Interviews de M. Hervé de Charette, ministre des affaires étrangères, à France-Inter et à La Chaine info le 6 novembre 1996, sur la réélection de M. clinton à la Présidence des Etats-Unis, les relations franco-américaines et la proposition française de force internationale pour les réfugiés de la région des grands lacs.

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Circonstance : Réélection de M. William Clinton à la Présidence des Etats-Unis le 5 novembre 1996

Média : France Inter - La Chaîne Info - Télévision

Texte intégral

Entretien du ministre des Affaires étrangères, M. Hervé de Charette, avec France Inter (Paris, 6 novembre 1996)

Q. : Eh bien voilà c'est fait, Bill Clinton est élu mais avec…

R. : Vous n'êtes pas surprise ?

Q. : Pas vraiment, non, le scoop, ça aurait été l'inverse. Alors justement il y a quand même quelques commentaires ; il va avoir un congrès hostile, la presse ne le manquera pas, moyennant quoi, le système américain veut ça, il a les mains libres vis-à-vis de ses électeurs pendant quatre ans. Comment voyez-vous cette deuxième présidence démocrate ?

R. : Oui, il a les mains d'autant plus libres que, comme vous le savez, il ne peut pas se présenter une troisième fois devant les électeurs américains. Donc c'est un président qui peut être satisfait d'une très brillante performance personnelle. Il faut saluer Bill Clinton qui est, je crois, un homme politique de très grand talent, arrivé il y a quatre ans totalement inconnu, inconnu des Américains au début de sa campagne et inconnu du monde.

Q. : Ça c'est l'Amérique.

R. : Oui, sans doute, enfin ça été un peu la surprise à l'époque. Je crois donc que c'est une élection qui confirme la performance personnelle de Bill Clinton d'autant que c'est un homme de gauche élu dans une Amérique de droite : d'après les indications que nous avons, au Sénat et à la Chambre des représentants, il y aura une majorité de droite ; c'est déjà certain au Sénat, ce n'est pas encore fait à la Chambre des représentants. Les élections législatives de 94 avaient impressionné parce qu'elles avaient donné les deux assemblées à une majorité républicaine. On n'est pas loin du même résultat. L'Amérique confirme qu'elle est à droite mais qu'elle choisit un président de gauche.

Q. : Est-ce que vous lui prédisez une seconde présidence difficile, ce qui ne serait pas sans conséquence pour nous parce que chacun sait que quand le président des États-Unis a des problèmes intérieurs, ça se ressent sur la politique extérieure ?

R. : Non, je crois que c'est un homme qui a dans cette élection une confirmation de son autorité personnelle, aux États-Unis, et par conséquent dans le monde. Donc, nous aurons probablement une Amérique assez sûre d'elle-même et disposée à assumer pleinement son leadership international, puisque, maintenant, elle est la seule grande puissance dans le monde.

Q. : Maintenant que les élections sont terminées, que la campagne est terminée, est-ce que, en tant que ministre des Affaires étrangères français et européen, vous poussez un « ouf » de soulagement en disant : ça y est, c'est fini, on va pouvoir travailler.

R. : Non, je ne crois pas. J'ai entendu à de nombreuses reprises qu'on disait dans les médias, et parfois certains hommes politiques, que la politique étrangère de l'administration américaine au cours de ces derniers mois était dictée par des considérations électorales. Je crois que c'est complètement faux. Naturellement, ça avait le don d'agacer nos amis américains mais ils avaient assez raison parce qu'ils n'agissaient pas pour cela, ils agissaient en fonction de la continuité de la politique américaine.

Il y a certainement un point qu'il faut noter et que nous ne connaissons pas bien en France : aux États-Unis, il y a ce fameux melting pot, c'est-à-dire le fait que beaucoup d'Américains sont originaires d'ailleurs ou ont une famille originaire d'ailleurs, d'Europe centrale, orientale, d'Irlande, d'Europe de l'Ouest, communauté juive importante… Il y aura toutes sortes d'éléments qu'il y a une certaine sensibilité à l'intérieur des États-Unis ; c'est un pays qui est tourné vers lui-même. D'ailleurs, la campagne électorale n'a pratiquement pas évoqué les thèmes de politique extérieure. En même temps, il y a une sensibilité d'un certain nombre de communautés à ce qui se passe ailleurs. Par exemple, vous allez dans le Michigan, vous verrez une population qui vient d'Europe centrale et orientale…

Q. : Il y a quand même des échéances, il va y avoir l'ONU par exemple. Nous ne sommes pas d'accord avec les États-Unis sur le choix du futur secrétaire général, ils ne veulent pas du renouvellement de M. Boutros-Ghali…

R. : Parlons si vous le voulez bien….

Q. : Il va y avoir le Zaïre.

R. : Oui, il y a beaucoup de questions. Il y a beaucoup de questions parce que nous sommes à un moment où s'organise progressivement, en cette fin de XXe siècle, le monde nouveau qui sort de la fin du grand affrontement Est-Ouest qui a occupé les cinquante dernières années. On organise le monde de demain et il y a forcément de grands débats internationaux dans lesquels les États-Unis jouent un rôle important, le premier rôle, et où la France et l'Europe ont l'intention de jouer leur propre rôle. Il y a donc toujours des débats de politique internationale entre eux et nous…

Q. : Par exemple, la bataille commerciale… la bataille commerciale sur Cuba, etc., vous croyez que ça va se tasser ?

R. : Non, je ne crois pas qu'il va y avoir de grands changements de politique étrangère américaine : elle va rester orientée sur les lignes qui sont les siennes. Les États-Unis connaissent une grande période de croissance qui ne tombe pas du ciel, elle ne vient pas par hasard. Elle vient parce que les dirigeants américains ont consacré la totalité de leurs efforts en politique intérieure et en politique internationale à encourager la croissance américaine. C'est une leçon d'un très grand intérêt pour nous et forcément cela signifie quelques sujets de frictions et de contentieux. Mais n'imaginez pas la relation franco-américaine comme une relation conflictuelle, toujours agressive et tendue. Au contraire, entre la France et les États-Unis, il y a des liens historiques d'amitié ; il y a aujourd'hui une très bonne entente personnelle entre le Président Clinton et le Président Chirac, et il y a de part et d'autre de l'océan Atlantique une très grande volonté de travailler ensemble. Ça n'empêche pas chacun d'avoir ses intérêts…

Q. : Sauf au Proche-Orient ?

R. : Ça n'empêche pas chacun d'avoir ses propres intérêts et nous n'allons pas baisser pavillon. Nous avons nos convictions, nos intérêts comme les dirigeants américains défendent les leurs. Mais nous le faisons, me semble-t-il, dans un climat d'amitié, détendu et nous continuerons à le faire dans cet esprit.

Q. : Bref, pas de changement dans les jours qui viennent ?

R. : C'est donc la continuité, tout en observant quelques éléments de changements. D'abord, les États-Unis vont être, comme c'est toujours le cas pour une deuxième présidence, davantage orientés vers la politique étrangère. Le président américain se tournera davantage vers l'extérieur dans ce deuxième mandat : c'est la tradition aux États-Unis.

Q. : On dit un mot de M. Eltsine qui s'est réveillé, qui a même eu un entretien avec son Premier ministre mais qui enfin, quand même, est très diminué. Est-ce que vous n'avez pas l'impression qu'on revient, si tant est qu'on ne l'ait jamais quitté, vers une présidence collégiale ou vers une direction collégiale de l'URSS comme au bon vieux temps de la Troïka ?

R. : Non, ne faites pas ces comparaisons avec l'URSS. Il n'y a pas de rapport entre la Russie d'aujourd'hui et l'Union soviétique d'hier, mais on peut observer que nous savons désormais aujourd'hui quels seront deux des plus grands dirigeants du monde. Ils seront là en l'an 2000. Le Président Eltsine, le Président Clinton seront les présidents de ces deux pays en l'an 2000. Donc, ce sont eux qui préparent ce changement nouveau.

Q. : Quelle assurance.

R. : Oui, enfin il peut toujours y avoir des événements qui contredisent ce que je vous dis là, mais c'est ce qui se prépare. Deuxième observation : les Russes viennent de faire la preuve de la… comment dire… l'esprit de démocratie qui gagne ce pays plus vite qu'on croit. Le Président Eltsine a joué la transparence. Le monde a tout su, les Russes ont tout su sur la santé de Eltsine. Peu de pays sont aussi transparents dans ce domaine.

Deuxièmement, les institutions russes ont fonctionné normalement. Le Président Eltsine a donné ses pouvoirs pendant le temps de son opération à son Premier ministre et tout depuis des mois a fonctionné selon les principes démocratiques. Je trouve que, finalement, la Russie, que tout le monde dit malade, ne se débrouille pas si mal en face d'une crise de cette importance.

Q. : Une dernière question parce que nous n'avons plus beaucoup de temps. Elle concerne le Zaïre. Qu'est-ce que veut dire le mot sécurisation ?

R. : C'est très clair. D'ailleurs, les chefs d'État et de gouvernement de la région ont bien compris apparemment de quoi il s'agissait. Dans l'est du Zaïre, où il y a un million de personnes qui errent sur les routes et qui sont en fuite. Il s'agit de faire en sorte que, dans cette zone-là, il n'y ait plus de combats et qu'une force internationale, qui ne cherche pas à changer la donne politique locale, permette à ces gens de revenir pour qu'on puisse les alimenter. Il y a de quoi nourrir cette population pendant six mois à moins de 1 000 kilomètres, apporter les quantités d'aliments disponibles, les moyens de transport. Tout est là, tout est disponible. Le seul problème c'est que cessent les affrontements. C'est à cela que servirait, selon nous, une force de sécurisation. Les chefs d'État et de gouvernement ont dit, il y a quelques heures à Nairobi, qu'il faudrait une force neutre. C'est exactement ce que la France propose. Donc, je crois qu'on progresse.


Entretien du ministre des Affaires étrangères, M. Hervé de Charette, avec LCI (Paris, 6 novembre 1996)

Q. : Bonsoir. C'est avec un grand plaisir que je reçois Hervé de Charette, ministre des Affaires étrangères, au lendemain d'une soirée qui a vu la réélection de Bill Clinton pour un nouveau mandat aux États-Unis ; au lendemain aussi d'une opération de Boris Eltsine à Moscou, avec des spéculations sur la suite du pouvoir, dans la foulée d'une affaire tragique entre le Zaïre et le Rwanda, dont on parlera évidemment, puisqu'il est fortement question d'une initiative. On va voir dans quelle mesure cette initiative pourrait démarrer, quand et avec qui, pour essayer d'installer là-bas, non pas un couloir humanitaire, mais l'arrivée d'un certain nombre de personnalités qui permettraient d'éviter la tragédie.

R. : Bonsoir.

Q. : Est-ce que je peux vous demander, avant même qu'on parle des réactions que vous avez à cette élection de Bill Clinton. Vous le connaissez, on avait d'ailleurs parlé ensemble le jour où il était venu à Paris signer le traité, et vous aviez eu des mots assez admiratifs à l'époque à son encontre. Que pensez-vous du personnage ?

R. : Écoutez, c'est un homme qui était complètement inconnu il y a quatre ans. Il a été élu par hasard, parce qu'il a été candidat, alors que du côté démocrate personne ne voulait être candidat. Tout le monde pensait que Bush, le président sortant, allait être réélu. Dans l'histoire américaine, la quasi-totalité des présidents ont fait deux mandats, sauf quatre. Donc, tout le monde pensait que Bush allait être réélu, il avait d'ailleurs fait des opérations de politique internationale, notamment la guerre du Golfe un an avant, qui avait été, du point de vue américain, un grand succès. Aucun candidat démocrate ne voulait y aller. Puis un obscur gouverneur de l'Arkansas a levé le doigt et a dit : « moi je veux bien le faire ». Il y est allé, il a gagné et au cours de ces quatre années, il a relevé un deuxième défi, après le premier défi assez remarquable de 92. En 1994, le Sénat et la Chambre des représentants passent tous les deux à majorité républicaine. Cette déroute, à l'époque, avait été provoquée parce que, sans doute, le gouvernement de Bill Clinton avait été contesté dans ses résultats et dans ce qu'il avait fait. Et Bill Clinton a réussi, en moins de deux ans, à changer complètement d'attitude et de technique. Il a cessé d'être le candidat d'une gauche ferme et est devenu, au contraire, un candidat modéré, plaçant progressivement ses adversaires républicains dans les attitudes extrêmes, récupérant tous les thèmes qui lui paraissaient bons, devenant finalement un candidat centriste. Il est entré dans cette campagne électorale plutôt en bonne position et il a fait une campagne remarquable.

Q. : Mais le portrait que vous êtes en train de me faire, c'est plutôt le portrait d'un habile politicien cynique que le portrait d'un personnage charismatique ou historique. Quand vous l'avez vu signer le traité à Paris, on avait l'impression que vous étiez presque ému, parce que vous découvriez un personnage qui était justement loin du cynisme et peut-être plus proche de l'histoire. Alors quelle est la vérité pour vous…

R. : On devient un personnage historique généralement quand on est mort. Pour l'instant, c'est un homme jeune, plein de talent et dont on a l'image, à Paris, volontiers d'un cow-boy de l'Amérique profonde. En réalité, c'est quelqu'un de cultivé, de très intelligent, très ouvert, qui représente une Amérique jeune. C'est un homme très ouvert, très astucieux, très habile et je crois très sensible à la réalité politique. C'est donc quelqu'un qui a, de toute évidence, une réelle dimension et il vient de le prouver dans ces trois défis : 1992, 1994, 1996.

Q. : Les Républicains ont tendance à dire qu'ils ne vont plus le lâcher sur les affaires de scandale. Est-ce que vous pensez que Clinton est menacé de ce côté-là ? Et deuxièmement, dans le dispositif qui nous concerne, nous Français, avec son secrétaire d'État, Warren Christopher, qui incarne un peu la diplomatie américaine, est-ce que vous avez le sentiment que, comme l'un va abandonner probablement ce pouvoir, quel est celui qui, d'après vous, vous correspondrait le mieux ?

R. : Écoutez, vous, vous êtes journalise, moi pas. Je constate, j'observe et j'essaie de défendre les intérêts de la France. Ceci dit, il est vrai que l'expérience américaine nous enseigne que les présidents sont davantage tournés vers la politique internationale, au cours de leur deuxième mandat qu'au cours du premier. Pour une raison simple d'ailleurs : c'est que tous les chefs d'État sont attirés par la politique internationale. Ce n'est pas réservé aux Américains.

Dans le deuxième mandat, le président a les mains libres parce qu'il sait qu'il ne pourra pas se représenter une troisième fois. Donc, il y a probablement là les raisons qui font que les présidents américains, au cours de leur deuxième mandat, se tournent davantage vers la politique internationale.

Vous avez observé que dans la campagne électorale américaine, il n'y a pas eu de phrase pour la politique internationale…

Q. : Ça ne les intéresse pas beaucoup.

R. : Pas beaucoup, et vous aurez aussi observé que, au terme de ces élections, nous avons une situation américaine qu'on connaît bien, puisqu'on va avoir un président de gauche… gauche très modérée, très centriste, avec un Parlement de droite.

Q. : Pardonnez-moi, mais là vous n'avez pas répondu à ma question : est-ce que vous avez le sentiment qu'il peut être rattrapé par les affaires ?

R. : Écoutez, je ne crois pas. Je n'ai aucune opinion à ce sujet. Ce sont des affaires de politique intérieure ; dans tous les pays du monde, l'un des arguments politiques de l'opposition contre la majorité c'est d'essayer de sortir des affaires. On connaît ça. La France, en tous cas a tout intérêt à ce que le gouvernement américain des quatre années qui viennent soit un gouvernement solide et convaincu. Et puis nous avons du travail à faire avec les Américains parce que, comme vous le savez, beaucoup des intérêts français se discutent avec les Américains.

Q. : Est-ce que la réélection de Clinton est une bonne chose pour la diplomatie française ? Et quel est l'homme, ou la femme, qui pourrait remplacer Warren Christopher et qui serait aussi une bonne chose de notre point de vue, parce que vous savez qu'on les affronte quand même dans beaucoup d'endroits ?

R. : Je vais répondre à la première question concernant le Président Clinton. Je ne peux pas répondre à la deuxième. Il semble que Warren Christopher ne sera pas maintenu. Plusieurs noms circulent. Je dirai que c'est une affaire américaine.

Nous, nous avons besoin d'avoir un dialogue sérieux avec les Américains et pas un dialogue de confrontation, je voudrais y revenir. Je voudrais dire que pour la politique étrangère, de cette élection je tire deux conséquences pratiques : la première c'est qu'il y a entre le Président Clinton et le Président Chirac des relations très chaleureuses. Ce sont sans doute deux hommes qui ont un certain nombre de traits communs, ce sont des gens qui aiment l'action, ce sont des gens très politiques, très chaleureux. Bref, je l'ai vu dès le début, c'est-à-dire au premier sommet du G7, qui a eu lieu au Canada l'année dernière, à l'été 95. J'ai vu d'entrée de jeu que ces deux hommes-là accrochaient et ils continuent de le faire, c'est-à-dire que quelles que soient les difficultés qu'il peut y avoir entre les deux diplomaties, le Président Clinton et le Président Chirac s'entendent bien. Je crois qu'ils continueront à s'entendre.

Deuxièmement, le fait qu'il n'y ait pas de changement à la tête de la Maison-Blanche signifie qu'il y aura une certaine continuité de la politique étrangère américaine. Mais vous savez dans nos pays, la politique étrangère c'est quelque chose qui échappe assez largement aux alternances, parce que les intérêts majeurs de nos pays, c'est vrai aux États-Unis mais c'est vrai en France aussi, sont constants et ne sont pas de droite ou de gauche.

Q. : Vous avez beaucoup milité pour que la place de la France existe justement au Moyen-Orient. Est-ce que vous n'avez pas le sentiment que l'une des responsabilités diplomatiques de l'administration américaine, c'est d'avoir soutenu un peu la thèse contraire. C'est-à-dire qu'autant sur l'affaire de la Yougoslavie on a fini par s'entendre, autant sur le Proche-Orient on a l'impression qu'on ne s'entend pas.

R. : On a eu des difficultés. Mais j'ai trouvé ça normal, je n'ai pas été surpris et je ne trouvais pas que c'était un drame. Pourquoi ? Mais parce qu'à la suite de la guerre du Golfe en 1991, nous avons été pratiquement éliminés du Proche-Orient, nous avions disparu. Or il y avait une forte demande de la plupart des pays de cette région pour un rôle de la France, pour des raisons historiques d'abord : ça fait des siècles et des siècles que nous sommes présents dans cette région, depuis le XIIe siècle, et même depuis la fin du XIe siècle. Nous avons été tout au long de cette histoire très présents aux Proche et Moyen-Orient et nous avons gardé avec tous ces pays des liens actuels extrêmement forts, extrêmement intenses. Donc, ces pays regrettaient l'absence de la France. L'élection présidentielle amène Jacques Chirac, et le président a décidé de reconstituer le rôle de la France et la présence française dans cette région. Ce sont des discours qu'il a prononcés au Caire et à Beyrouth il y a quelques mois, au début de l'année. Naturellement, on a pu donner l'impression qu'on dérangeait une sorte d'ordre établi, si on peut appeler ordre, hélas, l'absence de paix dans cette région.

Q. : Mais est-ce qu'on va finir par revenir à la table ?

R. : Oui, bien entendu. Toutes sortes d'articles dans la presse sont parus sur l'idée qu'il y avait entre la France et les États-Unis, une tension, un conflit, des désaccords profonds, etc. Ce n'est pas exact, il y a entre la France et les États-Unis des relations solides, chaleureuses, étroites, anciennes. Il se trouve que Chirac et Clinton s'entendent bien. Cela contribue à maintenir la qualité et la densité de cette relation. Naturellement, il y a des intérêts que les Américains défendent et nous, nous avons nos intérêts. Quelquefois ce ne sont pas les mêmes.

Souvent, ils convergent. De temps en temps, ils divergent. C'est comme tous les amis : on en parle, on s'explique et ça passe bien.

Q. : Il y a un dossier qui est central actuellement, c'est l'affaire du Zaïre. Est-ce qu'il faut que les Américains participent à une opération à nos côtés, ou aux côtés de l'Europe, dans cette région du monde ?

R. : Oui, si les Américains ne participent pas à une force telle que nous l'avons proposée, nous n'irons pas. Nous ne souhaitons pas que ce soit une force française. Je crois que ce serait une très mauvaise décision et je suis prêt à l'expliquer en détail si vous le souhaitez. Ce serait une très mauvaise décision. Il faut donc que ce soit une action internationale, sous la responsabilité et l'égide de l'ONU et qu'y soient présents les Européens, les Africains bien sûr et les Américains…

Q. : Donc la demande est déjà formulée ? Ils sont au courant…

R. : Oui, ils connaissent tout. Nous essayons avec d'autres de résoudre un problème, nous ne cherchons pas des intérêts nationaux. Vous pensez bien qu'on n'a pas d'intérêts nationaux majeurs à défendre au Kivu, mais il y a là des gens en difficultés ; ils sont un million. Nous pensons que c'est la responsabilité de la communauté internationale, que les grands pays dont nous pensons être, ont une part de cette responsabilité. Nous voulons l'exercer mais nous voulons l'exercer aussi avec les autres, y compris avec le plus grand des pays du monde.

Est-ce qu'on peut dire un mot juste sur la Russie.

Q. : On va y revenir, mais je voudrais qu'on termine sur le Zaïre. Vous nous avez expliqué qu'il fallait que l'opération soit commune aux Européens et aux Américains, que la proposition avait été faite aux Américains. Est-ce que pour l'instant ils vous ont répondu ?

R. : Vous comprenez bien que les États-Unis sont dans une période un peu difficile pour prendre des décisions lourdes. Ensuite, les Américains cherchent eux aussi à expertiser la situation. On peut l'expliquer en quelques mots, c'est assez simple. La province du Kivu est à l'est du Zaïre, elle est le long de la frontière du Rwanda et du Burundi et elle est, en quelque sorte, coincée entre des lacs et la montagne. Dans cette zone-là, il y a plusieurs centaines de milliers, un million dit-on, de gens qui sont des Hutus qui viennent du Rwanda pour l'essentiel. Ils se sont enfuis en 94, au moment du drame que vous connaissez et qui sont dans les camps. Et ces populations, à la suite d'incursion de l'armée rwandaise et surtout d'une rébellion tutsie, et celle-là à l'intérieur du Zaïre, dans cette province du Kivu, a pris peur. Ils sont embarqués sur des routes ou chemins de fortune, ils ont quitté les camps. Cette situation est dramatique parce que c'est un million de personnes qu'on ne peut pas aller secourir, à cause de la tension qu'il y a eue. Or, dans le même temps, on dispose, de l'autre côté du Rwanda, c'est-à-dire à l'Est, à moins d'un millier de kilomètres, en Tanzanie ou en Ouganda, de tous les vivres nécessaires. Songez qu'il y a à la disposition des organisations humanitaires, à moins de 1 000 km, avec des routes accessibles, de quoi nourrir 500 000 personnes pendant 6 mois, et les camions pour faire les transports nécessaires. Donc il n'y a aucun problème de quantité et de moyens. La seule question, c'est de faire venir ces moyens de survie et de faire en sorte que la population revienne.

Q. : Donc, l'idée de l'opération militaire est de faire une opération militaire ponctuelle, qui permettrait de faire la jonction. Pour l'instant, tout le monde est évacué.

R. : L'opération est très simple. Les organisations humanitaires sont parties dans cette zone. Il ne se passe plus rien. En fait, les rebelles en question, rebelles tutsis, contrôlent les deux aéroports de Bukavu et de Goma. Mais la question est simplement d'essayer de créer, dans cette zone, une atmosphère de sécurité à but humanitaire, sans régler le problème politique qui existe incontestablement, et sans chercher à interférer sur la solution de ce problème. Il faut simplement permettre que ces personnes puissent revenir dans les camps, cesser d'avoir peur et pouvoir les nourrir. Voilà le problème.

Q. : Le problème qui se pose aussi, c'est un problème local car les pays limitrophes, plus le gouvernement du Rwanda, vous le savez, sont très hostiles à toute forme d'intervention, expliquant que la dernière fois qu'on avait été là-bas, c'était finalement au profit des uns et pas des autres.

R. : Que ce soit bien clair : nous ne poursuivons pas d'objectif français ou national. Nous poursuivons, en réalité, un seul objectif : apporter notre contribution, parce que nous pensons que nous avons des responsabilités. La France est un grand pays. On ne peut pas rester inerte devant un drame humain. Essayer de sortir ces gens de cette difficulté, voilà notre seule idée et nous avons fait une proposition à la communauté internationale. Nous n'avons pas dit : nous allons arriver en sautant en parachute sur Bukavu. Nous proposons simplement à la communauté internationale, c'est-à-dire à nos partenaires, aux Européens, aux Africains, aux Américains d'organiser ensemble une force militaire. On n'a pas besoin de beaucoup de monde pour sécuriser la zone. Nous sommes tout à fait ouverts à toute autre proposition.

Q. : S'ils n'en veulent pas, est-ce que vous avez l'impression que les Hutus…

R. : Nous proposons à la communauté internationale, aux grands dirigeants de ce monde, comme aux dirigeants locaux un seul but sage et raisonnable : essayer de sortir un million de personnes d'un danger de mort. La France ne pourra pas le faire seule. Ce n'est pas possible, ce n'est pas une question de moyen., mais la situation politique locale ne le permettrait pas.

Q. : Est-ce que je peux vous demander si vous pensez que, dans ce contexte, le Président Mobutu peut jouer un rôle essentiel ?

R. : Oui, le Président Mobutu est la personnalité la plus forte du Zaïre, et dans la situation difficile que connaît le Zaïre, je ne doute pas un seul instant que le Président Mobutu soit à même d'assumer les responsabilités nécessaires pour ce pays.

Q. :  En pensant quand même qu'il pose un problème moral à tout le monde. Quand on a vu à la télévision, vous le savez, des images de lui passant – opéré – de Suisse à sa villa à Roquebrune-Cap-Martin et sachant qu'il est aussi en France, qu'on l'a soutenu et qu'il y a un désastre épouvantable humanitaire dans son pays, c'est vrai que…

R. : Ce désastre n'est pas de son fait. Les drames qui se sont noués dans cette partie-là du monde de l'Afrique a des racines assez complexes. Mais peu importe. Il s'agit, je le rappelle, de faire face à une situation humanitaire. Il y a le problème politique que je ne sous-estime pas : d'ailleurs, nous avons fait une proposition, nous ne sommes pas les seuls, pour réunir une conférence internationale, sous la responsabilité de l'ONU et de l'Organisation de l'unité africaine, avec les pays de la région dite des Grands Lacs, de façon que ces derniers traitent leurs problèmes, et notamment celui de la présence des Hutus et des Tutsis, dont nous pensons qu'il faut qu'ils essayent de vivre en bonne entente.

Q. : Les Hutus retournent là-bas, d'après les informations que vous avez, pour essayer, justement, de régler le problème et éventuellement d'accueillir cette force internationale.

R. : Je ne crois pas que le Zaïre ferait d'objection à cette force internationale mais, pour l'instant, nous retrouvons un certain nombre de difficultés et d'obstacles. Le principal obstacle que nous avons, c'est en réalité, la mollesse de la communauté internationale. Je frappe à toutes les portes en disant : « est-ce que quelqu'un est prêt à prendre ses responsabilités ? ». On me répond : « non ». On me répond solidement : « repassez demain ». On me répond poliment : « peut-être pourrait-on vous passer un avion ». Mais je ne demande rien, la France ne demande rien. La France propose. Je répète, elle ne poursuit pas d'objectifs autres que des objectifs humanitaires. Il me semble que tous les grands pays de ce monde en sont aussi comptables. On ne peut pas être le dirigeant d'un grand pays sans avoir le sentiment que l'on est aussi responsable de cette situation dramatique. Voilà ce que nous essayons de faire très simplement et sans phrase inutile.

Q. : Il y a un délai ?

R. : Le plus rapide possible.

Q. : Mais un plan a été fait, l'armée française est prête.

R. : Mais je vous le répète, ce n'est pas une intervention de l'armée française, ça ne sera pas une intervention de l'armée française. Ça sera une opération internationale, dans laquelle la France est prête à apporter sa contribution.

Q. : Est-ce que vous avez des nouvelles de Boris Eltsine. Les communiqués médicaux sont à la fois rassurants et, en même temps, tous les cardiologues du monde entier se disent qu'à partir du moment où l'on ne sait pas exactement combien de pontages lui ont été faits, la vacance du pouvoir est imminente à Moscou. Est-ce que vous avez le sentiment qu'il y a une situation de vacance du pouvoir ?

R. : Non, franchement, je n'ai pas ce sentiment. Mais je voudrais dire à ceux qui nous écoutent et qui nous regardent que la Russie va mal, c'est vrai. L'économie est malade. Souvent, on a le sentiment d'un pays qui a beaucoup de mal à passer de l'ère du système soviétique à une ère nouvelle. Pourtant ce pays vient de faire face à ce qui est un drame pour M. Eltsine sans aucun doute, mais à ce qui est aussi un problème très lourd pour un pays comme la Russie. Le chef d'État vient d'être opéré de quelque chose qui, apparemment, est grave. Les Russes ont joué la transparence la plus parfaite. C'est tout juste si on n'a pas assisté à l'opération en direct. Nous avons tout su sur la santé, sur les problèmes, sur le calendrier, sur ce qui allait se passer, sur la maladie de M. Eltsine et le Président Eltsine a organisé lui-même la gestion du pouvoir pendant qu'il était opéré. Je trouve que cette Russie, que l'on regarde souvent comme un pays qui va mal, vient de donner un signe de plus qu'elle est engagée de façon profonde, réelle, vers la voie de la démocratie. C'est plutôt un signe positif et encourageant.

Q. : Donc, pas de putsch à l'horizon, pas de campagne électorale prématurée, Tchernomyrdine tient les clefs ?

R. : Voilà, vous avez tout compris.

Q. : Je voudrais terminer sur le climat politique avec vous, parce que vous êtes responsable des Affaires étrangères, mais aussi responsable politique. Vous le savez, les sondages sont très mauvais et le chômage est à son plus haut niveau. Est-ce que de l'expérience américaine, il ne faut pas quand même retenir qu'en matière politique, l'essentiel c'est de résoudre les problèmes du chômage, puisque Clinton n'est pas un ange et les affaires le rappellent, il a promis 8 millions d'emplois, 10 millions arrivent et il est réélu triomphalement. Est-ce que ce n'est pas, pour la classe politique française, une réalité à méditer ?

R. : Oui, depuis 10 ans et pas simplement depuis Clinton, la politique américaine est orientée tous azimuts vers un objectif simple : la croissance et les emplois américains.

Q. : Y compris la politique étrangère ?

R. : Y compris la politique étrangère. Par exemple, la bataille pour la réévaluation du yen est menée par la diplomatie américaine. Les lois Helms-Burton ou d'Amato sont des lois un peu techniques, mais ce sont des lois destinées à protéger les grandes entreprises américaines. La bataille du GATT, que nous avons fini par gagner, a été menée par les États-Unis pour favoriser leur agriculture américaine. Autrement dit, on a un pays qui fait en sorte que l'économie, les emplois, de ce fait la croissance américaine, soit belle et forte. Voilà les résultats. Eh bien je crois que ça, c'est la plus belle leçon qu'on puisse recevoir…

C'est ce sur quoi nous nous battons aussi. Quand le président de la République va à l'étranger, quand je reçois les représentants du monde entier, quand je vais à l'étranger, il n'y a pas d'entretien dans lequel nous ne soyons amenés à défendre des entreprises françaises, qui ont des projets de marché, de contrats, des intérêts… Je le fais, nous le faisons, le président de la République le fait en permanence. Autrement dit, la diplomatie française aujourd'hui a pris, de façon sensiblement plus forte que par le passé, une tournure économique. Elle est, bien sûr, au service des intérêts suprêmes de la Nation, mais aussi au service direct de la bataille française pour l'emploi.