Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les relations franco-égyptiennes, les tensions dans le Golfe persique et la situation en Libye, Le Caire le 17 septembre 2019.

Intervenant(s) :

Circonstance : Point de presse conjoint avec M. Sameh Choukri, ministre égyptien des affaires étrangères

Prononcé le

Texte intégral

Merci cher ami, cher Sameh,


Je voudrais à mon tour vous dire, Mesdames et Messieurs, tout le plaisir que j'ai d'être ici à nouveau en Egypte. Dix-sept visites, oui, comme ministre de la défense et comme ministre des Affaires étrangères, mais à chaque entretien, à chaque visite, l'accueil est toujours chaleureux et les échanges aussi riches, aussi denses.

J'ai eu aussi l'honneur d'être reçu par le président Sissi. Nous avons eu, avec Sameh Choukri, des entretiens, c'est comme si c'était une conversation ininterrompue puisque nous nous voyons souvent, pas uniquement en Egypte. Nous parlons et nous avons une relation de confiance totale ce qui est un atout, même quand nous pouvons avoir des approches différentes sur certains sujets, c'est un atout de la qualité de l'action que nous pouvons donner en commun.

Cette visite est importante parce qu'elle intervient dans un grand moment de tension régionale. Nous l'avons vu dans des attaques qui ont frappé l'Arabie Saoudite il y a maintenant quelques jours. Cette visite intervient aussi juste avant l'Assemblée générale des Nations unies qui va se tenir au début de la semaine prochaine et nous aurons l'occasion de nous retrouver à cette occasion.

Nous avons abordé l'ensemble des questions régionales, que ce soit la situation en Libye sur laquelle nous avons des approches communes et la volonté commune de voir se dérouler un processus politique parce qu'il n'y aura pas de règlement de la crise libyenne par le biais militaire. Nous nous sommes engagés à agir ensemble sur des bases qui nous sont communes : à la fois un cessez-le-feu, une trêve et une solution politique durable qui permette un processus électoral dans le cadre d'une Libye qui garde son intégrité. Nous aurons dans les jours qui viennent des réunions à cet effet et il importe que nous mettions ensemble toute notre détermination pour faire accélérer [la résolution d']une crise qui a trop duré.

Nous avons également évoqué ensemble les tensions dans le Golfe. Nous avons rappelé notre volonté commune d'une désescalade. Cela a été exprimé d'une manière très forte par le président Macron lors du G7. Nous pensons qu'il faut impérativement mettre tous les efforts ensemble pour aboutir à cette désescalade.

Nous avons également évoqué la situation au Soudan, d'où je viens. Nous avons pu apprécier la volonté du Premier ministre Hamdok, de voir avec l'Egypte et la France des relations fortes, puisqu'il viendra ici demain et il viendra en France après-demain. Nous avons partagé avec Sameh Choukri notre soutien à l'égard de cette nouvelle autorité soudanaise. Nous avons aussi manifesté ensemble la volonté d'agir pour que le Soudan soit exclu des listes des pays terroristes à partir du moment où désormais il y a un fonctionnement qui est validé par l'Union africaine et par l'ensemble de la communauté internationale.

Nous avons enfin évoqué la Syrie. Nous nous accordons sur la nécessité de parvenir à une solution politique qui puisse éteindre durablement les foyers d'instabilité que représente la Syrie pour la région et pour l'Europe. Sur ce sujet notre coopération avec l'Egypte est exemplaire et nous travaillons ensemble au sein du Small Group en soutien à la médiation des Nations unies. Nous sommes particulièrement préoccupés et attachés à la résolution pacifique de la situation à Idlib.

Nous avons aussi évoqué le processus de paix au Proche-Orient qui reste une question centrale, malgré la multiplication des crises dans la région.

Nous avons enfin fait le point ensemble sur tous les dossiers bilatéraux qui sont nombreux, dans le domaine des relations économiques, il y a ici plus de 160 entreprises françaises qui représentent 70.000 emplois. Le président Sissi a appelé ce matin à davantage d'investissement des entreprises françaises pour le développement de l'Egypte. Nous avons aussi échangé ensemble sur le renforcement de la dimension culturelle et éducative de nos relations, surtout à ce moment précis de la fin de l'année culturelle France-Egypte, à ce moment précis aussi où, je l'ai souligné tout à l'heure, à Paris l'exposition Toutankhamon bat tous les records de fréquentation, et à ce moment aussi où nos deux peuples se reconnaissent mieux l'un dans l'autre et veulent approfondir ensemble leur histoire, leur culture et leur devenir.

Je voudrais vous dire que l'Egypte est un partenaire indispensable et incontournable de la France dans la région. J'ai pu encore le constater dans les échanges que nous avons eus toute la matinée.

Merci de votre attention.


Q - Face à la tension actuelle dans le Golfe que vous venez de citer, quelle est l'action de la France face à cette escalade iranienne contre l'Arabie saoudite. Le Président américain Trump faisant porter à l'Iran la responsabilité des dernières attaques contre les installations d'Aramco. Est-ce qu'il y aura une escalade militaire ? Quelle est la position française et quelles seront les démarches entreprises par la France à ce sujet ?

R - Nous souhaitons la désescalade partout, à tout moment et c'est cet enjeu de désescalade qui a amené le président Macron à prendre les initiatives que vous connaissez au moment du G7 pour faire en sorte que d'une part, l'Iran revienne dans le processus de dénucléarisation militaire qui a été mis en oeuvre dans le cadre des accords de Vienne et qu'il puisse aussi venir à la table des négociations à la fois sur les enjeux de sécurité régionale et sur ce qui se passera après 2025, après la fin du JCPoA.

Les questions restent posées et nous sommes très actifs dans cette direction pour aussi permettre à l'Iran dans cette période d'avoir les répercussions financières de ses engagements qui ne tiennent plus aujourd'hui.

Dans ce cadre-là, ce qui s'est passé contre les équipements pétroliers d'Arabie saoudite est tout à fait condamnable. La France les a condamnés. Ils ne contribuent pas du tout à la désescalade, bien au contraire, ils renforcent les risques de conflictualités dans la région.

Nous avons pris acte que les autorités saoudiennes ont proposé des experts internationaux, des experts des Nations unies pour qu'ils puissent examiner la situation sur le terrain et prendre part aux enquêtes que l'Arabie Saoudite a diligentées. Nous voyons dans cette décision de l'Arabie Saoudite la volonté d'établir soigneusement les faits avant toute réaction.

C'est une volonté que nous partageons. Je voudrais redire à ce moment la solidarité de la France avec l'Arabie Saoudite et notre volonté de désescalade régionale, et sur le point précis de votre question, je crois que ma réponse est claire.

Q - Monsieur le Ministre, vous avez parlé toute l'heure de prochaines réunions sur la Libye. Est-ce que la France fera de nouvelles propositions dans la perspective de ces réunions ?

R - Sur la Libye, je crois que je m'étais exprimé assez clairement. Je veux bien le reprendre, d'abord parce que c'est un sujet de préoccupation conjoint entre l'Egypte et la France pour des raisons de sécurité, mais aussi d'histoire. Nous sommes toute à fait désireux l'un et l'autre de tout faire pour aboutir à une solution politique et à une solution pacifiée. Nous avons déjà essayé à plusieurs reprises. Nous étions ensemble à Palerme. Nous étions ensemble à Paris dans les réunions qui se sont tenues pour aboutir à un processus de paix. Nous pensons que c'est possible en respectant les étapes que sont d'abord le cessez-le-feu, puis la trêve, puis une conférence internationale qui réunirait tous les acteurs pour définir les objectifs du processus politique et ensuite la mise en oeuvre du processus politique qui passe par un processus électoral. Si toute la communauté internationale veut bien se retrouver autour de cette orientation, qui est aussi l'orientation des Nations unies et du Secrétariat général des Nations unies, alors nous serons dans une spirale positive. Nous allons essayer de l'anticiper dans une rencontre qui aura lieu la semaine prochaine au cours de l'Assemblée générale des Nations unies entre les ministres des affaires étrangères d'un certain nombre de pays autour du Secrétaire général des Nations unies. Il y a une urgence à agir. Il y a aussi une urgence pour la sécurité globale de la région, y compris pour les pays africains voisins. Donc, forts de cette demande et de cette dynamique, nous allons agir ensemble pour que ce processus politique puisse aboutir.

Q - J'ai deux questions, je vais les poser en français pour le ministre français. D'abord, sur Céline Lebrun, une Française qui a été expulsée manu militari en juillet dernier alors que ses papiers étaient en règle. Avez-vous obtenu des explications sur son expulsion et des avancées sur son dossier auprès de vos homologues.

Par ailleurs, une information qui est tombée ce matin sur un dossier qui concerne plutôt la région. Ce média Disclose a révélé, vidéos à l'appui, que deux navires français participaient au blocus maritime au Yémen, de la coalition engagée au Yémen. Blocus maritime qui est considéré comme un crime de guerre par un groupe d'experts de l'ONU parce qu'il bloque l'accès à l'aide humanitaire dont a besoin 80% de la population. Est-ce que, contrairement à ce groupe d'experts de l'ONU, vous considérez que la participation directe au blocus maritime n'est pas une attaque contre les civils, ni un crime de guerre et donc, que les ventes de corvettes à la coalition doivent continuer ? Puisque vous siégez à la CIEEMG, c'est pour ça que je vous pose cette question.

R - Merci de vos questions.

Céline Lebrun, j'ai évoqué cette question avec le président Sissi et je n'ai pas d'autres commentaires à faire sur ce point sauf le fait que je l'ai évoqué et que j'aborde toutes les questions personnelles de ce type dans ce type de configuration.

Sur le blocus par des navires de guerre français, vous m'épatez. Vous venez de dire que des navires de guerre français avaient participé au blocus d'Hodeida.

Q - Non, des navires français qui avaient été vendus à la coalition.

R - Ah, des navires saoudiens ?

Q - Oui.

R - Merci de votre observation. J'ai terminé Monsieur le Ministre.

Q - Mais vous ne répondez pas à la question. Ils ont été vendus et autorisés par la France.

R - Je ne vais pas refaire ici l'ensemble du processus de guerre au Yémen, sauf si vous voulez que je le fasse, cela peut durer un certain temps.

Q - Vous pouvez répondre par "oui" ou "non" à ma question. Est-ce que vous considérez que cela participe aux crimes de guerre ou non ?

R - Ce sont les autorités militaires saoudiennes qui ont la responsabilité de leur flotte de guerre, à ma connaissance, jusqu'à preuve du contraire.

Q - Et c'est vous qui autorisez les transferts.

R - Les bateaux de guerre ont été vendus à l'Arabie Saoudite il y a déjà de nombreuses années pour que l'Arabie Saoudite assure sa propre protection. Et les éléments récents montrent que l'Arabie Saoudite a aussi besoin d'assurer sa protection.

Q - Au sujet des attaques en Arabie Saoudite, vous parliez tout à l'heure d'un processus d'enquêtes favorisées par l'Arabie Saoudite. Un certain nombre d'éléments désignent l'Iran. Est-ce que c'est vraiment trop tôt aujourd'hui pour affirmer que l'Iran est derrière cette histoire ? Je pose aussi la question à M. Choukri. Question complémentaire : Comment réagissez-vous tous les deux à la possibilité d'une riposte américaine dans cette affaire ?

R - J'ai lu comme vous des déclarations. Jusqu'à maintenant, la France ne dispose pas de preuves lui permettant de dire "ces drones sont venus de tel ou tel endroit". Je ne sais d'ailleurs si quelqu'un en a, mais je constate avec intérêt que les autorités saoudiennes ont proposé de faire participer des experts internationaux et des Nations unies à une enquête pour identifier les faits et les origines. Je trouve que c'est une bonne initiative. Je ne suppute pas sur ce qu'il faut faire en fonction d'eux.

Par rapport à l'éventualité américaine que vous évoquiez, la seule chose que je dis avec force, ce que la France dit, c'est qu'il faut une stratégie de désescalade pour la zone et que tout acte qui irait contre cette désescalade serait un mauvais acte pour la situation dans la région. Je pense que l'initiative saoudienne de décider d'établir les faits est une bonne initiative.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 septembre 2019

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