voulaient pas porter. Qu'est-ce que j'ai dit quand je me suis trouvé à (Tambof), avec l'ensemble des élus alsaciens mosellans ? : Je suis là pour réintégrer, dans la communauté nationale, ces soldats qui portaient un uniforme qu'ils ne souhaitaient pas ; ce sont nos soldats ; ils nous appartiennent. Et c'est l'Histoire, par conséquent. L'Histoire a des zones d'ombre, des zones de lumière. Et l'Histoire, si on veut lui donner ce sens, la force du témoignage, il faut la prendre pour ce qu'elle est, telle qu'elle est.»

Q - Mais ne peut-on pas, aussi, parler de « fusillés pour l'exemple » ? Car parmi ceux qui sont, aujourd'hui, survivants, il y a certainement, aussi, certains ressentiments qui rejaillissent ?

- « Là, ce sont les historiens, maintenant, qui doivent nous éclairer, toutes et tous, sur cette question. ça ne peut pas être un sujet de polémique à l'intérieur de ce pays. D'ailleurs vous avez bien vu le positionnement des éditorialistes français, des historiens. La mémoire appartient à  tout le monde, et d'abord au travail des historiens. Je crois que ce travail doit être fait dans la sérénité et les hommes politiques prenne ensuite leurs responsabilités. »

Q - Quelle signification particulière allez-vous donner à  cette commémoration du 80eme anniversaire de l'Armistice ?

- « Cette commémoration, d'abord on la voulue comme une histoire partagée avec d'autres nations qui sont intervenues à nos cotés, défendre nos intérêts. Ce que je souhaite donner, c'est que ce devoir de mémoire, auquel nous consacrons utilement, ce chemin de la mémoire, débouche sur les chemins de la citoyenneté. C'est dire que l'Histoire doit être comprise, intégrée, par les jeunes générations qui vont construire la France, l'Europe du XXIème siècle. De telle sorte qu'ils soient inspiré par ces épreuves que nous avons subies. S'il y a jamais, au passage du siècle, une rupture de mémoire, c'est dangereux pour l'Europe. Il faut donc que nous placions toutes ces commémorations dans un sens civique, dans un sens pédagogique, de façon à permettre la construction de la citoyenneté des jeunes générations. A coté de ce que font l'école, les familles, les associations, le monde combattant, par l'exemplarité de ses engagements, doit contribuer à ce travail de citoyenneté. »

Q - Cette commémoration va se dérouler sans la présence des Allemands. Cela n'est pas aussi quelque chose qui risque d'entacher cette commémoration ?

- « Cette cérémonie ne s'est jamais passée en présence des Allemands, et les Allemands n'ont jamais assumé dans leur Histoire la date du 11 Novembre 1918, car pour eux, c'est le début quasiment de Hitler - Hitler trouve son origine dans le 11 Novembre 1918 - et les Allemands n'ont jamais participé à ces manifestations. L'an dernier, je me suis rendu à Berlin, pour la Journée du deuil ; cette année, il y a une Journée du deuil qui est organisée par l'ambassadeur d'Allemagne, en France. Je serai présent à cette cérémonie du deuil ; simplement présent, pour témoigner que nous sommes en 1998 ; qu'on n'est plus en 1918 ; que l'amitié franco-allemande est une réalité sortie de deux terribles épreuves de ce siècle pour nous. Et témoigner ainsi que nous sommes sur le chemin d'une construction d'une Europe de paix, de sécurité. Et que cette histoire, elle nous est, en effet, commune ; elle nous a opposés ; on a surmonté ces épreuves, ces immenses sacrifices. Et aujourd'hui, ensemble, nous construisons une Europe de paix et de sécurité. Et je témoignerai de cette amitié par une présence à la Journée du deuil allemand. »