Interview de M. Nicolas Sarkozy, secrétaire général du RPR et président par intérim, à TF1 le 25 avril 1999, sur la préparation de l'élection européenne, la constitution d'une liste RPR-Démocratie libérale, l'impossibilité de construire une liste d'union avec l'UDF et son soutien à la politique européenne du Président de la République.

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Michel Field : Bonsoir à toutes, bonsoir à tous. Nicolas Sarkozy, bonsoir.

Nicolas Sarkozy : Bonsoir.

Michel Field : Merci d'être là. Il y a une semaine encore, j'aurais pu vous inviter ce soir, mais ça aurait été comme militant éminent du RPR. Je n'aurais pas pu vous inviter comme président par intérim de ce même parti, ni comme tête de liste aux européennes. Donc si vous en êtes d'accord, dans la première partie, on reviendra sur cette folle semaine politique et puis aussi les enjeux qui s'annoncent pour vous à la tête de cette liste RPR – Démocratie libérale. On reviendra aussi, dans la seconde partie de l'émission, sur l'actualité internationale, évidemment le Kosovo, le cinquantenaire de l'OTAN, le forcing diplomatique de Jacques Chirac cette nuit à cette occasion, mais auparavant... on reviendra aussi sur la convention du RPR d'hier, mais justement à cette occasion, vous avez lancé comme un défi à François Hollande en lui disant que c'était quand il voulait, où il voulait et que vous lui aviez déjà fait passer une mauvaise soirée dans un débat et que vous étiez prêt à récidiver. Donc ma question, elle est très intéressée : est-ce que vous êtes libre le 30 mai à 19 heures ?

Nicolas Sarkozy : Oui, s'il n'y a pas que vous.

Michel Field : Non, il y aura lui.

Nicolas Sarkozy : Eh bien, s'il est là, avec le plus grand plaisir. La liste socialiste, ça sera mon premier adversaire dans cette campagne. La liste que je conduis avec Alain Madelin... nous sommes les seuls à combattre les socialistes, franchement, non pas parce que c'est Monsieur Hollande, mais parce que le grand enjeu de cette campagne, c'est : est-ce que demain on aura une Europe socialiste ou une Europe de la liberté ? Alors il est tout à fait normal que j'offre une revanche à François Hollande, à la loyale, comme dans une démocratie, argument contre argument, projet contre projet. Moi je ne veux pas d'une Europe socialiste et je veux qu'en France, il y ait moins de socialistes.

Michel Field : Alors l'équité voudra que je le reçoive la semaine prochaine, seul, et le 30 mai, le débat Sarkozy-Hollande viendra ponctuer tout un mois de mai où je vous proposerai des débats entre les principaux leaders et animateurs des différentes listes. Et le débat Sarkozy-Hollande ponctuera cette série de débats. Merci d'avoir accepté cette invitation au débotté, une page de pub et on démarre.

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Michel Field : Retour sur le plateau de « Public ». Nicolas Sarkozy est mon invité. Tout de suite, un rappel des principaux thèmes de l'actualité de la semaine passée.

 - Agenda de la semaine

Michel Field : Nicolas Sarkozy, le 6 juillet 97, aux assises du RPR, vous aviez été accueilli par des sifflets. Il y avait des pancartes qui vous insultaient « Sarko, salaud... traître », etc. Hier, une ovation sans fausse note et sans, visiblement, que ça ait été préparé par l'appareil. Avant d'en venir au contenu politique, je voulais savoir : vous l'éprouvez comment ? Avec un sentiment de revanche dans la bouche ? Vous allez me dire « non, pas de revanche », mais... un peu quand même ?

Nicolas Sarkozy : J'ai un sentiment mitigé pour dire vrai. Sentiment de revanche, non ! Mais je vais m'expliquer là-dessus parce que j'aime trop la vie, je suis trop positif, je suis trop tourné vers l'action, vers le lendemain. À quoi ça sert de perdre son temps ? Ce sont des choses qui ne sont pas à la hauteur de l'enjeu. On peut se permettre la revanche quand les enjeux sont faibles, pas quand on porte tant de responsabilités. C'est un sentiment mitigé, pourquoi ? D'abord de joie, vous vous rendez compte ce que c'est que la force de la famille gaulliste ? Il y a huit jours, on donne le sentiment d'exploser en plein vol. Huit jours après, on est capable de se retrouver tous ensemble, devant les journalistes – tout le monde a pu le constater – avec une formidable envie de vivre ensemble, tous, y compris Philippe Seguin qui bien sûr n'était pas là, mais que j'avais vu avant, qui est des nôtres, qui reste. Et on a tous la force de se retrouver pendant une journée. C'est le mystère extraordinaire de la famille gaulliste. C'est cette chose impalpable, cette envie de vivre ensemble. Ça, c'est une grande joie. Mais en même temps, je reste lucide. Je sais que c'est difficile, que ça sera difficile, que je n'ai pas le droit de décevoir, que je porte beaucoup sur mes épaules. Et finalement dans le fond, ça va m'éviter des pièges dans lesquels sans doute je suis tombé quand j'étais plus jeune.

Michel Field : Lesquels ?

Nicolas Sarkozy : L'arrogance. Penser qu'on peut réussir individuellement. Je crois que ça, ça appartient au passé. Je crois que la formidable leçon d'hier, c'est que le succès ne peut être que le succès collectif d'une équipe. Que l'envie de nos électeurs, c'est qu'on donne un formidable coup de balai à tout ça. Ils ne supportent plus les disputes. Ils veulent qu'on soit ensemble. Je voyais le titre : « Le sacre de Sarkozy ». Non, il faut rester calme. Il ne faut pas être désespéré quand ça va mal et être exalté quand ça va bien. Il faut prendre un minimum de recul.

Michel Field : Et le fait que cette intronisation – pour garder la métaphore du sacre –ait lieu le jour de la saint-Fidèle, ce n'est pas un petit clin d'oeil du destin quand même ?

Nicolas Sarkozy : Mais je ne vous connaissais pas avec une capacité de références religieuses aussi affirmée !

Michel Field : Vous aviez tort.

Nicolas Sarkozy : On vous découvre.

Michel Field : Mais un commentaire sur la saint-Fidèle ?

Nicolas Sarkozy : Je trouve que c'est assez bien adapté, Monsieur Field, puisque j'ai adhéré à la famille gaulliste en 1975, que je n'ai connu qu'une seule famille, c'est la mienne ; de toutes mes tripes, de toutes mes forces. Et permettez-moi de vous dire : je suis resté membre de la famille gaulliste, y compris quand j'étais seul, quand j'étais par terre, quand ça n'allait pas. Eh bien pourquoi voulez-vous qu'aujourd'hui je ne sois pas particulièrement fier, heureux, de pouvoir, dans ce combat, mener à la tête d'une liste RPR-DL avec Alain Madelin qui est mon ami depuis bien longtemps, de mener la plus formidable campagne, celle qu'on doit à nos électeurs, celle des idées, celle de l'opposition socialiste, celle de la construction de l'Europe. Finalement c'est beaucoup de responsabilités, mais je n'ai pas l'intention de vivre ce mois et demi, à la rencontre des Français, d'une façon sinistre, triste, isolée. C'est une équipe. C'est une équipe qui va l'emporter. C'est une équipe qui va se battre pour ses idées.

Michel Field : Notre confrère « Le Monde » publie, ce week-end, une double page sur les chroniques de la haine ordinaire, qui est un récapitulatif assez saisissant, quand même, de toutes les chausse-trappes, les guet-apens, les noms d'oiseaux entre vous, leaders de l'opposition. Vous avez le sentiment que cette page est en train de se tourner et qu'il faut prendre au sérieux la photo de famille d'hier où chaque tendance et sensibilité du RPR étaient soigneusement mises l'une à côté de l'autre pour que, au cas où ça aurait échappé à tout le monde, on comprenne bien que l'unité y était ?

Nicolas Sarkozy : Franchement, vraiment, le mot « haine » est un mot qui ne fait pas partie de mon vocabulaire. C'est le mot des faibles. C'est le mot de ceux qui ne croient pas dans leurs convictions. Je n'aime pas ce mot. C'est un mot qui n'est pas adapté à la France de 1999. Il y a des rivalités, il y a des ambitions – elles sont légitimes –. Il y a eu des oppositions – j'y ai participé, je ne suis naturellement pas meilleur que les autres –, mais le mot « haine », c'est un mot qui est profondément inadapté à la société moderne d'aujourd'hui.

Michel Field : N'empêche que les balles ont sifflé métaphoriquement dans l'opposition depuis quelques années. On se retrouve là devant une sorte de paradoxe, vous en conviendrez. Les trois leaders des trois listes de l'opposition ont été ensemble ministres du gouvernement Balladur. Et vous voilà aujourd'hui divisés dans une campagne européenne où on pouvait penser que c'était un des lieux où vous vous rassembliez, notamment vous avec François Bayrou. Comment les Français peuvent-ils comprendre cette redistribution-là des cartes ?

Nicolas Sarkozy : Il n'y a aucune raison que les Français comprennent ce que je n'ai pas compris moi-même. Mon premier geste quand je suis devenu président par intérim du RPR, ça a été de tendre la main de l'union. J'ai été au gouvernement avec François Bayrou. Je suis ami avec un certain nombre de leaders centristes qui ont été les ministres des affaires européennes d'Édouard Balladur et d'Alain Juppé. Nous avons gouverné ensemble. Nous pensons que la politique européenne de Jacques Chirac est une bonne politique. J'ai voulu, de toute cette crise, faire la chance de l'union pour dire à nos électeurs : eh bien voilà, on va faire un électrochoc ; on va y aller ensemble pour qu'il y ait moins de socialistes, pour qu'il y ait moins de socialisme. J'ai tendu la main de l'union, y compris au risque de déstabiliser une partie des propres militants du RPR. Pendant une semaine, j'ai même été jusqu'à dire : allez, François, je peux comprendre ton amertume, ta rancoeur, mais ça, ce n'est pas des sentiments qui permettent de construire ! On se met autour d'une table ; on travaille et on essaie de voir si on est capable de se mettre d'accord. J'ai même dit : le programme de notre liste, c'est le programme européen de Jacques Chirac, tout le programme, rien que le programme. Je n'ai même pas pu obtenir une réunion de travail. C'est ainsi. Je ne vais pas pleurer sur le lait renversé. Mais ce refus de l'union alors que des grandes voix s'étaient élevées pour la demander, cette union, Valéry Giscard d'Estaing, Juppé, Balladur, le président de la République, chacun le sait bien, souhaitaient cette liste d'union. Ça n'a pas été possible. La seule raison qui explique cela, c'est que François Bayrou, comme Charles Pasqua d'ailleurs, ont choisi d'appuyer sur les différences alors que, moi, je souhaitais qu'on appuie sur les convergences parce que je pense qu'on se grandit en additionnant nos identités, nos complémentarités. Je pense qu'aujourd'hui, on ne peut pas gagner tout seul. C'est sûr qu'on devra se retrouver avec François Bayrou après le 13 juin, mais la question que je pose, puisqu'il sait qu'on devra se retrouver le 14 juin : pourquoi on ne le fait pas dès le 25 avril ?

Michel Field : Il vous répondait par avance la semaine dernière sur ce plateau, on l'écoute.

François Bayrou (18 janvier 1999) : L'état de l'opposition est trop grave pour qu'on continue comme on a fait et pour se rasseoir à la table, Sarkozy, Madelin, Bayrou et pour faire la belote à trois, je ne suis pas intéressé. Je ne suis pas intéressé par les mensonges. Je ne suis pas intéressé par les trucages. Je ne suis pas intéressé... comment dirais-je, par les manquements. Je suis intéressé par la vérité. Je n'avancerai pas si c'est pour encore une fois truquer le jeu, si c'est pour encore une fois aller faire une belle photo. Combien on a fait de photos de déjeuners où nous étions autour de la table, avec des sourires jusqu'aux oreilles, et en réalité tout ça était pipeau, tout ça était mensonge. Eh bien je vous assure, les Français n'en peuvent plus de nous voir dans ces espèces de faux-semblants-là.

Michel Field : C'est assez convainquant. Au moins, il y a une force de conviction, dans ce qu'il dit, qui a en tout cas convaincu les militants UDF et les responsables les plus tièdes vis-à-vis de la liste autonome de l'UDF.

Nicolas Sarkozy : D'abord, Monsieur Field, il ne faut pas confondre : on peut être convaincu et se tromper.

Michel Field : Ça vous est arrivé ?

Nicolas Sarkozy : Mais bien sûr ! Vous croyez quoi ?

Michel Field : Je ne sais pas...

Nicolas Sarkozy : Que je me pense différent des autres ? Si l'ambition de François, c'est d'en rajouter pour que les militants centristes applaudissent plus fort, alors il a bien fait de faire ce qu'il fait. Si l'ambition de François, c'est la même que la mienne, que la nôtre avec Madelin, de construire les conditions de l'alternance pour qu'il n'y ait plus de socialistes, alors il a eu tort. Il a eu tort parce qu'on ne marque pas des buts contre son propre camp : parler du champ de ruines, parler de mensonges, c'est trop fort. Moi, je ne proposais pas une réunion devant les caméras. Je proposais une réunion de travail. Et finalement le 13 janvier 99 – ce n'est pas il y a longtemps – sur Europe 1, qu'est-ce qu'il dit, François Bayrou ? Ma préférence – c'est François Bayrou qui parle –, ce n'est pas une liste de partis, ce que je défends, c'est la politique européenne du président de la République. Pourquoi a-t-il changé ? Mais encore une fois, moi, je ne polémiquerai pas. J'ai voulu tenter l'union. Mais demain, les députés centristes, ils seront élus par qui ? Aussi par des électeurs centristes. J'ai même partagé avec eux des combats. J'ai voté « oui » à Maastricht. J'ai voté « oui » à Amsterdam. Mais moi je veux construire ; je ne veux pas exclure. Les mensonges, les demi-vérités, ce sont des mots vides de sens. Ce que je voulais, moi, c'était donner la chance de l'union sur un vrai projet. Mais lorsque François Bayrou soutient la politique européenne du président de la République, que Madelin la soutient aussi, que je la soutiens, qu'est-ce qui nous empêchait de faire cette grande liste ? Qu'est-ce qui nous empêchait de battre la liste de François Hollande ? Eh bien tant pis ! On ira seuls, Madelin et moi. Et François Bayrou, je le sais bien, le 14 juin, alors là il ne parlera plus de mensonge ; il dira Nicolas, il dira Alain, il faut qu'on se retrouve pour gagner ensemble et il aura raison. On aura simplement perdu deux mois. Et mon rôle de responsable politique, voyez-vous Michel Field, ce n'était pas de me battre pour me faire applaudir davantage par les militants du RPR. C'était de mesurer mes propos à l'aune de la responsabilité d'un responsable politique. Nos électeurs ne supportent plus la discorde, ne veulent plus de division inutile, ne veulent plus qu'on s'insulte. J'ai voulu cette union. J'ai profondément combattu pour l'avoir. Je n'ai pas réussi. C'est une chance qui a été manquée. Le débat d'idées, je vais maintenant y participer. Je n'insulterai personne, mais je conduirai ce débat pour défendre nos idées.

Michel Field : Est-ce que ce n'est pas quand même une défaite politique du président de la République qui, depuis des mois, oeuvre... pas secrètement, mais discrètement disons, pour une liste unique de l'opposition ?

Nicolas Sarkozy : C'est une question que je me suis posée, y compris pour moi. Ça serait d'abord la mienne.

Michel Field : Et vous vous êtes répondu quoi à vous-même ?

Nicolas Sarkozy : Je pense que, voyez-vous, quand on tend la main, c'est qu'on est plus fort et que les électeurs sont suffisamment majeurs, responsables, intelligents, attentifs à ce que nous disons, les uns et les autres, pour savoir qui, dans cette affaire, portera la responsabilité de la division. Voyez-vous, je préfère avoir pris le risque de rester la main en l'air comme ça, la main de l'union en l'air, pendant une semaine... Qu'est-ce que j'ai lu comme articles disant que je me faisais humilier, que je ne défendais pas l'identité du mouvement. Ça m'est totalement égal. Mon problème personnel n'a aucun sens. Je pense vraiment que nos électeurs sauront faire la différence. Il y a ceux qui ont proposé l'union, font l'union, ce que nous faisons avec nos partenaires de Démocratie libérale et il y a ceux qui l'ont refusé. C'était parfaitement leur droit. Parce qu'ils ont privilégié des intérêts partisans. Moi, je voulais privilégier l'intérêt de l'opposition parce que je pense et je pense toujours, que c'est l'intérêt de la France. Et je vais même vous dire mieux : s'il y avait encore une chance qu'on se retrouve tous ensemble pour débattre du fond hors les caméras...

Michel Field : Vous n'allez pas passer la campagne électorale à dire ça quand même !

Nicolas Sarkozy : Non, Michel Field ! D'abord, je vais passer la campagne électorale à dire ce que je pense et si c'est ce que je pense, je le dirai librement. Je ne veux pas désespérer nos électeurs.

Michel Field : Vous n'excluez pas encore maintenant une liste d'union.

Nicolas Sarkozy : Je ne vous dis pas ça. Je vous dis. Je suis un homme d'union parce que je suis un homme de convictions. Et que toutes les chances d'union, je les tenterai. Alors bien sûr, je vois bien que François Bayrou n'en veut pas. Mais je sais que, dans le mouvement centriste, il y a beaucoup d'hommes et de femmes raisonnables, responsables. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'ils pensent, les Français ? Ils nous ont vu gouverner ensemble. Est-ce que vous avez entendu une minute, Charles Pasqua ou François Bayrou, quand ils étaient dans les gouvernements d'Édouard Balladur, quand François Bayrou était dans le gouvernement d'Alain Juppé ou dans ceux de Jacques Chirac, est-ce que vous les avez entendus une seule fois dire qu'ils n'étaient pas d'accord sur la politique européenne que conduisaient Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé ? Et que peuvent comprendre nos électeurs ? Nous sommes suffisamment d'accord pour gouverner ensemble et nous ne le serions pas pour nous opposer face au socialisme ? Eh bien ce discours-là, Michel Field, même s'il gêne, je le tiendrai parce que ça, c'est le discours de la conviction.

Michel Field : Quelle marge de manoeuvre avez-vous sur le plan programmatique entre une liste qui... comment dire... participe d'une grande tradition du gaullisme, qui est celle de Charles Pasqua, avec une exaltation de la souveraineté nationale, de l'État-nation, et une liste menée par François Bayrou qui vise à une Europe fédérale, à plus d'Europe et on en a parlé tout à l'heure ? Est-ce que là, la clarification idéologique, programmatique du RPR n'est pas assez urgent parce que le RPR a abrité en son sein des gens avec des opinions extrêmement différentes ?

Nicolas Sarkozy : Mais Michel Field, notre liste, qui est la seule à s'opposer aux socialistes, ce sera la seule liste, avec Alain Madelin, la seule...

Michel Field : Pourquoi vous dites ça ? Charles Pasqua s'y oppose, François Bayrou s'y oppose, non ?

Nicolas Sarkozy : Charles Pasqua s'oppose à la gauche ? Il a proposé d'avoir des colistiers de gauche ! François Bayrou s'oppose à la gauche ? Il dit – c'est son droit – que le vrai clivage, c'est le clivage entre l'Europe fédérale, ceux qui la veulent et ceux qui ne la veulent pas. Les socialistes sont fédéralistes. Nous ne le sommes pas. Alors c'est la seule liste, la nôtre, qui parlera de l'Europe et de la France. Nous avons à faire face à trois ultras : les ultra-européistes. Eux, qu'est-ce qu'ils veulent ? L'Europe devient un nouveau pays et la France devient une région incertaine de l'Europe. Il n'est d'avenir que l'Europe. Nous avons ensuite les ultranationalistes. Il n'y a que la Nation qui compte. Ils vivent dans un monde qui a cinquante ans de décalage – il n'y avait pas Internet, il n'y avait pas l'ordinateur, il n'y avait pas les possibilités de voyages, d'échanges, la mondialisation, ils refusent ce monde-là, on est encore à Yalta. Il y a les ultra-socialistes. Alors François Hollande... Extraordinaire ! Je l'entendais ce matin : dans le programme socialiste – c'est fracassant –, il demande plus de services publics pour la France. C'est-à-dire que nous sommes déjà le pays qui a les dépenses publiques les plus lourdes, les emplois publics les plus nombreux, les charges les plus écrasantes... il pourrait dire : « il faut maintenir les services publics ». Non, il dit : « il en faut plus ». Et la seule liste qui dira : l'Europe, c'est la chance de la France, mais l'Europe doit s'appuyer sur les nations parce que l'Europe, c'est cette formidable histoire que des nations voisines, quinze pays, décident d'exercer en commun leur souveraineté, de partager leur souveraineté chaque fois que c'est mieux pour résoudre nos problèmes, qu'on les résolve à quinze que tout seuls. Nous voulons l'Europe et nous voulons la France. C'est la seule grande liste qui développera cette idée. Nous ne disons pas aux Français : choisissez l'Europe ou choisissez la France, mais prenez les deux parce que l'Europe est forte quand elle s'appuie sur des nations. La meilleure preuve, c'est : comment voulez-vous que l'Europe fonde sa légitimité si ce n'est pas sur la légitimité nationale ? Parce que l'Europe, c'est partager la souveraineté nationale mais, si les nations n'existent plus, il n'y a plus de souveraineté nationale. Regardez l'affaire du Kosovo. C'est extraordinaire ce qui s'y passe. François Bayrou nous dit : il faut l'Europe fédérale. Cela veut donc dire qu'un pays se verra obligé d'envoyer ses soldats se battre au Kosovo même si celui-ci n'est pas d'accord. Et cette idée d'Europe fédérale, qui a quarante ans d'âge, qui pouvait se défendre à l'époque de Jean Le Canuet ou de Monnet, qui étaient des gens très respectables, au moment où nous étions six, qui avions des niveaux de vie et des cultures proches. Aujourd'hui on est quinze, demain on sera dix-neuf. Comment voulez-vous fusionner toutes ces nations ? L'Europe fédérale ne correspond en rien à la modernité du monde d'aujourd'hui. Oui, je parlerai de l'Europe parce que c'est un choix fort pour la France, mais l'Europe sans la France, ça n'a aucun sens. Voilà le message qui sera le nôtre.

Michel Field : Mais vous le ferez en compagnie de votre second de liste Alain Madelin, qui prône un libéralisme à tout crin, moins d'État, moins d'État partout. Ce libéralisme-là, il a heurté souvent la tradition gaulliste.

Nicolas Sarkozy : Moi, je vais vous dire quelque chose... d'abord second de liste, moi, je ne vois pas ça du tout de façon hiérarchique. On copilotera la campagne. On est une équipe. Et il n'y aura pas que nous. On va être une formidable équipe, des jeunes, des femmes. On va renouveler tout ça parce que ça ne se joue pas sur un homme, toute cette affaire. Alain Madelin a des convictions. Nos amis de Démocratie libérale aussi. Croyez-moi, dans la France d'aujourd'hui, on souffre plus de socialisme que d'excès de libéralisme. Quant au libéralisme, ce n'est pas l'absence de règles. Alain Madelin comme moi, nous défendons la nécessité d'une Europe sociale. Le libéralisme pour nous, la liberté pour nous. C'est quand même mieux que cette réglementation qui a conduit à avoir trois millions de chômeurs ! Le socialisme, c'est quoi ? C'est faire de la France le pays où il y a le plus grand nombre de chômeurs en Europe. On est les plus mauvais sur les quinze. Il faut davantage de socialisme ? Davantage de réglementations ? Il ne suffit pas d'avoir l'État français. Il faut en plus un État européen, des impôts européens, une direction des impôts européenne : c'est ça la solution ? Nous voulons, nous, la véritable Europe sociale, celle qui donne un travail à chacun, celle qui ne laisse personne sur le bord du chemin, celle qui donne une formation pour que chacun puisse vivre du fruit de son travail parce que, si chaque emploi mérite un salaire, chaque allocation mérite une activité. Voilà le projet qui est le nôtre. Il n'y a pas contradiction. Est-ce que le gaullisme est porteur d'un refus d'économie de marché ? Le plan Rueff, c'était un plan d'origine libérale. Il n'y a aucun mal pour nous. La famille gaulliste et la famille libérale travaillent ensemble depuis des années.

Michel Field : Il n'y a pas de dérive libérale à attendre du RPR comme certains le craignent ?

Nicolas Sarkozy : Vous savez, je pense profondément que quand on défend ses convictions avec force, comme j'essaie de le faire ce soir, on n'a pas besoin d'être outrancier. Toute l'affaire est là. Ça fait trop longtemps que la droite française ne défend pas ses idées. Ça fait trop longtemps qu'on entend des discours technocratiques, convenus. Alors évidemment, de temps en temps, il y en a un qui sort une caricature. Moi, je n'ai jamais dit que j'avais des valeurs communes avec le Front national. Je ne le dirai jamais. Moi, je ne partage pas le projet fédéral avec les socialistes. Je ne le dirai jamais. J'ai entendu ce qu'a dit François, l'autre jour, chez vous. Il a dit : l'idéal d'une politique, c'est un peu de gauche, un peu de centre, un peu de droite. Non. Pour moi, la démocratie, voyez-vous, c'est ce formidable lieu de confrontation des idées, des convictions, des valeurs. Au nom de quoi devrais-je dire : ah bien, être de gauche, c'est formidable, mais moi être de droite, je ne pourrais pas le dire, je ne pourrais pas l'affirmer ? Et au nom de quoi l'électeur se déplacerait-il pour voter s'il ne voit pas les différences entre nous ? Nous, nous sommes porteurs d'un formidable projet alternatif au projet socialiste. Voilà ce qui est en cause, voilà ce que nous voulons construire. Il y a treize pays socialistes sur quinze en Europe et la France est socialiste. Eh bien, croyez-moi, le travail que nous nous sommes fixés Alain Madelin et moi, c'est de conduire une équipe qui va bousculer tout cela, qui va montrer que l'opposition a du tonus, a de l'énergie, a des réserves, a des convictions et n'a pas peur de se battre pour elle.

Michel Field : À quel score, c'est un succès ?

Nicolas Sarkozy : Je n'en sais rien, Monsieur Field.

Michel Field : Vous avez déjà dû vous poser la question, ne serait-ce qu'en réfléchissant sur la baisse dans les sondages, liée à la démission de Philippe Seguin.

Nicolas Sarkozy : Je me suis posé la question, mais pas comme vous le croyez cette dernière semaine. Cette question sur les sondages et les pronostics, je me la suis posée en 1995 et depuis j'ai beaucoup appris.

Michel Field : C'est-à-dire ? À vous méfier des sondages ?

Nicolas Sarkozy : Non, à me méfier de moi-même.

Michel Field : Une page de pub et on revient sur le plateau tout de suite.

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Michel Field : Retour sur le plateau de « Public » en compagnie de Nicolas Sarkozy, président par intérim du RPR, tête de liste de la liste RPR – Démocratie libérale aux élections européennes. Revenons sur la démission de Philippe Seguin et l'analyse qu'on peut en faire – elles sont multiples, les analyses –, mais au moins sur un plan, c'est la contradiction que semble avoir subi entre sa volonté de faire exister le RPR comme parti autonome, comme je dirais même pointe avancée de l'opposition, aux socialistes, à Lionel Jospin ; et puis l'Élysée, les contraintes de la cohabitation et le fait qu'on a l'impression qu'il n'a pas réussi à avoir de marge de manoeuvre politique entre ces deux pôles de cette contradiction. Cette contradiction, elle va être la vôtre désormais.

Nicolas Sarkozy : Oui, un mot si vous me permettez, sur Philippe Seguin, pour que vous compreniez et pour que les téléspectateurs comprennent. Moi, j'ai travaillé avec lui pendant vingt-et-un mois et, si je suis président du RPR aujourd'hui, c'est parce qu'il l'a demandé. Il me l'a demandé. Je me suis interdit de commenter les raisons de sa démission de la présidence, pas du RPR puisqu'il reste membre du RPR, il reste une des grandes voix du RPR...

Michel Field : Une grande voix particulièrement silencieuse depuis quelques jours.

Nicolas Sarkozy : Vous savez, ça ne se compte pas en termes de jours. Philippe Seguin a un rôle à jouer dans la vie politique. Chacun le comprend bien, chacun le sait bien, chacun l'espère. Moi, j'ai travaillé vingt-et-un mois avec lui dans des conditions de confiance, de loyauté et d'amitié totale et complète. Ses succès, ils sont les siens ; et les échecs des vingt-et-un derniers mois, j'en suis parfaitement solidaire. Mais comprenez-moi, c'est à Philippe Seguin et à lui seul de s'expliquer sur les raisons de sa défaite. Je ne suis pas son porte-parole. Je n'ai pas à les commenter. J'ai pris cette démission comme un fait. Alors en revanche, sur le positionnement du Rassemblement pour la République par rapport au président de la République, je voudrais vous dire mes convictions sur le sujet, le plus simplement du monde : il ne peut pas y avoir de désaccord entre le Rassemblement pour la République et son fondateur qui est aujourd'hui président de la République. Ce n'est pas possible. C'est du temps perdu. Ça a empoisonné l'existence et ça a compliqué le travail de chacun. Et tout mon travail et ma première responsabilité, c'est de rétablir un climat de confiance totale, complet, parfait, pour que le RPR puisse, en totale autonomie, jouer son rôle de première force d'opposition aux socialistes dans ce pays. Toute mon idée, c'est que c'est justement parce qu'il n'y aura pas de problème entre le président de la République et le mouvement qu'il a fondé, que nous pourrons développer librement le projet politique qui est le nôtre. Mon idée est simple : le président rassemble tous les Français, et le RPR doit conduire le combat de l'opposition. À lui, le rassemblement ; à nous, l'opposition. Et il me semble que ça fonctionnera comme cela. En tout cas, c'est ce que j'essaierai de faire.

Michel Field : Est-ce que le RPR est le parti du président, comme le disait Éric Raoult présent sur ce plateau ? Et si c'est le parti du président, quel président faut-il entendre ? Le président de la République ou son président à lui, au RPR, c'est-à-dire vous ?

Nicolas Sarkozy : Non, vous savez...

Michel Field : Ne dites pas que ça ne vous intéresse pas quand même !

Nicolas Sarkozy : Je vais vous répondre. D'abord, jusqu'au 13 juin, moi, je n'ai pas le temps de m'occuper de ce qui se passera après. C'est vrai, je ne suis pas naïf. J'ai à peu près compris pourquoi j'avais suscité une telle synthèse à un moment donné. Je sais ce qui m'attend. Je sais que c'est difficile. Mais moi, j'ai suffisamment à m'occuper jusqu'au 13 juin. Après le 13 juin, le RPR se dotera d'une nouvelle direction. Philippe Seguin avait voulu la démocratisation. Ils voteront pour un président, pour un dirigeant. Mais je me demande : qu'est-ce que pourrait bien apporter à l'opposition dans son ensemble le fait que le RPR s'oppose au président de la République ? Ça n'aurait aucun sens. Donc il faut sortir de tout cela. Ça, c'est la page du passé. La division dans l'opposition et la division à l'intérieur de la famille gaulliste, ça conduit à l'échec et les militants m'ont dit hier : « l'échec, on n'en veut plus. Nos idées sont majoritaires, défendez nos idées. Nos idées, on y croit, incarnez nos idées. » C'est ça le message. Alors après, qui sera candidat ? qui sera celui-ci ? Ça n'a aucun sens. Il y a maintenant une équipe, tous ensemble, et nous devons soutenir l'action du président de la République.

Michel Field : Il y a une équipe mais, quand on voit la photo de famille, on ne sait pas si vous n'êtes pas un petit peu en liberté surveillée. C'est-à-dire que ce conseil politique, on a quand même l'impression que, disons, la tendance historique chiraquienne vous encadre bien quand même.

Nicolas Sarkozy : Franchement...

Michel Field : Alain Juppé à droite, Jean-Louis Debré à gauche ou réciproquement et vous au milieu...

Nicolas Sarkozy : Michel Field, vous croyez que j'ai à ce point-là changé ? Est-ce que vous pensez que, parce que je suis devenu président du RPR, j'ai perdu mon caractère, ma colonne vertébrale, ma volonté de convaincre ? Est-ce que vous croyez que toutes les responsabilités que j'ai acceptées, qu'on m'a mises sur les épaules depuis huit jours, m'ont à ce point affadi ? Est-ce que vous pensez que je ne suis pas capable de développer mon propre discours ? De conduire la campagne électorale avec Alain Madelin comme j'ai envie de la conduire ? Est-ce que vous croyez que, dans toutes ces affaires, je dois comprendre que j'ai à demander l'autorisation de parler ? Ce n'est pas du tout mon projet. Je veux au contraire le développer en parfaite loyauté, notamment vis-à-vis du président de la République, mais dans une totale liberté parce que, voyez-vous, la modernité du combat politique, c'est d'avoir des hommes et des femmes qui ont la force de parler et de parler quel que soit ce que ça leur en coûte, et même si ça ne plaît pas à l'idéologie socialiste dominante. Je vais donc conduire une campagne libre. Vous dites que je suis en liberté surveillée...

Michel Field : Je vous demande.

Nicolas Sarkozy : Eh bien, je vous réponds : on verra bien. La question n'est pas celle-ci. La question, c'est qu'il fallait que quelqu'un se lève pour reprendre le flambeau et pour conduire la campagne. Voilà la réalité des choses. Il fallait que quelqu'un constitue une équipe, une formidable équipe de France pour remporter ce combat des européennes. Croyez-moi, ceux que j'ai à surveiller, ceux que j'ai à combattre, ce sont les socialistes, et ceux que j'ai à convaincre, ils ne se trouvent ni à l'Élysée, ni ailleurs. Ce sont les Français qui nous regardent et qui nous écoutent et ils doivent savoir que j'ai rassemblé toute la famille gaulliste. Oui, nous travaillerons en parfaite harmonie avec Jacques Chirac. Et alors ? Le plus extraordinaire, ce serait le contraire. Oui, Édouard Balladur m'a soutenu, j'en suis fier. Monsieur Hollande, ça ne lui plaît pas. Lorsque j'étais avec Édouard Balladur, lui était avec François Mitterrand. C'est un nom qu'il a perdu l'habitude de prononcer, Monsieur François Hollande. On a l'impression qu'il est né avec la génération Jospin. Oui, Alain Juppé est dans mon conseil politique, et alors ? Est-ce que vous croyez que je suis devenu à ce point ignorant des réalités quotidiennes pour penser qu'à moi tout seul je peux rassembler tout le monde ? Est-ce que vous croyez que je vais dire que la vie politique commence avec moi ? Je m'inscris dans une longue tradition. Je m'appuie sur des hommes qui ont de l'expérience. C'est toute ma force justement. C'est toute la grandeur du combat politique. C'est fini les combats individuels, les combats solitaires. C'est fini les opérations individuelles. C'est fini de s'isoler. C'est fini de se définir uniquement par rapport aux amis de la même formation politique. Les Français s'en moquent. Tous, on va apporter notre pierre à la construction de cet édifice. Tous, on va se mettre ensemble et puis, une fois qu'on aura gagné, on verra bien qui sera le premier. Mais pour l'instant, on n'a pas gagné et pour gagner, il faut qu'on soit tous dans ce combat-là, voilà mon message. Il est aussi simple. C'est d'ailleurs ce que j'avais dit à François Bayrou : à quoi ça sert la compétition entre nous ? Il faut gagner et après on verra. Il faut apporter à la France la victoire qu'elle mérite. C'est extraordinaire ce qui se passe ! Nos idées sont majoritaires et elles ne sont plus défendues. Voilà à quoi je veux mettre un terme.

Michel Field : Un mot quand même sur l'après... et le destin politique qui est peut-être le vôtre : on peut se dire... est-ce que c'est très malveillant – je vais le faire sous forme interrogative – de se dire finalement, Sarkozy-2002, il y a beaucoup de chances pour que le président Chirac se représente. Il joue la fidélité à Chirac jusqu'en 2002 et il prend date aujourd'hui pour 2009 ?

Nicolas Sarkozy : Mais ce n'est même pas une question de fidélité, comme on dit : tel ou tel animal domestique est fidèle.

Michel Field : Je n'avais pas du tout ça en tête. Je ne me serais pas permis...

Nicolas Sarkozy : Non, bien sûr, je connais vos sentiments chaleureux à mon endroit, mais permettez-moi de vous dire, c'est une conviction. Le président de la République est président de la République. Il est l'un des nôtres. Est-ce que vous croyez que le rôle du premier responsable du RPR, c'est de compliquer la tâche du président de la République ? Quant à 2002, Monsieur Field, en huit jours, il s'est passé une forme de séisme politique. 2002, c'est dans trois ans. Y a-t-il encore des gens assez insensés pour se projeter à ce qui se passera dans trois ans ? Je suis calme, je suis déterminé. J'ai un combat à mener jusqu'au 13 juin. Je le mènerai de toutes mes forces et je ne me positionnerai pas pour 2002, pour 2009 ou quoi encore, peut-être même 2014 ! Tout ça n'a aucun sens. C'est démodé. Ça appartient au passé. Ce n'est pas ce que je veux faire. Je veux contribuer avec mes amis à construire la plus formidable formation politique moderne dont la France a besoin et qui nous manque. Je veux que les gens redressent la tête, qu'ils pensent de nouveau qu'il y a une alternative au socialisme. C'est ça mon ambition. Et je ne suis pas fou au point d'imaginer qu'un homme seul peut réussir cela. Tout le débat le plus difficile à mener, c'est qu'enfin, dans la vie politique française, on comprenne que c'est la place du travail d'une équipe, que chacun peut apporter sa force, son caractère, son identité. J'ai besoin de tout le monde. Je vous le dis sincèrement. Et puis, quand on aura gagné, on verra bien qui sera choisi, qui sera le numéro un, le numéro deux, le numéro trois. Quant à moi, Monsieur Field, le 13 juin, je peux passer une très bonne soirée et je peux passer une soirée plus solitaire. J'en ai déjà connu. Je n'en suis pas mort. J'y suis prêt. Mais je vous prie de me croire : ces deux mois de campagne électorale, ce sera une formidable occasion de rencontres avec les Français.

Michel Field : Comment mener le RPR sur la route d'une opposition assez virulente aux socialistes, à un moment où l'actualité est déterminée par la guerre au Kosovo et qu'il n'y a pas l'ombre d'une divergence entre les deux têtes de l'exécutif, chef de l'État et Premier ministre ?

Nicolas Sarkozy : D'abord assez virulente, non. Je déteste l'outrance. Je n'aime pas le sectarisme. Une opposition franche, loyale. Je ne suis pas socialiste. Je n'ai pas l'intention de le devenir. Ça n'a rien à voir avec la virulence. Alors l'affaire du Kosovo, moi, je me félicite que Monsieur Jospin soit sur la ligne politique du président de la République. Cela fait honneur à notre pays. Et naturellement que dans l'affaire du Kosovo, l'union nationale est la seule politique possible. C'était d'ailleurs bien pourquoi j'avais dit à François Bayrou et à Charles Pasqua : c'est ridicule de donner le sentiment de se diviser alors qu'il y a le Kosovo et alors qu'il faut faire bloc derrière la politique du président de la République. Mais ça n'a rien à voir avec les conséquences, avec la politique économique, avec la politique sociale, avec l'ensemble des débats de société. Sur le Kosovo, c'est l'union nationale parce que c'est le devoir des responsables politiques. Nos hommes sont dans un conflit. Ils risquent leur vie. Notre armée est engagée. Notre pays est en guerre. Nous devons soutenir le président de la République et le Premier ministre fait bien de le soutenir. Mais ça n'empêche pas que Lionel Jospin – c'est son droit – est socialiste, que moi je ne le suis pas et que mon devoir, c'est de combattre le socialisme et de préparer le programme d'alternance. Ce sont deux sujets différents qui peuvent parfaitement être menés ensemble.

Michel Field : Mais votre compagnon de liste, Alain Madelin, sur les questions de société que vous venez de citer, les divergences sont énormes entre vous, aussi bien sur les questions annexes évidemment par rapport à la gravité de ce qu'on vient d'évoquer, mais dépénalisation des drogues douces, questions de société en général, le PACS, etc. Vous vous affirmez résolument de droite et conservateur au sens le plus respectable du terme, lui non.

Nicolas Sarkozy : D'abord, Monsieur Field, si Alain Madelin et moi, on pensait la même chose, il serait chez les gaullistes et moi je serais chez les libéraux.

Michel Field : Ce n'est pas envisageable après le 13 juin ça ?

Nicolas Sarkozy : Pour l'instant en tout cas, ce n'est pas le cas. C'est vrai que nous avons des différences, mais Alain et moi, on travaille ensemble depuis des années. On s'entend bien. On est amis et on n'a pas besoin de le démontrer tous les jours parce que ce sont des liens d'amitié forts, sincères. On a des différences. Je suis opposé à la dépénalisation des drogues douces et j'étais opposé au PACS. Alors un mot sur l'affaire du conservateur, ça dépend le sujet. Je suis conservateur au sens que je n'éprouve pas le besoin d'épouser toutes les modes parce que je pense qu'à vouloir suivre toutes les modes, on finit forcément par être démodé. Mais en revanche, sur un certain nombre de sujets, je suis pour que ça bouge, que les choses évoluent !

Michel Field : Étonnez-moi, lesquelles ?

Nicolas Sarkozy : Eh bien, prenez un exemple, l'éducation nationale. Ça, c'est un beau sujet. C'est le sujet de la formation de nos enfants. J'étais partisan, comme l'ensemble des gaullistes, d'un référendum sur le sujet parce que je pense qu'il faut profondément rénover l'éducation nationale, qu'il y a une source de dévouement formidable chez les enseignants, extraordinaire, qu'il faut décentraliser, déconcentrer, qu'il faut revenir aux matières essentielles, qu'il faut ouvrir tout cela, que cette immense armée d'un million de fonctionnaires ne peut pas être gérée de la rue de Grenelle. Ça, c'est ma conviction. Je suis profondément réformateur. Ça a été d'ailleurs l'objet d'un débat avec François Bayrou lorsqu'on était au gouvernement. Lui m'expliquait : « pas du tout, Nicolas, tu te trompes. L'éducation nationale, il faut la cogérer avec les syndicats. » C'était un débat entre nous. Alors peut-être que sur certains sujets François est plus réformateur que moi. Sur ce sujet de l'éducation nationale, il est plus conservateur. Donc ne nous enfermons pas derrière des mots trop sectaires. Je suis dans la droite, la droite moderne parce que je ne veux plus de la gauche, parce que je n'ai pas envie d'avoir à la tête de mon pays trois ministres communistes, parce que je pense que Monsieur Cohn-Bendit, Madame Voynet, qui n'ont pas bien compris la fin du 20e siècle, lorsqu'ils défilaient au moment de 68 en disant : « il est interdit d'interdire ». Ils ne peuvent pas nous expliquer maintenant ce que doit être le 21e siècle. Je ne veux pas des socialistes parce que les socialistes, le socialisme français est le plus archaïque d'Europe. Quand vous pensez que Monsieur Schröder, Premier ministre socialiste allemand, a déclaré cette phrase forte : « les trente-cinq heures en France, c'est la plus formidable bonne nouvelle pour les travailleurs allemands. Voilà le débat que je veux mener ! Voilà le combat que je veux porter ! Voilà ce que je dirai tout au long de cette campagne parce que l'éducation nationale, c'est aussi un thème en rapport avec l'Europe, parce que je ne veux plus que nos chefs d'entreprise, ceux qui créent des richesses, soient obligés de partir au Royaume-Uni, parce qu'il y a tellement d'impôts, de charges, de règlements, de lourdeurs dans notre pays. Moi, je veux qu'on puisse créer des richesses en France parce que la véritable politique sociale, c'est celle qui va donner un travail à chacun. Ce n'est pas l'assistanat. Ce n'est même pas la charité. La politique sociale, c'est faire confiance aux gens pour qu'ils puissent porter un travail et faire vivre leur famille du fruit de leur activité. Voilà tout le débat que j'ai envie de mener.

Michel Field : À quoi, d'après vous, ressemblera l'opposition le 13 juin ? Est-ce que la hiérarchie des scores des trois listes, finalement concurrentes, va déterminer tel ou tel type d'organisation ? Ou pas ?

Nicolas Sarkozy : Non, parce qu'à partir du moment où Charles Pasqua veut faire une campagne gauche-droite...

Michel Field : Quand est-ce que vous l'excluez du RPR d'ailleurs, Charles Pasqua ?

Nicolas Sarkozy : Non, ce n'est pas la question. J'ai même proposé qu'on réintègre tous ceux qui sont partis. Mais lorsqu'il veut faire une liste gauche-droite, ça n'a aucun sens pour revendiquer l'appartenance à la majorité présidentielle. Il a même dit, Charles Pasqua, que les voix qui se porteront sur sa liste, ne pourront pas être comptabilisées comme des voix se comptant dans la majorité présidentielle. Franchement, depuis qu'il est en campagne, il porte les coups les plus durs exclusivement sur le président de la République et sur le RPR. On ne marque pas de buts contre son camp !

Michel Field : Et vous ne l'excluez pas ?

Nicolas Sarkozy : Mais parce que ça n'a aucun sens. Mais ce qu'il dit, qu'il le fasse ! Est-ce que vous croyez qu'il est porteur d'avenir ? Avec cette vision étriquée d'un nationalisme qui n'est défendu nulle part parce que le monde a changé, parce que le mouvement gaulliste s'ouvre sur l'extérieur, parce qu'on ne peut pas vivre comme on vivait au moment des années 60 ! Parce que, que serait la France aujourd'hui – je lui ai dit à Charles Pasqua – s'il n'y avait pas eu l'Europe, s'il n'y avait pas eu le marché commun ! La politique agricole commune, la politique européenne spatiale, la politique européenne aéronautique ? Qu'est-ce qu'elle serait la France, sans l'euro, qui nous a permis de retrouver une partie de notre souveraineté monétaire ? Entre ceux qui refusent l'Europe parce qu'ils n'ont pas compris qu'on n'était plus dans le monde des années 60 et ceux qui se disent : Europe avec les nations qui doivent devenir des régions, il y a un formidable espace pour nous, pour notre liste. Notre liste, elle est pour l'Europe et pour la France et contre les socialistes. Je peux vous dire, Monsieur Field, ça fait du monde, ça.

Michel Field : Démocratie libérale et le RPR, on peut envisager un jour une fusion de ces deux forces ?

Nicolas Sarkozy : Nous verrons après.

Michel Field : Ça pourrait vous intéresser comme question, dès maintenant ?

Nicolas Sarkozy : Oui, mais honnêtement, ce n'est pas à la hauteur de la campagne qu'on veut mener. Vous me dites et je le comprends, Monsieur Field, vous me dites : projetez-vous le 14 juin. Mais vous vous adressez à quelqu'un qui est candidat, qui veut convaincre les électeurs. Pour moi, l'obstacle à franchir, c'est le 13. Ne me demandez pas de me projeter dans le 14. Et cet obstacle, nous le franchissons comment ? Avec Démocratie libérale et avec tous ceux qui représentent l'opposition unie. J'aurais voulu la grande union, celle avec les centristes, je n'ai pas pu l'obtenir. Mais c'est quand même une liste d'union que la nôtre, Démocratie libérale, opposition unie, Rassemblement pour la République. Je vais essayer d'élargir au maximum parce que c'est notre devoir de le faire, mais ne me demandez pas de me projeter au 14 alors que la campagne vient à peine de commencer.

Michel Field : Dans sa lettre de démission, Philippe Seguin évoquait la cohabitation émolliente, c'est un terme qui doit faire réfléchir le responsable politique que vous êtes ?

Nicolas Sarkozy : Mais bien sûr ! Mais moi je ne suis pas favorable à la cohabitation. Et même je vais vous faire une confidence, ne la répétez pas trop fort : j'aurais préféré qu'en juin 97, on gagne.

Michel Field : Émolliente...

Nicolas Sarkozy : Vous avez compris. Donc on n'a pas fait exprès de perdre. Donc la cohabitation, tout comme Philippe, je ne considère pas que c'est bien. Parce que, s'il y a cohabitation, c'est parce qu'on a perdu.

Michel Field : En même temps, les Français semblent l'apprécier, cette situation politique-là.

Nicolas Sarkozy : Oui, mais je vous ai dit, là encore, ce n'est pas parce que l'opinion semble être favorable que l'homme politique ou que le responsable politique doit suivre l'opinion. L'opinion dit que... on peut aussi essayer de convaincre, de renforcer des tendances, de les renverser et d'apporter sa part au débat politique. Je pense qu'on a perdu parce qu'on n'a pas suffisamment mis en oeuvre la politique pour laquelle nous avons été élus. On a perdu parce qu'on n'a pas défendu nos idées et on a déboussolé nos électeurs. Alors cette cohabitation, c'est une difficulté de plus. Philippe dit : elle est émolliente. Il a raison. Parce qu'elle rend plus difficile l'expression des choix. Elle empêche la transparence, c'est vrai, et pourtant il faut la vivre. Que faire d'autre ?

Michel Field : Un des signes de modernité de votre discours, de votre nouveau statut, c'est d'appeler tous les leaders politiques de l'opposition par leur prénom ?

Nicolas Sarkozy : Non, excusez-moi, mais comment voulez-vous que je les appelle ?

Michel Field : Je ne sais pas, par leur nom, par exemple.

Nicolas Sarkozy : Non, mais François Bayrou, j'ai été deux ans au gouvernement avec lui. Je l'ai vu pratiquement tous les jours lorsque nous étions au gouvernement

Michel Field : Donc c'est François, Alain, Paul et les autres !

Nicolas Sarkozy : Non, mais pardon Monsieur Field, excusez-moi, je ne veux pas choquer. Mais je vais l'appeler comment ? Est-ce que vous croyez que parce qu'on a un désaccord, je les considère comme mes ennemis ? Non. Ce n'est pas mon tempérament. Philippe Seguin, j'ai travaillé main dans la main avec lui pendant vingt-et-un mois, je vais l'appeler Monsieur Seguin ? Le président Seguin ? Alain Juppé, nous nous connaissons. Nous avons adhéré ensemble au mouvement gaulliste en 75 ou 74. Je vais l'appeler monsieur Juppé ? Ça n'a aucun sens, ça encore. François Bayrou disait tout à l'heure : pas de comédie. Eh bien, il n'y aura pas de comédie avec moi. Je vais parler librement. Ce sont des gens que je connais, que j'apprécie. Et toute la difficulté de la campagne, c'est de faire comprendre à nos électeurs que ce débat d'idées, le RPR y participera de toute sa force, sans faire de polémique. Je ne veux pas d'ennemis. J'ai des adversaires, les socialistes, les communistes, les Verts et nous serons en compétition avec les centristes, mais moi, ma responsabilité, c'est de conduire ce débat sans empêcher la reconstruction et ça, je dois y penser à chaque seconde.

Michel Field : Souhaiteriez-vous, qu'Édouard Balladur rejoigne le conseil politique qui vous entoure à la direction du RPR ?

Nicolas Sarkozy : Je le souhaite d'autant plus que c'est fait : Édouard Balladur siégera au conseil politique. C'est une grande voix. Il m'apportera son soutien. Et où c'est un point important : vous disiez « est-ce que vous êtes prisonnier ? » Pas du tout, au contraire ! Vous vous rendez compte ce que c'est que le combat qu'on est en train d'entreprendre avec Alain Madelin ? Mais c'est une formidable chance d'avoir Édouard Balladur, Juppé, Poncelet et tous les autres qui nous soutiennent. Vous voulez quoi ? Qu'on soit seuls ? Dans la situation qui est la nôtre, j'aime mieux qu'on soit les plus nombreux possible.

Michel Field : Sans faire de pronostic, un score qui vous donnerait... une perspective de score qui vous donnerait satisfaction ?

Nicolas Sarkozy : Je ne peux pas répondre à cette question, Monsieur Field. C'est exactement comme si je vous posais la question : allez, Monsieur Field, dans « La marche du siècle » que vous allez présenter la saison prochaine...

Michel Field : Ça va faire plaisir à la direction de TF1...

Nicolas Sarkozy : Combien de score ? Vous ne le savez pas, vous allez faire la meilleure émission possible. Moi, je vais faire la meilleure campagne possible avec Alain Madelin. Je veux convaincre le plus grand nombre de Français. Nous sommes les opposants au socialisme, nous parlerons de l'Europe et de la France avec une équipe de France formidable. C'est ça l'enjeu.

Michel Field : Nicolas Sarkozy, merci.