Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 2 le 18 septembre 2021, sur la rupture du contrat de fabrication de sous marins avec l'Australie et les relations avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Texte intégral

Q - Bonsoir Jean-Yves Le Drian.

R - Bonsoir.

Q - Pour une grande partie des Français qui nous écoutent, rappeler ses ambassadeurs, après une telle humiliation, cela ne veut peut-être pas dire grand-chose.

R - C'est très symbolique. Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris. Donc, cela ne va pas entre nous, cela ne va pas du tout. Cela veut dire : il y a crise. Et à ce moment-là, il y a d'abord un aspect symbolique, on rappelle nos ambassadeurs pour essayer de comprendre et pour en même temps montrer à nos pays anciennement partenaires que nous avons un très fort mécontentement, qu'il y a vraiment une crise grave entre nous. Et puis, c'est aussi, lorsqu'ils vont venir, le moyen de réévaluer notre position pour défendre nos intérêts, à la fois en Australie et aux Etats-Unis.

Q - Monsieur Le Drian, vous savez, vous comme moi, ce soir, que cette mesure ne va pas empêcher Joe Biden de dormir ; lui se réjouit du contrat qui a été passé désormais en sa faveur.

R - Oui, mais le fait que pour la première fois dans l'histoire des relations entre les Etats-Unis et la France, on rappelle notre ambassadeur pour consultation est un acte politique lourd, qui signifie la force de la crise qui existe aujourd'hui entre nos deux pays et aussi avec l'Australie.

Q - Est-ce que Joe Biden et Emmanuel Macron se sont parlé ?

R - Pas à ma connaissance.

Q - Est-ce que vous et M. Blinken vous êtes parlé ?

R - Aujourd'hui non. J'ai entendu votre commentaire, selon lequel il y avait eu des consultations entre les Américains et nous-mêmes avant l'annonce, ce n'est pas vrai.

Q - Cela veut dire que vous ne saviez rien de ces négociations...

R - une heure avant

Q - ...une heure avant.

R - C'est la raison pour laquelle je vous dis qu'il y a duplicité, il y a mépris, il y a mensonge. On ne peut pas jouer dans les alliances comme cela ; nous sommes des alliés ! Et donc, quand on a un allié, on ne traite pas avec une telle brutalité, une telle imprévisibilité, un partenaire majeur qu'est la France ! Donc, il y a vraiment une crise.

Q - Cela met peut-être en évidence aussi une sorte de défaillance de nos services de renseignement, quand on n'est pas au courant de ce genre de chose ?

R - Oui, mais enfin, en l'occurrence, le projet d'accord qui a été initié par les Etats-Unis et l'Australie a été décidé en tout petit comité et je ne suis même pas sûr que tous les ministres australiens et américains le savaient.

Q - La méthode de M. Biden ressemble fortement à celle de M. Trump...

R - Sans les tweets ! Mais avec une forme de déclaration solennelle assez insupportable à vrai dire, quand on voit le Président des Etats-Unis et le Premier ministre australien, avec la compagnie de M. Boris Johnson, annoncer avec tant de solennité cette rupture et ces engagements nouveaux, il y a là vraiment de quoi s'interroger sur la force de l'Alliance.

Q - Il n'y a plus d'allié du côté américain, il y a une rupture de confiance profonde et vous en avez été témoin bien auparavant, on se souvient de 2013 et de ces avions français qui devaient décoller, c'est quelque chose qui vous a profondément marqué. C'est une nouvelle étape, après l'Afghanistan ?

R - Ce qui est certain, c'est que les Etats-Unis sont en train de recentrer leurs intérêts fondamentaux. Ils sont en train de revenir sur un certain nombre d'engagements qu'ils avaient, au niveau mondial, et il y a un lien réel entre l'Afghanistan et ce qui vient de se passer concernant l'accord avec l'Australie. Sauf que dans une vraie alliance, on se parle, on ne se cache pas ; on explique nos interrogations, on se respecte, on respecte la souveraineté. Cela n'a pas été le cas, c'est pourquoi il y a crise.

Q - On aurait pu espérer finalement une réaction européenne forte, intense ; je n'ai pas entendu Mme Merkel aujourd'hui s'exprimer ; est-ce que vous n'êtes pas déçu, dans ce genre de contexte, que finalement la France se retrouve seule alors que la puissance passe par l'Europe ?

R - Je ne suis pas sûr que nous soyons si seuls dans cette affaire, parce que les différents entretiens que nous avons pu avoir depuis 48 heures....

Q - Mais elle pourrait s'exprimer, Mme Merkel...

R - Mais attendez.... Ce n'est pas fini.

(...)

Q - Avant de revenir sur cette carte géopolitique, que peut-on obtenir désormais ? Qu'est-ce que vous allez tenter d'obtenir, de négocier, avec les Américains ?

R - Il y a d'abord un accord qui a été passé avec les Australiens, un accord intergouvernemental que j'ai signé moi-même en 2016 avec le prédécesseur de M. Morrison. Cet accord prévoit des clauses lorsqu'une des parties veut quitter l'accord puisque c'est un accord sur 30 ans... Donc, il y a des dispositions qui indiquent que d'abord, la partie qui veut rompre le fait savoir par écrit - pour l'instant, nous n'avons pas reçu cette rupture de l'accord intergouvernemental -, et ensuite qu'il faut 12 mois de discussions pour aboutir à une rupture potentielle, si l'une des deux parties veut rompre au bout de 24 mois.

Nous allons donc agir pour demander des explications aux Australiens, pour savoir comment ils comptent eux-mêmes respecter l'accord qu'ils ont eux-mêmes signé. Mais il y a un autre point qui me préoccupe, qui m'interroge dans cette affaire : nous devions commencer à livrer les premiers sous-marins dès le début des années 2030, dans un échéancier qui nous amenait à 2050. C'est rompu. C'est rompu, pourquoi, disent les Australiens, parce que la Chine se militarise. Or, c'était précisément pour assurer la souveraineté de l'Australie que nous avions engagé ce contrat avec les Australiens. Mais bref, ils disent : on rompt l'accord parce que la Chine...

Q - Ils font le choix américain.

R - Et alors ? Le choix américain qu'est-ce qu'il est aujourd'hui ? Qu'est-ce qu'il y a dans l'accord annoncé ? Il y a un accord pour faire une étude qui aboutira à un contrat, au bout de 18 mois. Un contrat pour des sous-marins nucléaires, ce qui veut dire qu'ils repoussent la date d'arrivée des nouveaux sous-marins en 2040. Alors qu'il y a une urgence par rapport à la montée en puissance de la Chine ? Donc, je ne comprends pas. Mais peut-être que c'est le choix australien. Mais ils font aussi le choix d'être vraiment supplétifs des Etats-Unis dans la zone, peut-être une forme d'abandon d'une partie de la souveraineté. C'est leur libre décision, mais elle ne manque pas de poser des questions.

Q - C'est la carte politique qui est en train de se mettre en place là-bas et vous en avez bien conscience. Vous savez que l'objectif est depuis longtemps, et depuis Barack Obama, est désormais dans cette zone face à la Chine. Quel rôle et quelle place pour la France dans cette zone ?

R - Et pour l'Europe, parce que nous constatons là la montée d'une stratégie indopacifique initiée par les Etats-Unis, qui est une montée d'une stratégie très confrontationnelle, militairement confrontationnelle, potentielle. Ce n'est pas notre position. Nous savons très bien ce que fait la Chine...

Q - Elle n'est pas naïve, cette troisième voie...

R - Mais non, elle n'est pas naïve ! Nous savons très bien que la Chine se réarme. Nous savons très bien quels sont les comportements de la Chine au niveau international, comment ils essayent aussi de faire en sorte que la mer de Chine méridionale soit une mer interne qu'ils veulent totalement contrôler. Tout cela, on le sait et il ne faut pas l'accepter.

Mais nous sommes dans une logique, les Européens, - qui viennent d'ailleurs de décider il y a trois jours de leur propre stratégie indopacifique -, nous sommes dans une logique de concurrence, nous sommes dans une logique de compétition, parfois violente, nous sommes dans une logique de proposition d'un modèle alternatif, mais pas dans une logique de confrontation systématiquement militaire, même si parfois il faut utiliser les moyens militaires.

Q - On vous a déjà entendu évoquer le mot "innocence", parfois voire "naïveté" de l'Europe. C'est fini ce temps-là sur le plan diplomatique face à la Chine, face aux Etats-Unis, face à la Turquie, face à la Russie ? Est-ce que l'on doit changer de braquet, Monsieur le Ministre ?

R - Je pense que l'Europe est en train de sortir de l'innocence...

Q - Mais ça sent l'urgence quand même.

R - Cela sent l'urgence et après l'Afghanistan, il y a cette affaire. Je pense que si les Européens ne sentent pas qu'il faut rester dans l'Histoire et que s'ils veulent rester dans l'Histoire, il faut qu'ils s'unissent et qu'ils défendent ensemble leurs propres intérêts, alors leur destin sera totalement différent et nous ne pouvons pas aller dans cette direction néfaste.

Q - Deux dernières questions : pas de sanction, pas de réaction, finalement, vis-à-vis des Britanniques qui participent à ce deal ? Boris Johnson ce soir a le sourire : je suis sorti du Brexit, je suis avec mes amis anglo-saxons, j'ai retrouvé un équilibre diplomatique nouveau.

R - Ce n'est pas des sanctions. Je vous ai dit tout à l'heure qu'on faisait revenir nos ambassadeurs pour voir comment on pouvait réévaluer la situation. Avec la Grande-Bretagne, il n'y a pas besoin, on connaît leur opportunisme permanent. Donc, ce n'est pas la peine de faire venir notre ambassadrice pour qu'elle nous l'explique. En fait, en plus, la Grande-Bretagne, dans cette affaire, c'est quand même un peu la cinquième roue du carrosse.

Q - La cinquième roue du carrosse serait donc Boris Johnson. A quelques mois de l'élection présidentielle, vos opposants vont très vite vous opposer beaucoup de choses : le déclin de la France. C'est un enjeu important pour un Président de la République qui pourrait se représenter forcément.

R - Le sujet, c'est le respect du fonctionnement des alliances sur la clarté et la vérité ; cela, je crois que tout le monde peut partager cela.

Q - Et en aucun cas la sortie de l'OTAN ?

R - Ce n'est pas le sujet, aujourd'hui. L'OTAN a engagé une réflexion à la demande du Président de la République sur ces fondamentaux. Il y aura au prochain sommet de l'OTAN à Madrid l'aboutissement du nouveau concept stratégique. Bien évidemment, ce qui vient de se passer aura à voir avec cette définition. Mais il faut qu'en même temps, l'Europe se dote de sa boussole stratégique et ce sera sous la responsabilité de la France, au 1er semestre 2022.


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 septembre 2021