Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, en réponse, à une question sur la rupture du contrat de fabrication de sous marins avec l'Australie, au Sénat le 22 septembre 2021.

Texte intégral

Monsieur le Sénateur, permettez-moi tout d'abord de saluer votre engagement sans faille, au cours de ces dix-sept dernières années, sur les questions internationales, européennes et de défense.

Vous le savez, la France est un pays de la zone indo-pacifique : nous avons des territoires dans ces deux océans, plus de deux millions de nos concitoyens y vivent, des militaires français y sont déployés en permanence et 93% de notre zone économique exclusive appartient à cette région. Nous y avons donc évidemment des intérêts.

L'annulation de ce contrat n'invalide pas notre stratégie. Ce que nous proposons aux acteurs de la région indo-pacifique, c'est une sorte d'alternative au modèle chinois et notre objectif est clair : refuser d'être l'otage de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis. Notre stratégie intègre les dimensions environnementale, sécuritaire et commerciale, ainsi que la question de la liberté de navigation - je rappelle que 60 % de la richesse mondiale transite par cet espace maritime.

Nous ne sommes pas seuls, Monsieur le Sénateur, dans la zone indo-pacifique. Nous y avons des partenaires importants : l'Inde, le Japon, la Malaisie ou encore l'Indonésie.

En outre, pour la première fois de son histoire, l'Union européenne s'est emparée de cette question, en se dotant d'une stratégie indo-pacifique écrite à vingt-sept - j'y insiste, c'est une première ! Cette stratégie trouvera un écho dans la "Boussole stratégique", ce premier livre blanc de la défense européenne qui sera l'une des priorités de la présidence française de l'Union européenne, qui commencera dans quelques mois.

Ainsi, Monsieur le Sénateur, nous affirmons la nécessité pour l'Europe non seulement de protéger son espace propre, mais aussi d'être capable de se projeter au-delà de ses frontières chaque fois et partout où ses intérêts sont en jeu. Je pense que c'est une bonne nouvelle pour les Français et pour les Européens.


Monsieur le Sénateur, permettez-moi d'être étonnée, pour ne pas dire choquée, d'entendre dans cet hémicycle un représentant de la Nation donner le sentiment d'instrumentaliser ce qui arrive à la France pour des raisons de politique intérieure.

Ne devriez-vous pas, au contraire, considérer que, ce qui est en débat, c'est la place de la France dans le monde, ses relations avec ses partenaires et ses alliés, au premier rang desquels les Etats-Unis ? C'est en effet une question sérieuse qui me paraît nécessiter la mobilisation de chacun !

Les Français auront l'occasion de s'exprimer sur les débats de politique intérieure dans quelques mois. Alors, si vous le voulez bien, revenons à l'affaire qui nous intéresse !

Vous le savez, il s'agit d'une rupture de confiance, car rompre un contrat ne correspond pas à une simple érosion. Vous connaissez le sens des mots, une rupture, c'est brutal et cela ne s'anticipe pas ! C'est ce qui s'est passé.

Jean-Yves Le Drian et moi-même avons tenu le 30 août dernier avec nos homologues australiens une réunion en format dit 2+2 - un format que nous mettons en place avec des partenaires stratégiques comme l'Australie -, lors de laquelle l'importance majeure de ce contrat de sous-marins a été confirmée. Vous pourriez convenir, Monsieur le Sénateur, qu'il s'agit d'une forme de duplicité !

Par ailleurs, le Premier ministre australien a écrit au Président de la République le 15 septembre - au moment de l'annonce de la rupture du contrat ! - que les sous-marins de type Attack sont les meilleurs du monde dans la classe océanique.

Vous comprendrez bien, Monsieur le Sénateur, qu'on ne peut pas réécrire l'histoire a posteriori ou alors on s'érige en juge ou en procureur - je comprends que c'est l'intention du Sénat...

Comme vous le savez, Mesdames, Messieurs les Sénateurs, c'est toujours avec plaisir que je réponds aux questions du Sénat, en particulier lorsque je suis auditionnée par ses commissions. Et je le ferai sur cette affaire, comme je l'ai toujours fait.

Il me semble que, dans cette affaire, un peu d'unité nationale ne ferait pas de mal !


Monsieur le Sénateur, c'est vrai, ces deux derniers mois, la vie n'est pas un long fleuve tranquille à l'OTAN. Je pense évidemment à l'aventurisme turc en Méditerranée ou bien au retrait précipité et non concerté d'Afghanistan, dont nous avons vu les dramatiques conséquences.

L'attitude des Etats-Unis à l'égard du programme des sous-marins, évoquée voilà quelques minutes, est une nouvelle illustration du constat que nous faisons depuis des mois : aujourd'hui, le dialogue politique est inexistant au sein de l'Alliance atlantique. Alors, quelles conséquences faut-il en tirer ? Cela vaut-il la peine de claquer la porte de l'OTAN ? Je ne le crois pas.

Permettez-moi de revenir sur quelques points de votre intervention.

Vous avez raison, l'Alliance atlantique a un coeur de métier, qui est la défense collective de l'Europe, comme le stipule l'article 5 du traité fondateur. Les Etats-Unis y jouent un rôle essentiel, mais la France y joue aussi son rôle, par exemple en témoignant de sa solidarité auprès des Etats baltes dans le cadre d'opérations de présence de l'OTAN.

Toutefois, la raison d'être de l'OTAN, c'est non pas la confrontation avec la Chine, mais la sécurité transatlantique, et c'est ce que nous devons rappeler aux Etats-Unis.

C'est donc dans cette logique que les alliés ont décidé, sur notre initiative, ainsi que sur celle de l'Allemagne, d'engager une révision du concept stratégique de l'Alliance. Ce travail nous permettra de clarifier celui-ci, et c'est nécessaire, dans la perspective du prochain sommet de Madrid, et, surtout, de le faire en cohérence avec la "Boussole stratégique", ce travail lancé par les Européens pour renforcer l'Europe de la défense.

Pour terminer, Monsieur le Sénateur, je dirai qu'être allié ce n'est pas être l'otage des intérêts de l'autre.


Monsieur le Sénateur, permettez-moi d'abord de rendre hommage à Naval Group, ainsi qu'à toutes les entreprises françaises, aux ingénieurs et aux militaires qui, pendant plus de quatre ans, se sont donnés pour ce programme d'armement.

Notre industrie navale figure parmi les meilleures du monde. C'est une fierté de cultiver en France des savoir-faire uniques, connus et reconnus, qui permettent à notre marine nationale d'être l'une des meilleures au monde.

La rupture de ce contrat, c'est un coup porté à nos emplois. Sans compter les sous-traitants que vous avez évoqués, 650 personnes sont impliquées dans ce programme aujourd'hui à Naval Group en France, 350 autres à Naval Group Australia.

Je sais combien la ville de Cherbourg s'est mobilisée pour réserver le meilleur accueil aux dizaines de salariés australiens qui s'y sont installés, ainsi qu'à leurs familles. Cette mobilisation s'est traduite par la mise à disposition de logements, de services et d'écoles adaptés aux besoins de ces personnes.

Alors, aujourd'hui, qu'allons-nous faire ? Eh bien, nous n'allons pas nous laisser faire !

Nous allons aider nos entreprises à passer ce cap, et ce de deux manières.

Tout d'abord, en sortant par le haut : les études qui ont déjà été réalisées seront payées jusqu'au dernier centime. Nous ne ferons aucun cadeau contractuel !

Ensuite, par le soutien que leur apportera le ministère des armées : nous sommes mobilisés aux côtés de Naval Group et des collectivités territoriales concernées pour trouver des solutions et assurer le maintien des compétences.

Dans cette perspective, le récent lancement en réalisation du sous-marin nucléaire lanceur d'engins de troisième génération ainsi que les travaux portant sur le porte-avions du futur, grands programmes lancés grâce à la loi de programmation militaire, nous aideront beaucoup.

Grâce à cette loi, mais aussi aux nombreux succès que nous avons connus à l'exportation au cours de cette période, plus de 36.000 emplois ont été créés depuis 2017 dans les entreprises de défense : nous n'avons pas fait tout cela pour en supprimer aujourd'hui !


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 octobre 2021