Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à RFI le 18 mai 2021, sur l'aide au développement de l'Afrique.

Texte intégral

FREDERIC RIVIERE
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Frédéric RIVIERE.

FREDERIC RIVIERE
21 chefs d'Etats africains, mais aussi des dirigeants de l'Union africaine, de l'Union européenne, pardon, de l'Union africaine également, d'ailleurs, des organisations internationales, FMI, Banque mondiale, la Chine et les Etats-Unis par visioconférence, et j'en passe parce que la liste est extrêmement longue, vont se retrouver aujourd'hui à Paris pour un sommet consacré aux économies africaines. L'objectif c'est de relancer les économies malmenées par la crise sanitaire, mais sans aggraver le poids de la dette. Est-ce qu'on peut résumer les choses comme ça ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, on peut résumer les choses comme ça. C'est un sommet qu'a voulu le président de la République, pour ouvrir une nouvelle page dans l'histoire africaine, dans l'histoire des relations du continent africain avec les autres continents. La crise, elle a touché tous les pays, elle a touché tous les continents, les Etats-Unis, l'Asie, l'Europe, et l'Afrique. Mais la singularité de l'Afrique c'est qu'elle n'a pas les moyens financiers aujourd'hui de protéger et de relancer son économie, comme l'ont fait tous les autres continents. Hier, la patronne du FMI, Kristalina GEORGIEVA, a donné des chiffres qui sont très frappants. Les économies développées ont consacré près de 25 % de leur richesse nationale à relancer l'économie, c'est les plans de relance européens, les plans de relance américains. L'Afrique à peine 2 %. Donc le risque majeur, celui que nous voulons prévenir avec le président de la République, c'est la grande divergence économique entre le continent africain, qui repartirait en arrière, qui pour la première fois voudrait…

FREDERIC RIVIERE
… existe déjà cette divergence, mais qui s'aggraverait.

BRUNO LE MAIRE
Mais qui peut s'aggraver avec le retour de la pauvreté, l'accroissement des inégalités, alors que de l'autre côté, les Etats-Unis repartiraient forts, l'Europe repartirait fort, l'Asie repartirait fort. C'est un problème économique, mais c'est aussi un problème politique et c'est un problème de sécurité. Et je voudrais vraiment que tous nos auditeurs, tous nos compatriotes prennent conscience qu'aujourd'hui l'enjeu africain est un enjeu absolument stratégique pour la France et absolument stratégique pour l'Union européenne. Le président de la République s'est engagé très fortement sur ce sujet, il a raison, je pense qu'on ne voit pas suffisamment à quel point du point de vue de notre sécurité, du point de vue de la lutte contre l'immigration illégale…

FREDERIC RIVIERE
Le terrorisme aussi finalement.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr.

FREDERIC RIVIERE
Redresser les économies, c'est lutter contre le terrorisme.

BRUNO LE MAIRE
Prenons conscience que l'épicentre du terrorisme s'est déplacé du Moyen-Orient en Afrique, que Boko Haram ne cesse de s'étendre sur le continent africain, que beaucoup de chefs d'Etat africains, hier, nous ont fait part de leur préoccupation sur ce sujet et d'ailleurs ont demandé qu'on tienne compte de cette réalité-là dans les besoins de financement qui sont les leurs. Donc il faut une mobilisation totale pour le continent africain, c'est évidemment l'intérêt du continent africain, mais c'est aussi notre intérêt national et notre intérêt européen, et le président de la République a voulu prendre ce sujet à bras-le-corps, avec de nouvelles méthodes, avec de nouvelles propositions, je crois qu'il a vu parfaitement juste.

FREDERIC RIVIERE
Alors, aujourd'hui, à quoi pense-t-on, à quoi réfléchit-t-on, à un plan pour l'Afrique ou à des plans pour les pays d'Afrique qui s'adapteraient à leur situation spécifique à chacun ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a des points communs aux pays africains et des points communs que nous voulons régler. Il y a un point commun de surendettement, d'où l'initiative que nous avons prise pour la dette, qui une fois encore est nouvelle par rapport à tout ce qui a été fait. Le cadre global que nous avons traité, il est nouveau, parce qu'il incluse les dettes publiques, mais aussi les créanciers privés. Il est nouveau parce qu'il inclut la Chine, c'est un point radicalement nouveau dans le cadre commun que nous avons proposé. Donc ça c'est un des problèmes communs aux pays africains, que nous réglons, le problème de la dette. Il y a un deuxième problème commun, c'est celui de la gouvernance, et notamment celui de la levée des impôts. Dans beaucoup de pays africains la levée des impôts est très difficile, on n'arrive pas à faire payer leurs impôts aux entreprises, ou aux particuliers, et du coup ça empêche les Etats de financer la scolarité, la santé, dans cette période de pandémie c'est évidemment décisif, est par définition l'éducation est un sujet absolument…

FREDERIC RIVIERE
… la capacité d'emprunt sur les marchés, cette difficulté de l'impôt.

BRUNO LE MAIRE
… de ces emprunts. Quand vous avez… On dit parfois : les Etats africains, mais en fait monsieur LE MAIRE, ils ne sont pas très endettés, ils ont 60% de dette…

FREDERIC RIVIERE
Ce qui est vrai en pourcentage, voilà.

BRUNO LE MAIRE
Ce qui est vrai en pourcentage, mais ce n'est pas le pourcentage de dette publique qu'il faut regarder, ce qu'il faut regarder c'est la capacité fiscale des Etats. Quand vous avez 60% de dette, mais que vous n'avez que 5% de recettes fiscales, eh bien vous n'arrivez pas à rembourser cette dette. Ça c'est les deux problèmes communs aux Etats africains. Et puis après, chaque Etat a sa singularité économique, il y a un point commun très positif sur lequel nous voulons nous appuyer avec le président de la République, c'est la vigueur de l'entrepreneuriat africain. C'est tous ces jeunes qui créent des entreprises, toutes ces femmes qui veulent créer des entreprises, qui se heurtent souvent à des problèmes de financement, mais ce qui sauvera l'économie africaine, j'en suis convaincu, c'est l'entrepreneuriat africain, c'est les PME africaines, c'est l'esprit d'entreprise qui anime beaucoup de jeunes dans les Etats africains, et moi je dois dire mon admiration pour tous ces jeunes entrepreneurs que je rencontre, toutes ces femmes entrepreneurs que je rencontre, parce qu'elles ont beaucoup de difficultés à lever les financements nécessaires, c'est cet esprit d'initiative et d'entreprise que nous voulons soutenir.

FREDERIC RIVIERE
La plupart des spécialistes en effet sont d'accord pour dire que l'une des clés de la relance des économies africaines c'est l'entreprenariat privé, c'est le secteur privé, et pour ça il faut le mobiliser, il ne faut peut-être aussi l'aider, là aussi peut-être lui permettre d'emprunter de manière moins compliquée, comment comptez-vous vous y prendre ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien il faut effectivement qu'ils aient un accès plus important aux financements privés, que tous les Etats s'inspirent de ce que nous avons pu faire avec Choose Africa. Nous avons importé 140 millions d'euros de garantie de l'Etat pour que ces petites entreprises, ces PME, puissent lever de l'argent, ça permet de trouver ces 140 millions d'euros, 160 millions d'euros de garantie de l'Etat, un milliard d'euros de financement en 2021 pour les PME africaines. C'est pour moi effectivement une des clés de la relance économique en Afrique, les PME. Il y en a deux autres : la gouvernance, je l'ai indiqué, c'est très important que les recettes fiscales rentrent. Et la troisième dont j'ai beaucoup discuté à chacun de mes déplacements en Afrique, notamment en Côte d'Ivoire et au Sénégal, c'est que la valeur reste en Afrique, c'est que dans toutes les filières, par exemple les filières agricoles, la valeur revienne en Afrique aux Africains. Prenez l'exemple du cacao, la Côte d'Ivoire représente 40 % de la production de cacao, la matière première cacao, mais elle ne récolte que 5 % des bénéfices qui sont liés au cacao. C'est une injustice considérable. Donc il faut que la valeur ajoutée dans les filières économiques agricoles ou industrielles, revienne en Afrique.

BRUNO LE MAIRE
Il sera question également vous l'avez dit de la dette des pays d'Afrique. La France a annoncé hier qu'elle annulait la dette de 5 milliards de dollars du Soudan à son égard, est-ce qu'il y aura d'autres gestes de ce type qui vont être annoncés aujourd'hui ?

FREDERIC RIVIERE
Ça doit rester exceptionnel, le geste qui a été fait pour le Soudan est un geste politique majeur, pour saluer la transition démocratique qui a lieu au Soudan, et pour encourager le développement du Soudan. Là aussi c'est notre intérêt. Avoir des pays africains qui sont dans la pauvreté, dans la violence, qui sont gangrenés par le terrorisme de Boko Haram, c'est une menace directe pour les Etats européens. Il y a derrière une question de justice entre les continents européens et africains, il y a aussi une question de sécurité, une question de partenariat politique. Donc quand on voit un pays comme le Soudan qui arrive à se réconcilier, à faire une transition démocratique, mais qui est complètement lesté par une dette trop lourde, c'est un beau geste politique que d'annuler sa dette et de lui permettre de redémarrer dans de meilleures conditions.

FREDERIC RIVIERE
Il nous reste une petite minute Bruno LE MAIRE. La France va revivre demain, recommencer à vivre presque normalement, est-ce que la France aura besoin d'un deuxième plan de relance, est-ce que le gouvernement y travaille ?

BRUNO LE MAIRE
Le plan de relance c'est maintenant. Le gouvernement travaille tous les jours à décaisser le plan de relance, à créer des emplois partout en France, à nous permettre d'avoir un chiffre de croissance qui soit le plus élevé possible en 2021. La relance c'est maintenant. Nous évaluerons ensuite les dispositifs à l'été, comme l'a demandé le président de la République, la seule question qu'on peut légitimement se poser, qu'il faudra se poser avec nos partenaires européens, c'est, est-ce que, à un moment donné, à la rentrée, il faudra plus d'investissements dans l'innovation, pour nous permettre d'avoir une croissance encore plus forte à la sortie de la crise.

FREDERIC RIVIERE
… grand déséquilibre avec les Etats-Unis peut-être aussi.

BRUNO LE MAIRE
Pour nous permettre, à nous Européens, de faire jeu égal, parce que c'est bien notre objectif, avec la Chine, et avec les Etats-Unis.

FREDERIC RIVIERE
Merci Bruno LE MAIRE. Bonne journée.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 mai 2021