Interview de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Le Monde" le 20 avril 1999, sur la démission de M. Philippe Seguin de la présidence du RPR.

Texte intégral

Le Monde
« Pourquoi Philippe Séguin a-t-il quitté la direction du RPR et la liste qu’il conduisait avec vous aux élections européennes ?

Alain Madelin
- Je regrette ce départ, mais je le comprends. J’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour Philippe Séguin.

Le Monde
- Que comprenez-vous exactement ? Pourquoi est-il parti ? Est-il victime de sa psychologie, de son tempérament, de ses contradictions, du président de la République ?

Alain Madelin
- Le tempérament qui consiste à savoir dire "non" lorsqu’il y a des choses que l’on juge inacceptables, je suis plutôt pour. Après tout, c’est peut-être cela que l’on appelle le tempérament gaulliste... Ce que j’observe, c’est que beaucoup de ceux qui avaient poussé Philippe Séguin en avant - je crois qu’il n’était pas, à l’origine, vraiment volontaire pour conduire cette liste d’union de l’opposition - ont ensuite fait beaucoup pour le décourager.

Il était en droit d’attendre de sa famille, la famille gaulliste, et, tout particulièrement de ceux qui se disent les amis de Jacques Chirac, un soutien un peu plus ferme. On disait qu’il avait la peau dure ; il avait sans doute, aussi, l’épiderme sensible. On avait parfois le sentiment qu’après avoir poussé Philippe Séguin, on retirait le tapis sous ses pieds, comme on dit. Or, Jacques Chirac souhaitait l’union de l’opposition ; il a poussé en avant Philippe Séguin. Il était normal que Philippe Séguin se sente, de ce point de vue-là, le représentant du double souhait du président de la République.

A l’intérieur de sa famille gaulliste, beaucoup de gens pensaient, non pas aux élections européennes, mais à l’après 13 juin. Derrière une mobilisation particulièrement nécessaire, dans cette période de guerre, autour de notre liste, il y avait beaucoup de petits calculs et de petites additions. On a poussé le bouchon un peu loin. La preuve, c’est qu’on a provoqué la démission de Philippe Séguin.

Le Monde
- Ce que vous dites ne met-il pas en cause l’autorité du président de la République ?

Alain Madelin
- Qui peut dire que Philippe Séguin n’était pas - n’est pas - un ami de Jacques Chirac ? Quand il y a un divorce, je ne me demande pas qui a tort et qui a raison. Je ne peux pas sonder les reins et les cœurs, dans cette affaire, mais je regrette ce divorce.

Le Monde
- La position du président de la République en est-elle affaiblie ?

Alain Madelin
- Le fait de perdre un ami que l’on a soi-même poussé à être la tête de liste de l’opposition n’est pas une bonne chose.

Le Monde
- Ceux qui se réclament de l’amitié envers le président de la République ne l’ont pas bien compris ?

Alain Madelin
- Ecoutez, maintenant, je ne suis pas là pour pleurer sur le lait renversé, je suis là pour construire. Ma famille politique, Démocratie libérale, est une famille de bâtisseurs d’union, d’union de l’opposition. Nous avons souhaité, depuis le début, une grande liste d’union de l’opposition, nous avons dit : pas d’exclusive sur la tête de liste, le meilleur sera celui qui apparaîtra comme le mieux à même de conduire l’opposition vers le meilleur score.

Cette union, pendant la guerre du Kosovo, est encore plus nécessaire, et elle est possible. Vous savez, ce n’est pas la peine de tourner autour du pot, il y a trois chefs de formation politique aujourd’hui : Nicolas Sarkozy, François Bayrou et moi-même. A trois, en trois minutes, on peut se mettre d’accord. C’est une question de volonté. Est-ce que l’on veut une liste d’union ? Est-ce que l’on estime que les conditions sont réunies et que les circonstances internationales l’exigent ? Dans ce cas, c’est très facile de le faire. Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas dit autre chose.

Le Monde
- Vous paraissez très impatient de tourner la page Séguin. Son départ n’est-il pas révélateur aussi d’une incompatibilité, comme dit Charles Pasqua, entre le libéralisme et le gaullisme ?

Alain Madelin
- Bien sûr, nous avons des différences, mais ces différences ne justifient pas que l’on s’affronte, surtout sur l’Europe. Qu’est-ce que vouloir faire l’Europe ? quand on est profondément européen, c’est vouloir rassembler, c’est être capable de faire les compromis nécessaires. Quand l’Europe progresse, c’est parce qu’un pays social-démocrate s’est entendu avec un pays libéral, parce qu’une vieille nation s’est entendue avec une autre. Par nature, la construction européenne est une affaire de volonté et d’entente sur l’essentiel.

Le Monde
- Il n’y a pas que l’Europe. M. Séguin, dans sa lettre, dit qu’il agit pendant vingt et un mois « au mépris de [ses] engagements »…

Alain Madelin
- Nous faisons une bonne équipe ensemble. J’ai là le projet que nous avons fait ensemble pour l’Europe, voici les trois premiers points : “Affirmer la continuité de l’engagement européen de la France”, “Réussir l’élargissement de l’Europe”, “Donner à l’Europe une défense commune pour assurer la paix”. Qui peut dire que ce ne soit pas là le bon programme, aujourd’hui, pour les Européens ?

Le Monde
- M Séguin a reproché à Bernard Pons, président des Amis de Jacques Chirac, de mettre sur le même pied la liste UDF conduite par François Bayrou, la liste RPR-DL et la liste de Charles Pasqua…

Alain Madelin
- Il y a un désaccord avec la liste de Charles Pasqua, Philippe de Villiers et Marie-France Garaud, un désaccord sur la vision de l’Europe. Je ne les exclus pas, bien évidemment, de l’opposition, ni d’un projet, un jour, pour construire une alternance dans ce pays ; mais, sur l’Europe, il est clair qu’on ne peut pas additionner la liste de Charles Pasqua et celle que Philippe Séguin conduisait avec moi.

Le Monde
- Et entre M. Bayrou, M. Séguin et vous-même, il n’y avait aucune différence ?

Alain Madelin
- Il n’y avait pas de différence susceptible de motiver une liste différente. »