Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à France 2 le 2 février 2022, sur les relations franco-maliennes, la lutte contre le terrorisme au Sahel et les tensions avec la Russie.

Texte intégral

Q - Bonjour Jean-Yves Le Drian.

R - Bonjour.

Q - La France a pris acte de la décision du Mali de renvoyer notre ambassadeur, ce qui peut être vécu comme une humiliation. Elle prend acte, la France, mais va-t-elle en tirer les conséquences ?

R - Ce qui me frappe beaucoup, dans le comportement de la junte qui a pris le pouvoir, après deux coups d'Etat au Mali, c'est cette fuite en avant. La junte exclut. Elle exclut notre ambassadeur ; il y a quelques jours, elle excluait les forces spéciales danoises qui étaient venues, à leur demande, aider à combattre le terrorisme, et accompagner les forces maliennes pour cela. Elle a exclu antérieurement le représentant de ce qu'on appelle la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest qui était là pour être le porte-parole de ces pays. Elle l'a exclu. Elle est dans une fuite en avant, et dans une forme d'isolement complet à l'égard des autres pays africains et de la communauté...

Q - Mais quelle leçon on en tire, nous, alors que nos hommes sont sur place ?

R - C'est vrai qu'il y a là des ruptures fortes, qui se sont produites. Il y a une rupture politique, dans la mesure où ce pays est dirigé maintenant par une junte autoproclamée et qui estime ne pas pouvoir engager un processus démocratique avant cinq ans. Elle est là depuis deux ans...

Q - Il y a rupture diplomatique avec le Mali ?

R - Rupture politique, et puis rupture militaire, parce que de plus en plus, il y a des entraves à notre fonctionnement. Et puis, rupture aussi de ce pays, et de la junte au pouvoir, avec la communauté internationale, avec les Nations unies, avec les pays voisins. Donc, cette rupture-là nous amène obligatoirement à nous interroger sur notre posture. Et nous avons engagé des consultations. Nous ne sommes pas seuls dans cette affaire. Le combat contre le terrorisme au Sahel, ce n'est pas uniquement au Mali que cela se passe. Ça se passe dans d'autres pays. Et donc, nous sommes aujourd'hui en discussion et avec les Européens...

Q - Vous laissez entendre, Jean-Yves Le Drian, que la décision de retirer les soldats français, elle ne sera pas française ? Elle serait européenne ?

R - Elle sera française. Mais il faut que nous puissions discuter avec l'ensemble de nos partenaires, que ce soit les partenaires européens ou les partenaires africains, sur la manière dont nous allons nous comporter demain, pour continuer à combattre le terrorisme, parce que nous allons continuer.

Q - L'hypothèse de rester est toujours dans votre esprit et dans l'esprit de la France ?

R - Nous consultons, nous réfléchissons, et nous allons agir, dans les jours qui viennent.

Q - Sur quels critères vous réfléchissez ?

R - En fonction de la force que nous avons pour combattre le terrorisme avec d'autres, parce que nous ne sommes pas tous seuls. Nous sommes avec les Africains, le Burkina Faso, le Tchad, avec la Mauritanie, avec le Niger, ils sont combattants auprès de nous, et nous sommes avec les Européens. Il y a dix pays européens qui sont présents. Et puis, il y a aussi la communauté internationale.

Q - Je vous poserais la question autrement, Jean-Yves Le Drian : les conditions de notre maintien dans ces conditions, au Mali, sont-elles réunies ?

R - Je trouve qu'aujourd'hui la situation ne peut pas rester en l'état. Et c'est la raison pour laquelle nous sommes engagés dans une consultation pour adapter notre dispositif à la nouvelle donne que provoque la junte au pouvoir au Mali.

Q - Cela fait neuf ans qu'on est là-bas.

R - Oui, mais on a déjà beaucoup agi.

Q - Il y a énormément d'hommes, d'infrastructures qui sont installés à Gao, on ne déciderait pas de quitter le Mali comme ça, ça prendrait du temps ?

R - De toute façon, si on quittait le Mali, cela prendrait du temps, mais aujourd'hui le sujet, c'est comment est-ce que demain on va continuer à combattre le terrorisme non seulement au Sahel, mais aussi dans la zone du golfe de Guinée par ce que les pays...

Q - Le combat continue, c'est cela que vous nous dites, ce matin, mais il peut se passer... il peut être conduit ce combat du Niger, par exemple ?

R - Le combat continue. Il peut se passer autrement. On est en train de réfléchir à cette adaptation.

Q - Notamment au Niger ?

R - Cela peut être sous une autre forme, à discuter avec les différentes capitales africaines. Nous sommes dans ce débat-là. Il y aura, à la fin de cette semaine, un sommet de l'Union africaine, qui a aussi une position extrêmement ferme à l'encontre de la junte autoritaire qui est au Mali, qui est en désaccord avec les orientations de cette junte et qui a pris aussi des mesures de sanction.

Q - Le Mali vous accuse, accuse la France d'instrumentaliser les sanctions de la CEDEAO notamment.

R - La CEDEAO, ce sont des responsables souverains qui prennent des décisions à l'encontre d'un pays qui, selon eux, rompt les normes démocratiques qui sont nécessaires dans cette région.

Q - A Vladimir Poutine, vous dites "pas un pas de plus", quand on parle de l'Ukraine, et les commandos Wagner restent au Mali ?

R - C'est la décision de l'autorité malienne, de s'appuyer sur des mercenaires qui aujourd'hui n'ont jamais fait la preuve de leur capacité à lutter contre le terrorisme. On les a vus en République centrafricaine, ce sont des gens qui font des exactions, ce sont des gens qui se servent directement sur les ressources du pays ; et qui ont pour principal objectif de protéger la junte au pouvoir.

Q - Quand on voit comment les choses se passent et peut-être vont se terminer au Mali, il y a des gens qui vous regardent ce matin et qui disent : 53 soldats français sont morts... Est-ce que cette opération est un échec ?

R - J'étais ministre de la défense au moment où les opérations ont commencé, et je me souviens du premier mort, le chef de bataillon Damien Boiteux. Et puis, il y a eu récemment le 53ème, le brigadier Martin. La France a été au rendez-vous du combat contre le terrorisme, à la demande de ces pays. La France a payé le prix du sang. Et je souhaiterais vraiment que cela soit respecté.

Q - Elle est venue à la demande de ces pays. Peut-elle repartir, à la demande de ces pays, aussi ?

R - Elle est venue à la demande de ces pays, -de ces pays- parce qu'il n'y a pas que le Mali, elle est venue aussi en accord avec les Nations unies, parce que tous les ans, les Nations unies, le Conseil de sécurité mandatent à la fois la Force Barkhane et les forces des Nations unies pour maintenir la paix dans cette région. Il serait opportun que la junte s'en rende compte.

Q - La perspective de voir nos soldats rester au Mali est crédible, à l'heure où on se parle ?

R- La perspective de continuer à se battre contre le terrorisme est tout à fait essentielle.

Q - Au Mali ou ailleurs ?

R - Au Sahel et dans toute l'Afrique de l'Ouest.

Q - C'est dit. En Ukraine, Jean-Yves Le Drian, sommes-nous entrés dans une logique de guerre ?

R - Je ne vais pas vous cacher que la situation est très grave. Il y a des dizaines de milliers de soldats russes aux frontières de l'Ukraine, il va y avoir dans les jours qui viennent des manoeuvres militaires en Biélorussie, avec les forces russes et les forces biélorusses aux frontières de l'Ukraine. Tous les éléments sont réunis pour qu'il y ait une intervention.

Q - Un danger clair et imminent dit Boris Johnson. Danger clair et imminent ?

R - C'est un danger clair et imminent, mais, à cette heure, nous n'avons aucune information sur la volonté du président Poutine de passer à l'action. Et donc, l'heure est toujours à prioriser la désescalade. C'est au président Poutine de dire s'il préfère la confrontation ou la négociation. Et nous, nous sommes favorables à ce qu'il y ait négociation. C'est possible. Il faut...

Q - Sur quoi ? Est-ce que vous voyez une condition posée par Vladimir Poutine à l'OTAN, aux Européens, à l'Occident, qui soit acceptable ?

R - Il y a deux sujets différents, mais qui sont complémentaires. Il y a d'une part la discussion et la négociation sur la situation en Ukraine. Il y a déjà eu une petite avancée qui était, l'autre jour, la réunion de ce qu'on appelle le format Normandie, où l'on retrouve à la fois les Russes, les Ukrainiens, les Allemands et les Français qui négocient sur la base d'un accord qui a eu lieu, il y a maintenant quelques années, à Minsk, en 2014. Ce format Normandie a entériné, et c'est la première fois qu'il se réunissait depuis deux ans, le maintien du cessez-le-feu. Il a fait un communiqué. Il y a déjà eu une avancée modeste, mais qui peut se poursuivre. Ça, c'est la situation en Ukraine. On peut aboutir à un accord, puisque les éléments de l'accord, on les connaît, maintenant, il faut les volontés politiques pour le faire. Et puis, il y a, plus largement, la question de la sécurité globale de l'Europe ; parce qu'aujourd'hui, il n'y a plus de règle. Il y avait auparavant, depuis la fin du XXème siècle, toute une série d'accords qui existaient sur le contrôle des armes, sur la transparence des manoeuvres. Cela n'existe plus. Il faut retrouver les formes de la sécurité collective en Europe. Et ça, on est prêt...

Q - Avec les Russes, avec les Américains, avec qui on discute ?

R - Avec les Russes et avec les Européens, et avec les Américains. On sait où il faut parler de cela. On sait qu'il faut retrouver des règles. Eh bien, mettons-nous autour d'une table dans les différentes instances pour le faire.

Q - Vous leur avez proposé, ils sont d'accord ?

R - Pour l'instant, il y a des réserves, mais il faut poursuivre le dialogue obstinément.

Q - Est-ce que dans cette histoire, il n'y a pas une part de surenchère de la part des Américains ?

R - Je pense que l'ensemble des Alliés, l'ensemble des Européens, sont d'accord sur le constat : une massification des forces, des tanks, des blindés, des soutiens militaires aux frontières ; le risque majeur qui est là, mais en même temps il y a la volonté de dialoguer. Nous sommes tous d'accord sur cette nécessité, et le Président de la République, comme président de l'Union européenne en exercice, a multiplié les contacts.

Q - Il va aller à Kiev ?

R - Il a parlé avec le président Poutine, il a parlé avec le président Zelensky. On poursuite les discussions, sans arrêt, pour essayer d'aboutir à une désescalade. Le sujet, aujourd'hui, c'est la désescalade.

Q - Si, justement, Vladimir Poutine fait un pas de plus, qu'est-ce qui se passe ?

R - A ce moment-là, on peut peut-être entrer en négociations, à la fois dans le format Normandie...

Q - Un pas de plus, j'entendais une invasion.

R - Ah, pardon. A ce moment-là, il y aura, il le sait, des mesures et des représailles considérables.

Q - Considérables ?

R - Massives, considérables, et si d'aventure il y avait une intervention qui remettait en cause l'intégrité et la souveraineté de l'Ukraine, là, maintenant, cela voudrait dire qu'il y aurait, déjà, des conséquences sur l'énergie, puisque le gaz européen provient en grande partie, il passe en grande partie par l'Ukraine. Cela aurait des conséquences graves, mais il y aurait des conséquences graves et massives à l'encontre de la Russie pour dissuader la Russie de faire une intervention en Ukraine.

Q - Ce serait l'Europe qui serait pénalisée par les sanctions économiques vis-à-vis de la Russie, aussi ?

R - Il y aura des mesures d'atténuation pour éviter que l'Europe subisse les conséquences. Mais la Russie sait que si elle fait un pas, alors les mesures seront lourdes.

Q - Des sanctions économiques ?

R - financières.

Q - Nous sommes à 67 jours de la présidentielle, est-ce que vous craignez des ingérences sur ce scrutin ? Et est-ce qu'il y a déjà eu des alertes ?

R - Je pense qu'on est beaucoup plus prémunis, là, que nous ne l'étions dans le passé. Et la précaution et la sécurité cyber est une de nos priorités. Tout me laisse à penser quand même que ces élections se passeront normalement, sans ingérence.

Q - Merci beaucoup Jean-Yves Le Drian.

R – Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 février 2022

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