Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France Inter le 6 novembre 2021, sur la rupture du contrat de fabrication de sous marins avec l'Australie, les relations avec le Liban, la hausse du prix de l'énergie, les tensions avec le Royaume-Uni concernant la pêche et le commerce extérieur de la France.

Texte intégral

Q - Bonjour Franck Riester.

R - Bonjour.

Q - Vous êtes notre ministre du Commerce extérieur. L'ambassadeur français à Canberra nous dit qu'il a besoin de preuves d'amour, on ne se contente plus de déclarations. Quel genre de preuves attendez-vous ?

R - D'abord je voudrais dire que le reportage était très clair et très révélateur de la situation. Eh bien, les preuves de confiance retrouvée. Il y a eu une duplicité majeure du gouvernement australien. Il ne faut effectivement pas mélanger l'Australie, ses entreprises ses citoyens et le comportement actuel du gouvernement et particulièrement du Premier ministre australien qui a fait preuve de duplicité avec la France et, à travers la France, avec l'Europe. Bien évidemment que nous n'étions pas au courant du fait qu'il y avait un changement stratégique important, en matière de choix de motorisation pour les sous-marins. On aurait pu éventuellement faire une proposition, si le choix, qui est un choix souverain de l'Australie, était de revoir sa stratégie en termes d'investissement dans les sous-marins pour avoir une motricité nucléaire plutôt qu'une motricité classique. Nous aurions pu faire des propositions, nous avons des technologies en la matière. Cela n'a pas été fait, nous avons été prévenus au dernier moment. Je rappelle quand même que la veille de l'annonce du changement de stratégie des Australiens, NAVAL GROUP recevait la confirmation par leurs homologues australiens, la confirmation de la continuité du contrat et du fait qu'ils avaient bien pris note de tous les points qui avait été avancés par NAVAL GROUP dans le bon sens attendus par l'Australie.

Q - Et donc aujourd'hui, il y a forcément des négociations sur les dédommagements ?

R - Et fin août, quelques jours avant l'annonce, les ministres de la défense et des affaires étrangères discutaient comme si de rien n'était avec leurs homologues australiens.

Q - Où en sont les discussions aujourd'hui ?

R - Les discussions sont d'abord sur le règlement de ce que sont les éléments de contrat au niveau des sous-marins avec l'Australie. Ça, ça va prendre du temps.

Q - Ce sont les indemnisations. Quelques semaines, quelques mois ?

R - Oui. C'est important parce qu'il y avait des engagements. Il faut que le changement de cap puisse entraîner des dédommagements.

Q - On est sur quel horizon, Franck Riester ?

R - Quelques semaines, quelques mois, peut-être des années, je ne sais pas, puisqu'il y aura peut-être des contentieux. Et puis deuxièmement, il y a effectivement à retisser le lien de la confiance. Ça va prendre du temps vus les derniers agissements du Premier ministre australien.

Q - On sort du Commonwealth, direction à présent un pays avec lequel la France entretient des relations historiquement profondes, avec lequel on a l'habitude de commercer depuis très longtemps : le Liban, un pays ouvert depuis toujours au commerce extérieur. La réalité du Liban contemporain est beaucoup moins florissante qu'elle ne l'a été, notamment sous le coup de l'hyper inflation qui conduit à un blocage total de l'économie aujourd'hui. Suivons dans les rues de Beyrouth le micro de notre correspondant sur place Aurélien Colly. (...)

Le ministre du commerce extérieur, Franck Riester, est avec nous en studio. Une réaction, peut-être, à ce qu'on vient d'entendre. Le Liban est un partenaire historique de la France. Emmanuel Macron a mis sur la table 100 millions d'euros pour aider le pays, l'été dernier. "La France ne lâchera pas le Liban", qu'est-ce que cela veut dire?

R - Cela veut dire que c'est un pays grand ami de la France, une proximité culturelle historique, une francophonie, une francophilie très forte, et la nécessité d'aider un pays qui connaît la plus grande crise économique jamais rencontrée par un pays depuis, je crois, 1920 ou 1930. Le reportage est très clair : c'est l'effondrement complet de l'économie. 50% du PIB en moins en même pas trois ans de temps et avec un pays qui tient, qui évite le cataclysme social - la crise est majeure - mais parce qu'il y a une diaspora qui continue de faire rentrer des capitaux, bien souvent en liquide, pour soutenir leurs familles, leurs amis au Liban. Mais la situation est très grave.

Q - On ne peut pas ne s'en remettre qu'aux familles et aux Libanais expatriés.

R - Pas du tout. Et donc, il y a des réformes majeures à conduire qui ne sont pas encore conduites. Il y a un gouvernement, mais qui ne mène pas aujourd'hui suffisamment à bonne vitesse les réformes. Très concrètement, par exemple, sur le port, cela fait plus d'un an que le port de Beyrouth est quasiment à l'arrêt. Il y a un peu les porte-conteneurs qui fonctionnent mais tout ce qui a été fait autour de l'explosion, c'est très faible. On a, nous, aidé au retraitement par exemple des grains qui étaient dans les silos pour éviter que ça pourrisse, qu'il y ait des maladies et qu'il y ait des conséquences très graves localement. Donc, on essaie, nous, Français, d'aider concrètement la population, que ce soit pour la santé, que ce soit pour des mesures très concrètes comme je viens de l'expliquer. Et puis, il faut pousser le gouvernement libanais à faire les réformes d'ampleur qui sont nécessaires, condition à avoir les aides internationales financière pour essayer de retrouver le chemin positif. Mais je dois dire qu'on est assez pessimiste aujourd'hui.

Q - C'est forcément un exemple très grossissant, le Liban, de ce qu'entraîne une trop forte dépendance aussi vis-à-vis de l'extérieur. La hausse des prix de l'énergie était bien présente dans le reportage. Est-ce que cette hausse de l'énergie pèse en ce moment très fort sur le commerce international dans son ensemble ? Dans quelle mesure ?

R - Elle pèse sur l'économie internationale. Elle pèse sur les chiffres du commerce extérieur d'un certain nombre de pays importateurs d'hydrocarbures.

Q - Chez nous aussi, forcément, en France.

R - À commencer par nous, la France, évidemment et c'est une des deux ou trois menaces importantes sur la croissance mondiale, avec la pénurie de matières premières et de composants, et puis la logistique justement internationale.

Q - La pêche et le Brexit dont on parle beaucoup en ce moment, à côté de ces sujets-là, cela vous semble être pas anecdotique...

R - Non, non, ce n'est pas anecdotique.

Q - Mais enfin un affichage politique mis en avant par la Grande-Bretagne.

R - Ce n'est pas anecdotique, c'est un point important. Nos pêcheurs doivent pouvoir retrouver la mer ; et puis, surtout, les Britanniques doivent respecter les engagements qu'ils ont pris dans les deux négociations : la négociation de retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne, et la négociation pour l'accord de commerce et de coopération entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Or, sur ces deux accords, il y a aujourd'hui un non-respect par le Royaume-Uni de ses engagements.

Q - Vous qui êtes ministre du Commerce extérieur, sur ce sujet-là est-ce que ce n'est pas dangereux de rester dans une telle situation de tension avec un pays qui reste un de nos principaux partenaires commerciaux ? Est-ce que vous souhaitez, vous formulez le voeu qu'on aboutisse vite ?

R - Bien sûr, bien sûr. C'est la raison pour laquelle on continue de discuter. Il y a encore eu des discussions, jeudi, entre Clément Beaune et son homologue.

Q - Ça va continuer à semaine prochaine.

R - Hier entre le commissaire, le vice-président de la Commission et David Frost. La semaine prochaine, ça continue. L'idée, c'est de trouver les voies et moyens pour que, d'un point de vue de relations entre l'Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, il puisse y avoir une simplification des contraintes douanières pour faciliter - on est bien conscient des contraintes - faciliter les échanges entre l'Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Et puis, deuxièmement, qu'on puisse très rapidement permettre à nos pêcheurs de retrouver la mer pour ceux qui ne peuvent pas le faire aujourd'hui parce qu'ils n'ont pas eu la licence qui était normalement prévue dans l'accord avec le Royaume-Uni.

Q - Vous lancez un appel aux Britanniques, ce matin ?

R - Oui. On continue de dire qu'il faut trouver une solution. Il faut que les Britanniques respectent l'accord. On est prêt à regarder dans la mise en oeuvre les choses pour qu'elles soient les plus simples, les plus faciles, parce qu'on n'est pas borné, on n'est pas buté. On est simplement désireux du respect des engagements ; et ensuite, il faut que les modalités d'application soient regardées de très près. C'est ce qu'on a fait. Nous avons fait, nous, l'Europe, des propositions très claires. On n'a encore malheureusement pas de réponse suffisamment claire de la part des Britanniques.

Q - Alors le commerce extérieur de la France, il reste encore en retrait par rapport à son niveau d'avant-crise. C'est ce que nous a dit l'INSEE la semaine dernière. Mais tout de même, les exportations accélèrent au troisième trimestre : +2,3% après +1,2, au trimestre précédent, alors que les importations, elles, sont quasi stables. Notre commerce extérieur vous semble-t-il être reparti sur de bons rails ?

R - En tout cas, on a vu la résilience des entreprises exportatrices françaises. Elles ont continué d'exporter, d'ailleurs cela a été pour certaines le moyen de tenir pendant la crise parce qu'il y avait, au moment où c'était le plus dur en France, des continents ou des régions qui étaient plus dynamiques en matière économique, à commencer par l'Asie. Et puis, d'autre part, elles ont bien compris qu'il y avait des opportunités importantes aujourd'hui pour elles en termes de relais de croissance à l'international. Jamais on a eu depuis vingt ans autant d'entreprises exportatrices en France, 136.000, loin de ce que sont capables de faire les Italiens ou les Allemands. Mais enfin, il n'y en a jamais autant depuis vingt ans et on voit bien qu'il y a un esprit de conquête qui est très présent dans les entreprises exportatrices. Je le ressens très fortement sur le terrain à l'étranger. Elles ont envie d'aller conquérir les parts de marché à l'international. On les soutient très fortement avec le plan de relance export pour faciliter leurs démarches à l'international, pour baisser le coût de prospection à l'international. On a mis beaucoup d'argent dans le financement de l'accompagnement des entreprises à l'international. Donc, on a aujourd'hui des résultats plutôt encourageants. Vous avez cité les chiffres du troisième trimestre, et encore, on n'a pas retrouvé, loin s'en faut, un certain nombre de secteurs qui étaient très exportateurs pour la France au niveau d'avant-crise.

Q - Il y a des filières qui ont besoin d'être plus soutenues que d'autres ?

R - À commencer par l'aéronautique qui n'est encore qu'autour de 60% de son activité exportatrice par rapport à l'avant-crise. Et donc quand on aura retrouvé ça, accompagné de cette dynamique du nombre d'entreprises exportatrices, je pense qu'on retrouvera la bonne tendance qu'on avait eue avant la crise, puisque je rappelle quand même qu'en 2019, on avait une tendance qui démontrait une baisse de notre déficit du commerce extérieur de la France, notamment en matière de biens.

Q - La filière nucléaire a l'air d'avoir beaucoup d'appétit en pleine COP26, au moment où on parle de décarbonation de l'économie. Vous pensez que c'est une chance à l'export pour la France ?

R - C'est une chance évidemment à l'export. On exporte deux milliards d'euros d'électricité grâce au nucléaire. C'est, entre les biens et les services, quatre milliards d'euros de contribution de la filière nucléaire au commerce extérieur positif, au commerce extérieur français. Donc, c'est une énergie qui est utile pour le pouvoir d'achat de nos compatriotes, pour la compétitivité de notre pays et pour les exportations à l'international.

Q - Merci beaucoup, merci beaucoup à vous, Franck Riester, d'avoir été notre invité en direct ce samedi matin.

R - Merci beaucoup.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 novembre 2021