Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Journal du dimanche" du 25 avril 1999, sur son refus de l'accord entre le RPR et l'UDF dans le cadre des élections européennes de juin 1999, la démission de M. Philippe Séguin et la stratégie électorale de l'UDF à droite.

Texte intégral

Q - La démission de Séguin modifie-t-elle la campagne européenne à droite ?

Si elle pouvait nous obliger à dire enfin la vérité sur nos idées ! C'est parce qu'il ne pouvait pas le faire que Séguin est parti. Mais le jeu continue, regardez ce qui s'est passé cette semaine : lundi, le RPR est qu'il n'y a aucune différence entre nos projets. Aujourd'hui nos idées sont dénoncées comme contraires à la survie de la France rien que ça !

Q - Et votre campagne à vous ?

Ma vision de l'Europe n'est pas à géométrie variable. Les électeurs, je le répète, réclament cohérence et authenticité. Ils veulent pouvoir choisir entre de vrais projets.

Selon les sondages, ils veulent d'abord l'union. A la question : « Préférez-vous l'union ou la désunion ? bien sur ils répondent l'union. Mais si le choix était union de façade ou vérité des projets la vérité l'emporterait. Et la vérité n'empêche pas l'union, au contraire. J'ai des relations claires et chaleureuses avec Pasqua. Nous divergeons Sur l'Europe, mais nous nous retrouvons sujets sociaux. L'union n'est pas la confusion l'union n'est pas la confusion, c'est l'entente entre des familles authentiques. Il n'y a rien de dramatique à ce que des projets différents, mais cohérents, soient présentés aux Français, c'est même le coeur de la démocratie. D'autant que dans ce scrutin proportionnel, aucune voix n'est perdue. Cela invite à faire des additions comme en fait la gauche, non des divisions

Q - Comment expliquez-vous précisément que l'on dise la gauche « plurielle » et la droite « divisée » ?

Nous avons trop abusé l'opinion avec nos unions de façade ! Nous payons nos hypocrisies passées.

Q - Europe des nations même à Sciences-Po on s'y perd ! Est-ce un bon débat ?

C'est la base même des enjeux, il faut y intéresser les Français. Dans l'« Europe des nations ou l'«  Europe des Etats », quand on est autour de la table, c'est chacun pour soi. Dans l'Europe fédérale, il y a autour de la table un capitaine qui, comme dans une équipe de foot, ne défend pas un Intérêt particulier mais rassemble tout le monde sur l'intérêt général ! L'Europe de la défense en est le meilleur exemple : d'ici cinq à dix ans, on peut avoir une force intervention. Qui la commandera ? Les quinze chefs d'Etat qui seront peut- être vingt-cinq demain ? Et à l'unanimité ? Cela ne tient pas debout. Il faut une autorité politique légitime, qui exprime l'intérêt général, ce n'est pas le passé, ça, c'est l'avenir de l'Europe!

Q - Pour vous, le combat Europe de droite contre Europe de gauche n'est pas pertinent ?

Je récuse cette approche. L'idée que tout se passe entre gauche et droite est une idée du passé. Faire croire que les retraites, l'école ou l'Europe relèvent de ces catégories dépassées, c'est prendre les gens pour des crétins.    

Q - Du coup, la liste RPR-DL se présente comme la liste d'opposition aux socialistes...

Si les Français n'ont le choix qu'entre le PS et l'ultra-libéralisme, le PS gagnera, mais sa victoire sera imméritée. Ma ligne est réformatrice et sociale. C'était celle du gaullisme social, de la nouvelle société de Chaban, et du libéralisme social de Giscard. Je ne laisserai jamais dire qu'être social, c'est être de gauche, c'est faux L'opposition a besoin pour gagner de rassembler tous ses courants.

Q - Les chiraquiens ne veulent plus que Chirac vous reçoive à l'Elysée. Qu'en pensez-vous ?

Ou conduit l'esprit partisan ! Jacques Chirac reçoit Lionel Jospin chaque semaine, mais le RPR ne supporte pas qu'il reçoive le président de l'UDF ! C'est un très mauvais service à rendre au président que de le faire replonger dans les affaires des partis. Il est stupéfiant que des responsables politiques sacrifie ainsi l'esprit des institutions, l'intérêt du président et le simple bon sens même. Je serais étonné que le président se laisse dicter sa conduite de la sorte. L'enfermer dans le score étroit de la liste RPR-DL serait grave pour lui. En me recevant, il manifestait son intérêt pour les millions de Français qui soutiennent la nouvelle UDF.

Q - Les résultats du 13 juin seront-ils déterminants pour l'organisation de l'opposition ?

Ils seront importants. Nous devrons trouver une nouvelle alliance où chacun aura sa place, à égalité de droits et de devoirs : courant national qu'incarne la liste Pasqua-Villiers, le courant conservateur libéral de la liste RPR-DL, et le nôtre, réformateur et solidaire. La vie politique, comme la vie tout court, ne supporte plus l'hégémonie de l'un sur l'autre, elle exige confiance et clarté.

Q - Quelles leçons tirez-vous de cette semaine ?

J'oublie. Les noms d'oiseaux, les querelles subalternes et ces moulinets qui se voulaient menaces. Une certitude : tout le monde a besoin de tout le monde. Si, le 13 juin au soir, les scores sont équilibrés, comme cela a l'air de se dessiner, ceux qui nous agressent avec mépris aujourd'hui seront tout sourire à notre égard. La démocratie y aura gagné. Je retiens aussi que par sa cohérence et sa détermination, notre famille politique se trouve mieux identifiée et renforcée. L'UDF ne se couche pas au coup de sifflet !

Q - Comment voyez-vous la droite aujourd'hui ?

Un peu comme la gauche après 1993. Elle fait sa mue, c'est douloureux. Nous sortons de vingt ans d'apathie intellectuelle. Nous expliquions que nous étions d'accord sur tout, et quelques mois après chaque victoire, les Français qui ne voyaient pas où nous allions nous retiraient leur soutien, Le salut de l'opposition passe par le courage et le sérieux des projets. C'est tout le sens de mon action.