Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur le Centre culturel francophone du Rwanda, à Kigali le 27 mai 2021.

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Circonstance : Inauguration du Centre culturel francophone du Rwanda

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Texte intégral

Mesdames Messieurs les ministres,
Madame la Secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie,
Mesdames Messieurs les ambassadeurs,
Mesdames Messieurs les parlementaires,
Monsieur le maire de Kigali,
Mesdames Messieurs,
chers amis,

j'aperçois malgré les lumières à la fois des visages familiers et au fond ce brassage que ces lieux seuls savent inventer, la délégation qui nous accompagne et que je remercie pour sa mobilisation, et puis celles et ceux qui font, chaque jour, vivre la langue française, la culture, l'éducation dans votre ville, votre pays, des Françaises, des Français, des binationaux, des amis, et puis certains autres qui sont arrivés là, et d'autres j'espère qui viendront pour découvrir. Et être avec vous avant de retrouver dans quelques instants le président KAGAME, après une journée aussi émouvante pour nous tous, signifie beaucoup pour moi.

D'abord parce que rouvrir ce lieu, on l'évoquait avec Louise, c'est, je crois, quelque chose qui était attendu. Et c'est une décision que nous avions prise avec le président KAGAME il y a trois ans. Je veux remercier l'ensemble des équipes sur place qui ont oeuvré, sous votre autorité, Monsieur le ministre, qui inlassablement depuis trois ans, en lien avec les autorités rwandaises, ont tout fait pour que ce lieu puisse voir le jour et que vous puissiez le faire vivre, et que nous puissions ainsi avoir à nouveau un Centre culturel francophone du Rwanda. Et cela illustre en effet ce que ces dernières années nous avons fait ensemble, vous, c'est-à-dire que tout le monde nous a pris pour des fous quand, il y a trois ans, on a dit à l'Organisation internationale de la Francophonie, “On a une idée, il y a quelqu'un de formidable qui pourrait diriger l'organisation, elle est rwandaise.” Je ne vous cache pas qu'il a pu arriver que des personnes en France nous regardent avec un drôle d'air. Il y a des gens dans la francophonie qui ont dit “Mais pourquoi le Rwanda ?” Et c'était une évidence. Ce lieu va être un lieu justement partagé avec la francophonie. C'est pour ça que je suis très heureux que Louise soit à nos côtés avec les ministres, avec Jean-Yves.

Je vais être très rapide, vous dire juste trois convictions. La première, c'est que cela doit être le lieu, en effet, de la francophonie, pas simplement de la France, du français. Qu'est-ce que notre relation à la francophonie aujourd'hui ? C'est ce qu'il y a derrière ce français devenu langue monde. Le français est devenu la langue du monde par l'esprit d'invention, d'innovation, de conquête, par la colonisation, et donc par l'ambition de Françaises et de Français il y a des siècles et des siècles, par leur capacité à aller en convaincre d'autre, par aussi les pires crimes parfois qui ont été commis, et aller en conquérir d'autres et les soumettre. Mais la beauté de ce qui est arrivé au français, c'est qu'il a été volé, constamment réinventé et que c'est devenu la langue de beaucoup d'autres pays, et que cette langue vit dans un dialogue permanent, d'abord avec elle-même. Et donc elle s'est sans cesse créolisée, réinventée, comme d'ailleurs le français au sein de l'Hexagone. On a eu ce débat un peu étrange il n'y a pas longtemps avec ces langues historiques et ces patois constamment en tension perpétuelle. Le français vit cette aventure depuis des siècles de ne plus appartenir à la France. Et je tiens à cela, au fait qu'il y ait des femmes et des hommes qui écrivent, inventent, innovent dans une langue qui est la leur et qu'ils la réinventent sans cesse. L'épicentre de cette langue est ici, au coeur de l'Afrique, parce que c'est là qu'il a ses locuteurs, ses écrivains les plus jeunes, les plus inventifs. Pour reprendre un mot que nous échangions avec le ministre quand il était dans mon bureau le jour justement de la Journée mondiale de la Francophonie, parce qu'ici vous “techniquez” le français et donc il arrive des choses que, dans l'Hexagone, on n'invente pas, mais qu'il faut qu'on sache se réapproprier.

Ce lieu, ça doit être cela, et ça doit l'être pour la langue comme pour tous les arts. Et je tiens vraiment à ce que nous puissions faire du français pour moi cet espace de cette nouvelle alliance que j'évoquais ce matin et que je proposais à la jeunesse rwandaise, c'est-à-dire quelque chose qui est une relation d'équilibre, où cette langue qui dialogue avec d'autres langues, qui est bousculée, travaillée par d'autres peut revenir, mais d'égal à égal, car elle est en copossession en co-réinvention. C'est aussi pour cela que nous allons continuer d'accompagner ce projet par la formation d'enseignants, par de l'innovation. Je veux saluer aussi le travail que fait l'Agence française de développement qui va intervenir justement sous l'autorité du ministre et en soutien au nouveau plan national d'enseignement du français du Rwanda, en pleine coopération avec l'OIF. Ça, nous y tenons beaucoup.

La deuxième condition, c'est que ce lieu, évidemment, va devenir un lieu de culture, et il appartiendra à celles et ceux qui veulent inventer, créer. On a vu une magnifique exposition, Prémisse, merci cher Nelson, avec l'ensemble des artistes qui étaient présents. On a vu un tout petit échantillon de ce que Achille MBEMBE appelle cette Afrique qui vient. Je suis toujours frappé de la force, la vitalité de cette culture, de cette création africaine. C'est aussi pour cela que je veux ici qu'on invente chaque jour ce que Ngoné FALL a su faire et proposer à la France dans le cadre de la saison Africa2020, qui se poursuit jusqu'en septembre, qui a été de donner les lieux les plus centraux, les plus institutionnels de la France à des artistes contemporains africains, pour dire comment ils voient leur relation, mais plus simplement comment ils réinventent le monde aujourd'hui. Ce lieu doit servir à cela. Et si nous savons tous être à la hauteur, c'est-à-dire à stimuler la création, l'innovation, à Kigali et au-delà, à faire circuler la création vers d'autres capitales, et à savoir instaurer ce dialogue permanent. Je l'ai déjà vu dans l'exposition Prémisse, une forme d'intertextualité constante, car nos imaginaires sont liés. Et nous n'avons pas simplement à les lier dans l'immédiateté des échanges d'informations ou d'émotions, mais ils sont liés par l'art, par la création, par la réinvention de références communes repensées, réinventées, redécouvertes. Redécouvrir Marseille et Françoise DOLTO au premier étage, à Kigali, n'était pas quelque chose que j'attendais, mais c'est arrivé. Je pense que ce lieu, c'est à vous de le faire, mais c'est ainsi qu'il faut le réinventer.

Et puis la troisième conviction que je voulais partager avec vous, c'est la jeunesse. On a beaucoup parlé d'histoire, de nos mémoires, mais 40% de la population du Rwanda a moins de 15 ans. Et donc elle vit avec un passé, des silences infiniment plus lourds qu'elle. Je le disais tout à l'heure à quelques étudiants, on doit tous ensemble vous aider à lui redonner l'insouciance et le goût de l'avenir qui est le sien. Je souhaite furieusement que ce lieu soit celui de votre jeunesse, de nos jeunesses, c'est-à-dire un lieu qui n'oublie rien, qui continue à lire les livres d'Annick qui est là avec nous aujourd'hui, de Scholastique et de quelques autres formidables écrivains et écrivaines qui ont parcouru cette histoire mais qui l'ont réinventée elles aussi, à quelques milliers de kilomètres, mais que la jeunesse rwandaise décide de s'approprier ce lieu.

Alors il y aura des cours, il y aura des enseignements, il y aura évidemment ici une politique de bourses que nous allons renforcer dans les prochaines années avec une logique de coopération, avec les instituts d'enseignement supérieur et de recherche rwandais. Et il y a tout ce qu'on n'a pas prévu, tout ce que nous n'avons pas su faire et que la jeunesse saura inventer ici. Et je le crois très profondément parce que je pense que cette jeunesse africaine est une chance inouïe pour le Rwanda, pour l'Afrique, mais pour nous tous. Et nous n'avons-nous qu'un défi, mais il est immense, c'est de l'éduquer, c'est de l'élever.

Cette chance, nous en ferons un drame si nous abandonnons la jeunesse. Et je le dis pour les Africaines et les Africains dans leurs pays mais je pense que c'est aussi un devoir des Européennes et des Européens. Nous en ferons une chance collective si nous faisons tout pour vous aider à la rendre aussi belle, aussi grande, aussi intelligente qu'on le peut. Que ce lieu y contribue ainsi un peu.

Voilà les trois convictions que je voulais partager avec vous aujourd'hui, que ce Centre culturel francophone du Rwanda soit ce lieu d'un français en partage qu'est la francophonie, d'un français qui se pense dans les échanges et le multilinguisme et qui va bousculer avec tant d'autres langues. Que ce soit le lieu de la culture et de la création. Que ce soit le lieu d'une jeunesse à qui nous devons tout.

Je souhaite une chose, c'est que dans 10 ans, dans 20 ans, dans 30 ans, on puisse parler de cet endroit parce qu'une petite fille y aura découvert un livre et qu'elle aura décidé d'enseigner le français, qu'on pourra parler de cet endroit parce qu'un artiste devenu internationalement reconnu y aura construit une vocation, qu'on parle de cet endroit parce que de grands décideurs de votre pays, comme tu le disais tout à l'heure pour ton enfance, y auront appris, découvert, pensé le monde. Ça, c'est à vous de le faire et c'est à nous de le réussir. Alors merci et bonne route !

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