Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur Gaston Monnerville, ancien président du Sénat, à Cahors le 18 décembre 1998.

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Circonstance : Inauguration de l'exposition consacrée au président Gaston Monnerville, à Cahors le 18 décembre 1999

Texte intégral

Monsieur le Préfet,
Monsieur le Ministre, Cher Maurice Faure,
Tes oreilles ont du siffler - comme on dit - hier. Le Sénat approuvait hier la révision constitutionnelle préalable à la ratification du traité d'Amsterdam. Et quand on parle d'Europe, on pense naturellement à Maurice Faure, dont le nom a été maintes fois cité et qui fut, vous le savez tous, l'un des signataires du traité de Rome. Lorsque que l'on voit le chemin parcouru, ce que l'Europe nous a apporté et tout d'abord la paix, on doit te dire, cher Maurice : merci !
Monsieur le maire,
Messieurs les Parlementaires,
Chers amis sénateurs,
Madame le conservateur départemental,
Mesdames et messieurs,
C'est pour le Président du Sénat un devoir agréable que de saluer la mémoire de ses prédécesseurs les plus éminents. Lorsqu'il s'agit de Gaston Monnerville, comment ne pas voir qu'il s'agit aussi d'un devoir de reconnaissance ?
Le Sénat ne serait pas en effet ce qu'il est sans Gaston Monnerville. Lorsqu'il est élu, à la suite du décès du Président Champetier de Ribes, Président du Conseil de la République en 1947, la Haute Assemblée se trouvait réduite à un rang et à un rôle mineurs. Après avoir tenté de la supprimer, le constituant de 1946 lui avait ôté de nombreuses prérogatives d'une assemblée parlementaire. Sa contribution au travail législatif était presque nulle. C'est devant la seule Assemblée Nationale, où planait la menace de renversements d'alliances entre les partis, que le Gouvernement rendait véritablement des comptes.
C'est grâce à l'initiative de Gaston Monnerville que fut votée la réforme constitutionnelle du 7 décembre 1954. C'est cette réforme qui créa la navette entre les deux chambres, c'est elle qui rendit aux sénateurs le droit d'initiative en matière législative, c'est elle enfin qui autorisa la Haute Assemblée à examiner, non seulement les propositions de ses membres, mais les projets du Gouvernement en première lecture.
Lorsque Michel Debré, avec le concours du Comité consultatif constitutionnel, élabora la Constitution de la Vème République, il reprit tous ces acquis qui font désormais partie d'un héritage que personne ne devrait même songer à remettre en cause. Au point que quelqu'un parla, à propos de la constitution de la Vème République, de " constitution sénatoriale ".
Nous qui voyons chaque jour à quel point la navette parlementaire permet d'améliorer les textes, qui apprécions que le Gouvernement décide de déposer certains textes en priorité sur le bureau du Sénat pour bénéficier de sa sagesse, nous ne devons jamais oublier ce que nous devons à Gaston Monnerville, à son combat pour le Sénat de 1947 à 1968.
Mais les raisons d'honorer Gaston Monnerville ne tiennent pas qu'à son rôle à la tête du Sénat. Au-delà, c'est à une grande figure de la République, à un grand humaniste que je veux rendre hommage comme l'exposition que nous venons de visiter y invite. Je tiens à féliciter tous ceux qui ont réalisé cette très belle présentation qui montre la valeur de l'homme, son attachement aux droits de l'homme, à la Liberté, à l'Egalité, à la Fraternité.
Je suis heureux de le faire dans ce beau département du Lot, vieille terre républicaine et radicale, dont Gaston Monnerville a été l'élu de 1949 à 1971. Il y a, dans cette formule, comme un pléonasme tant la République s'est confondue longtemps avec le radicalisme. L'école Républicaine, c'est Jules Ferry, le Vosgien, l'union nationale pour le retour de l'Alsace Lorraine dans la mère patrie, c'est Clémenceau, la défense du Parlement, c'est parmi beaucoup d'autres, de droite comme de gauche, Gaston Monnerville. Les valeurs très profondes du peuple français de laïcité, de tolérance, de respect de la liberté individuelle, de méfiance à l'égard des puissants sont depuis longtemps enracinées dans le département du Lot. Elles étaient les valeurs de référence de Gaston Monnerville.
Le radicalisme n'a plus, aujourd'hui, la place électorale qui fut la sienne mais les traditions qu'il représente ont essaimé dans tous les partis qui, chacun à sa manière, ont repris tel ou tel aspect de ce qui est devenu le patrimoine commun de la France. Le gaullisme en particulier, par sa dimension sociale, par son attachement à l'Etat laïc et républicain, est largement dépositaire de cet héritage, qu'il me plaît de saluer.
La République, Gaston Monnerville savait ce que c'était. Il écrivait : " Le fils d'Outre-mer que je suis doit tout à la République. C'est elle qui, dans ma Guyane natale est venue m'apporter la dignité et la culture. C'est elle qui m'a tout appris et qui a fait de moi ce que je suis ". Je peux recevoir et partager cette appréciation : car votre serviteur doit tout à la République.
Avec Félix Eboué, Gaston Monnerville a été de ces grands ultra-marins qui ont démontré de manière éclatante l'unité de la République, l'efficacité de l'école de la République. Parce qu'il savait ce que l'outre-mer pouvait apporter à la France, il voulut aussi que la France n'oublie pas l'outre-mer : c'est lui qui créa lorsqu'il fut secrétaire d'Etat dans le gouvernement Chautemps, les premiers fonds pour l'investissement dans les DOM-TOM. Nous devons souhaiter que l'Etat ne relâche pas son effort en faveur de l'outre-mer pour assurer l'égalité des chances et pour que des trajectoires comme celles de Gaston Monnerville soient encore possibles.
C'est donc tout naturellement que Gaston Monnerville a rendu à la République ce que la République lui avait donné. Il l'a fait dans les circonstances les plus graves.
En 1940, déjà parlementaire, ancien ministre, il demande à rejoindre le front. S'il était absent lors du vote des pleins pouvoirs à Pétain, ce n'est pas seulement parce qu'il se refusait à ce vote, c'est parce qu'il s'était déjà engagé ! Servant à bord du cuirassé " Provence ", il vit douloureusement la disparition de la flotte française à Mers-El Kébir. A Toulon, il avait plaidé en vain pour que la flotte se replie en Martinique afin de ne pas tomber aux mains des Allemands. Ainsi, dans sa chair, par son sang, Gaston Monnerville a, d'emblée, fait la même analyse que le Général de Gaulle. Le territoire métropolitain est envahi. Mais il reste l'outre-mer et l'Empire. Plus que d'autres, trop vite désespérés par la débâcle, il savait, par ses origines, que la France, c'était plus que la France.
Après Mers-El Kébir, Gaston Monnerville s'engagea donc dans la Résistance, au sein du mouvement Combat. Après l'invasion de la zone dite libre, il rejoint les maquis auvergnats où il apprendra le débarquement.
Celui qui allait devenir pendant des décennies un élu puissant du Lot et le deuxième personnage de l'Etat avait, par le hasard de la vie, connu toutes les épreuves qui l'ont préparé à ces hautes fonctions : celles de l'école de la République, celles de la politique avant-guerre, celles de la guerre.
Parmi ces écoles, il en est une qu'il faut citer : l'école du barreau. Comment ne pas relever en effet que Gaston Monnerville, comme beaucoup de ses condisciples, Pierre Mendès-France, Edgar Faure, est passé par l'école du barreau et s'est formé dans l'ombre du même maître au talent incontesté, le bâtonnier César Campinchi, qui fut plusieurs fois ministre.
Inscrit en 1918 au barreau de Toulouse, reçu Secrétaire de la conférence en 1921, Gaston Monnerville fera donc partie, sous la férule de ce ténor, de ce que Daniel Halévy a appelé la république des avocats. Belle école politique en vérité que celle qui conduit à toujours arbitrer entre le droit et les faits, à toujours garder à l'esprit les principes fondateurs, à s'habituer à la contradiction, à ne compter finalement que sur la puissance du verbe.
Le métier d'avocat forme au combat, au noble combat des idées, au combat politique. C'est là que Gaston Monnerville gagnera ses premiers galons et sa notoriété dans le célèbre procès Galmot, dont il obtiendra l'acquittement. Il enseigne aussi l'équilibre, la discussion, la délibération. Le mot délibération, dont les parlementaires connaissent tout le sens, vient d'ailleurs du mot latin libra qui désigne la balance. Le souci de l'équilibre, de l'harmonie des institutions et des êtres est profondément présent dans la formation de Gaston Monnerville. Si le Parlement est au coeur de la démocratie, c'est bien parce qu'il est le lieu de la délibération, le lieu où le verbe permet d'organiser, de théâtraliser les conflits, de les surmonter, de donner un sens à l'action collective, de donner même, comme le dit le poète, un " sens plus pur aux mots de la tribu ".
Orateur hors pair, élu d'une région où l'on n'est pas insensible au talent oratoire, Gaston Monnerville savait mieux que personne qu'il n'y a pas de politique juste sans verbe, sans délibération.
Parce que les choses humaines ne peuvent se résumer à des dossiers, le politique doit sans cesse donner du sens, expliquer, convaincre, et l'orateur n'a vraiment réussi que s'il parvient selon la formule célèbre, à éveiller l'humain en l'homme. Comment aurais-je pu lui rendre un complet hommage sans rappeler son exceptionnel talent oratoire ?
Parce que je tiens aujourd'hui, à donner au personnage de Gaston Monnerville toute sa dimension, il me faut rappeler, sans me dérober à une difficulté apparente, une ombre dans le tableau que nous pouvons dresser du grand homme.
Car Gaston Monnerville, c'est l'homme de l'opposition au Général de Gaulle, celui qui prononça à l'encontre de son Gouvernement le mot infamant de forfaiture. On se souvient de la violence des débats, dominés par la haute intelligence de René Capitant, sur la légitimité du référendum de 1962. On comprend qu'après les turbulences de la Quatrième République, après les déchirements de la guerre d'Algérie, les débats fussent passionnels.
Mais aujourd'hui, avec le recul du temps, maintenant que la pratique du référendum est admise, maintenant que l'élection du Président au suffrage universel est devenue la clef de voûte de nos institutions, la majorité de nos concitoyens aurait du mal à comprendre la position du Président du Sénat d'alors, qui s'est progressivement, par ses déclarations, marginalisé dans la République pour n'avoir pas mesuré la modernité de cette réforme fondamentale.
Pour reprendre une formule du Président de la République rendant hommage à son prédécesseur qui venait de mourir, je serais tenté de dire que ma situation aujourd'hui est ...singulière !
Appartenant à la famille gaulliste, premier gaulliste élu à la présidence de cette Assemblée, longtemps réputée être un bastion de la résistance à de Gaulle, je me devais d'évoquer cet épisode, et ne pas esquiver lâchement et hypocritement la difficulté.
La position de Gaston Monnerville, que je respecte profondément, doit à mon sens être rapprochée de celles de beaucoup d'hommes de grande intelligence, de grande vertu, de grand courage, de grande intransigeance qui, à des moments décisifs, ont combattu pour des principes qui étaient toute leur vie.
Je pense à Pierre Mendès-France, refusant de prêter son concours à de Gaulle en 1946, refusant aussi l'élection du Président au suffrage universel. Je pense à des personnalités aussi remarquables que Georges Bidault ou Jacques Soustelle qui ont refusé d'accepter, au moment de la guerre d'Algérie des évolutions inéluctables et se sont trouvés rejetés sur les rives de l'Histoire. Elles ont en quelque sorte, pour reprendre une formule gaullienne, fait naufrage.
Je pense aussi un peu à tous ceux qui sur l'Europe, se drapent de bonne foi dans l'intransigeance, en appellent aux grands principes, à la souveraineté et ne peuvent accepter des évolutions institutionnelles pourtant raisonnables.
Leur démarche, par leur pureté même, comme celle de Monnerville, mérite le respect. Mais pourquoi ne pas voir qu'il y a là souvent un attachement trop intégriste à la forme des choses. Des gens ont cru, parce qu'ils étaient sincèrement républicains - et je pense même à Michel Debré - que La France ne serait plus la France sans l'Algérie, qu'elle pouvait répandre sa civilisation. Et l'Algérie est indépendante. Et la France est toujours la France ! Qui aujourd'hui souhaiterait que l'Algérie fut encore française ? Des gens ont cru, comme Monnerville ou Mitterrand, que l'élection du Président au suffrage universel, c'était la mort de la démocratie et du Parlement. Et le Parlement est toujours là et notre démocratie est vivante. Des gens peuvent croire encore que Maastricht ou Amsterdam, c'est la fin de la France. Et La France est toujours là, exerçant simplement sa mission historique dans un cadre européen, en partenariat avec des nations devenues amies.
Gardons nous de l'intransigeance et de confondre en politique le but final qui est l'homme et de trop nous attacher aux institutions, aux principes. Ce qui importe, ce sont les rêves qui nous habitent et non les formes juridiques imparfaites que nous inventons pour les réaliser.
Comme Edgar Faure aimait à le rappeler, citant Arnaud de Port-Royal, " le mouvement de la vie ne va pas vers l'immobile ". L'essentiel n'est pas en cause si les formes changent.
Ne prenons pas des moyens pour des fins. Ne croyons pas que tout est perdu, si la constitution évolue.
Méditons la leçon d'humanisme de Gaston Monnerville. Il nous a démontré, par la générosité de toute son oeuvre, qu'il était un homme de coeur, dont le coeur battait pour les valeurs de la République. L'erreur de jugement que je viens de rappeler confirme aussi à sa manière la vigueur de sa passion républicaine et plaide pour lui.
Elle doit nous inciter à nous rappeler que ce qui importe, c'est la pureté des rêves que nous nourrissons dans nos coeurs, la beauté des cathédrales ou des temples humains que nous bâtissons et non pas la forme architecturale imparfaite, trop humaine, de l'édifice des institutions que le regard perçoit et à laquelle il est vain de s'attacher avec intransigeance.
Comme l'écrivait Saint-Exupéry, et c'est une maxime politique que les humanistes, les républicains peuvent adopter, " on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux ".
(source http://www.senat.fr, le 13 février 2002)