Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec LCI le 18 février 2022, sur le retait des militaires français du Mali et la situation en Ukraine.

Texte intégral


Q - Bonjour Jean-Yves Le Drian.

R - Bonjour.

Q - Merci beaucoup d'être avec nous. Vous êtes en direct de Bruxelles. Ministre des affaires étrangères, vous participez avec Emmanuel Macron au sommet Union européenne-Union africaine. L'invasion est imminente en Ukraine selon les Etats-Unis. On a très envie de savoir si vous avez les mêmes informations, mais d'abord, le Mali : l'officialisation, hier, par Emmanuel Macron de notre retrait au Mali. J'ai envie de vous poser d'abord une question un peu personnelle, Jean-Yves Le Drian. Vous êtes, dans ce dossier, en première ligne depuis le tout début en 2013. A ce moment-là, vous êtes ministre de la défense donc depuis neuf ans, en quelque sorte, vous suivez ce dossier. Est-ce que ce retrait, contraint et forcé, ne vous laisse pas un goût amer ?

R - Ce n'est pas uniquement un retrait. C'est une réarticulation de notre effort et de notre combat contre le terrorisme. Je dois dire que les objectifs qui avaient été fixés par le président Hollande en 2013, à la demande des autorités maliennes, à la demande des autorités du pays concerné, les objectifs sont en passe d'être atteints, dans la mesure où le premier objectif, à ce moment-là, au moment où j'étais ministre de la défense, était d'enrayer ce mouvement des groupes terroristes qui fondaient sur Bamako pour faire du Mali, finalement, une forme de califat islamique, ça, ça n'a pas été possible. Ça a été enrayé. Premier objectif atteint.

Deuxième objectif, il fallait endiguer les menaces de ces groupes qui se réclament et d'Al-Qaïda et de Daech ; qui sont donc très dangereux pour la sécurité des pays africains concernés mais aussi pour notre propre sécurité parce qu'avoir ces groupes en pleine possibilité de prendre des territoires, c'était aussi mettre un risque pour notre propre sécurité.

Puis troisièmement, il fallait faire en sorte que les forces africaines soient à même, elles-mêmes, d'assurer leur propre sécurité.

Ces trois objectifs, ils ont été atteints, mais là, il y a un changement d'agenda de la part d'un des pays qui est le Mali, qui est par ailleurs au ban des autres pays africains. Il n'y a pas un seul pays africain qui, aujourd'hui, soutient le Mali. Le Mali avec une junte qui a pris le pouvoir, qui a confisqué le pouvoir, qui veut confisquer ce pouvoir pour sept ans, a changé d'agenda. Son problème majeur n'est plus la lutte contre le terrorisme. Son problème majeur c'est d'elle-même rester au pouvoir et de prendre en otage finalement le peuple malien et là on ne peut plus continuer à travailler dans ces conditions puisqu'il y a une forme de double rupture. Une rupture politique avec les autorités maliennes et puis aussi une rupture opérationnelle parce que le Mali, aujourd'hui, la junte au pouvoir, met des entraves au fonctionnement opérationnel de nos forces et donc, on va continuer le combat contre le terrorisme, mais autrement.

Q - Vous récusez, j'imagine comme Emmanuel Macron l'a fait hier, le terme d'échec. Néanmoins, Jean-Yves Le Drian, pour les raisons que vous avez dites, on aurait pu rester, on ne reste pas. Donc, si ce n'est pas un échec de la France - tout à l'heure on évoquera les réactions politiques à ce titre-là en pleine campagne - c'est quand même un échec, et échec de qui ?

R - Je ne vois pas où est l'échec dans la mesure où les objectifs que nous nous sommes fixés sont atteints et si d'aventure, il y a un échec, il est à rechercher du côté de la junte qui n'a pris aucune initiative pour renforcer l'action contre le terrorisme et qui s'est mis à dos tous ses voisins.

Donc, cette junte est isolée. L'ensemble des acteurs africains - on l'a vu avant-hier soir lorsqu'il y a eu cette réunion autour du président Macron à la fois des responsables africains et des responsables européens - sont d'accord sur deux choses. Un, il faut poursuivre le combat contre le terrorisme. Il faut le faire un peu autrement dans la mesure où, deux, la junte ne remplit pas ses engagements et s'est retirée de l'ensemble de la convergence africaine et européenne qui existait jusqu'à présent.

Q - La junte, vous dites : on la laisse. En effet, la France quitte le Mali. L'armée malienne s'est renforcée ; il y a 40.000 hommes maintenant ; est-ce qu'elle est capable avec la junte au pouvoir de lutter contre les terroristes ?

R - L'armée malienne a été renforcée, réorganisée. Le problème maintenant, c'est de savoir si elle obéit à la junte et si elle est en retrait par rapport à ses combats contre le terrorisme. C'est un problème malien, ce n'est plus un problème français.

Q - Oui, mais quelle est votre appréciation ? Quel est votre diagnostic, votre pronostic, si c'est possible, sur la capacité, localement, à lutter contre les terroristes ? Ma question, vous la connaissez, les Français se la posent : est-ce qu'on laisse le champ libre aux terroristes maintenant avec une armée malienne qui n'est pas capable de les affronter ?

R - Non, parce que les forces de ce qu'on appelle la force conjointe du Sahel sont toujours très mobilisées, que ce soit au Niger, au Burkina Faso mais aussi dans les pays du Golfe de Guinée, parce que la menace a beaucoup évolué. La menace elle était jusqu'à présent concentrée sur le Mali ; maintenant, elle s'est malheureusement diffusée à la fois dans ce qu'on appelle la zone des Trois frontières, la zone entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali, et puis maintenant, dramatiquement dans les pays du Golfe de Guinée. Donc la proposition d'action qui a été engagée, avant-hier soir, et qui a été consolidée dans le communiqué qui a été publié hier, c'est bien de réarticuler notre dispositif, d'avoir une présence différente auprès des différents Etats africains qui souhaitent le concours de la France et des Européens pour combattre le terrorisme, et de le faire avec une nation cadre qui serait la France.

Q - S'en est fini, Jean-Yves Le Drian, de ce type d'opération militaire en Afrique, coûteuse en hommes, et en budget ? C'en est terminé ? Parce qu'il y avait une forme d'utopie, maintenant, qu'il faut abandonner derrière soi...

R - Il y a un combat majeur qui nous faut mener contre Daech, contre Al-Qaïda. C'est celui que nous avons mené au Moyen-Orient et qu'on continue à mener. Et on sait très bien que et Daech et Al-Qaïda veulent faire de l'Afrique leur terrain d'action prioritaire désormais. Ce n'est pas uniquement le cas dans la zone dont je vous parle, il y a d'autres secteurs africains où la menace est perceptible. Il faut donc appuyer les autorités africaines et c'est l'Europe qui peut être en première ligne à cet égard pour combattre le terrorisme.

Q - Mais vous l'avez dit : on va faire autrement. En quelque sorte, vous m'avez dit ça, tout à l'heure : "on n'abandonne pas la lutte contre le terrorisme ; on va faire autrement." Donc, c'en est terminé de ce type d'opération, Serval puis Barkhane ?

R - C'est un fonctionnement autre, parce que nous devons être davantage en appui des forces militaires africaines, pour leur permettre d'assurer eux-mêmes leur propre sécurité. C'est ça la nouvelle donne, et c'est ça je crois, le bon contrat qui a été passé avec les chefs d'Etat africains.

Q - Parmi les questions, Jean-Yves Le Drian, sommes-nous resté trop longtemps au Mali ? Appréciation de François Hollande, hier chez nos confrères de BFM : "si j'avais été en situation d'être président, je me serais désengagé plus tôt". On rappelle que c'est lui qui avait donné le go, pardon pour cet anglicisme, à l'opération Serval puis Barkhane. Il a raison ?

R - Je crois que le président Hollande avait pris la décision courageuse de l'intervention Serval au Mali. Son appréciation sur l'évolution de la situation au Mali, je ne la partage pas totalement, parce que le premier coup d'Etat d’août 2020 au Mali, a permis l'arrivée d'autorités civiles, le président N'Daw en particulier, qui avaient pris l'engagement de faire en sorte qu'un processus démocratique puisse être mis en place très rapidement ; il devait y avoir des élections, là, ce mois-ci, en février ; et aussi de continuer le combat contre le terrorisme, et d'essayer de mettre en oeuvre ce qu'on appelle les accords d'Alger, qui ont été signés en 2015, que le président Hollande avait soutenus, et qui aujourd'hui n'ont toujours pas fait l'objet d'accord et de mise en oeuvre de la part des autorités maliennes. Donc, lui s'était engagé à cela, ce qui était plutôt une bonne chose ; il s'était engagé auprès des pays voisins, il s'était engagé auprès de la communauté internationale, et c'est pour éviter qu'il mette en oeuvre ces orientations que les colonels ont fait un deuxième coup d'Etat sur le coup d'Etat. Donc, je pense que c'est le moment où il faut dire non à la junte, et que l'anticiper, à mon avis, n'aurait pas été opportun.

Q - Donc c'est une appréciation que vous ne partagez pas avec François Hollande ; il a tort de dire ça, en quelque sorte ?

R - Sur ce point, sur ce point. Je partageais complètement le...

Q - Vous étiez engagé avec lui évidemment de 2013 jusqu'à la fin de son quinquennat sur ce dossier. "Retrait piteux du Mali, bilan accablant", selon Jean-Luc Mélenchon ; "retrait humiliant" pour Marine Le Pen. Les candidats à la présidentielle sont sévères, ou il y a un peu de vrai ?

R - Je trouve que M. Mélenchon ferait bien de réfléchir aux engagements forts qui ont été pris par l'opération Serval, puis Barkhane : il s'agissait d'éviter que ce pays et ces pays ne tombent dans une forme d'Etat islamique territorial, une forme de califat, comme cela s'est passé à Raqqa ou à Mossoul au Moyen-Orient - c'était quand même ça l'enjeu - et nous le faisions à l'appel des autorités africaines, à l'appel des chefs d'Etat et de gouvernement qui souhaitaient que les forces françaises puissent les aider.

Q - Est-ce que ces commentaires politiques sont à la hauteur de la situation ?

R - Je trouve que l'analyse de la situation devrait être moins polémique, dans la mesure où ce qui est en jeu, c'est à la fois la solidité de ces Etats, c'est aussi la lutte contre le terrorisme qui nous a touché nous-mêmes et qui pourrait nous toucher à partir, aussi, de ces pays africains ; et c'est aussi, ce qui est en jeu, le soutien et le nouveau partenariat, à la fois sécuritaire et économique que l'Europe veut passer avec l'Afrique pour définir, avec les pays d'Afrique une nouvelle donne, qui respecte les souverainetés et des Européens, et des Africains. C'est ça qui est en jeu ; et cela ne mérite pas de commentaire polémique.

Q - Une nouvelle donne qui respecte les souverainetés, c'est ça, la feuille de route politique, maintenant, pour la politique étrangère d'Emmanuel Macron. L'Ukraine ; c'est important qu'on en parle parce qu'on ne sait plus très bien où on en est, Jean-Yves Le Drian, ce matin. Les Américains annonçaient hier une invasion imminente. Est-ce que vous disposez, d'abord, des mêmes informations ?

R - La situation en Ukraine, il faut garder les yeux ouverts, ne pas réagir à l'information du jour qui change avec l'information du lendemain. Parce que je vois bien qu'il y a eu des inflexions qui ont été apportées, depuis quelques jours, par les autorités russes.

Q - Vous y croyez ? On a vu des images de trains, de matériels russes qui quittaient la frontière avec l'Ukraine. Est-ce que c'est du bluff ?

R - J'y viens, justement, il y avait des inflexions, à la fois, de la part des autorités russes, disant "il faut laisser la place à la diplomatie" ; très bien ; il y avait des inflexions de la part des autorités russes, disant "vous voyez bien, on commence à faire des retraits". Pourquoi pas ? Ce seraient des bonnes nouvelles. Mais entre les inflexions annoncées et les inflexions réalisées, il y a un pas. Je préfère, au-delà des mots, -les mots, c'est bien-, je préfère les faits. Et je souhaite que nous puissions constater qu'il ne s'agit pas de rotations, mais de retraits de certaines forces qui sont annoncés, régulièrement, par les Russes. Mais aujourd'hui, il faut garder son sang-froid, il faut garder le sens des réalités : tout est possible ; aussi bien une intervention massive de la part des forces russes sur le territoire ukrainien qu'une discussion diplomatique que nous souhaitons depuis longtemps. Il faut donc garder, pour les Occidentaux, pour ce qui concerne ceux qui vont se retrouver ce soir et demain à Munich, les deux postures : la posture de fermeté et d'unité, que nous avons toujours manifestée, en disant à la Russie que si d'aventure il y avait une atteinte nouvelle à la souveraineté ukrainienne, alors les conséquences seraient massives, il y aurait des sanctions très fortes ; et puis une posture de dialogue, que nous avons initiée, que le président Macron a initiée longuement et fortement, pour permettre aux sujets, au pluriel, qui sont sur la table, d'être discutés dans des forums adaptés, que ce soit la situation de l'Ukraine, que ce soit la situation dans le Donbass, qui aujourd'hui a subi quelques modifications, puisqu'il y a eu des ruptures du cessez-le-feu, hier, avec des écoles qui ont été attaquées. Il faut, dans ce qu'on appelle le format Normandie, engager la discussion sur ce point, et aujourd'hui, il semble bien que toutes les bases soient réunies pour qu'on puisse avancer, faisons-le ; et puis aussi que l'on puisse avancer dans la question des garanties de stabilité et de sécurité en Europe. La Russie le demande. Nous, nous sommes d'accord pour discuter. Nous échangeons aujourd'hui des courriers. Hier, les autorités russes ont renvoyé un courrier au président Biden pour dire comment elles réagissaient aux propositions faites par les alliés. On ne pourra pas continuer longtemps à discuter uniquement par courrier interposé. A un moment donné, il faut s'asseoir autour d'une table et essayer d'engager ensemble, sereinement, les conditions d'une vraie sécurité.

Q - La diplomatie, la diplomatie à fond, c'est ce qu'on entend. L'hypothèse qui circule, vous allez me dire si elle est sérieuse, c'est que les Russes attendent la fin des jeux Olympiques, de leur ami Xi Jinping, pour lancer l'offensive. Cela a un sens ?

R - Je ne suis pas dans cet agenda-là, je suis devant une réalité : il y a des forces importantes qui sont massées autour de l'Ukraine, que ce soit en Biélorussie, où il y a des manoeuvres qui se déroulent en ce moment, que ce soit dans l'Est de l'Ukraine, que ce soit en mer Noire, si l'ensemble de ces manoeuvres-là aboutisse à ce que, à un moment donné, elles s'arrêtent et que les forces engagées retournent chez elles, à ce moment-là les conditions seront prêtes pour qu'on puisse discuter. Mais ce n'est pas des hypothèses de calendrier, ce sont des réalités. Je vous dis aujourd'hui que tout est possible. Nous, nous souhaitons que ce soit la voie diplomatique qui l'emporte.

Q - Tout est possible. Qu'est-ce que vous imaginez qu'il se passe dans la tête de Poutine, Jean-Yves Le Drian, dans ce dossier ?

R - C'est à lui de savoir ce qu'il souhaite : est-ce qu'il souhaite que la Russie soit une puissance de déséquilibre, qui perturbe, qui veut faire en sorte que les pays voisins soient des pays à souveraineté limitée, que son glacis soit constitué de ces pays sur lesquels la Russie exercerait une souveraineté contre leur propre souveraineté, des Etats concernés ? Ou est-ce qu'il est favorable à ce que l'on puisse discuter, sur la longue durée, des garanties de sécurité en Europe, que ce soit pour la Russie, que ce soit pour les Européens ? Nous, nous y sommes prêts, c'est ce que lui a dit le président Macron.

Q - Jean-Yves Le Drian, il y a une semaine, Emmanuel Macron a lié l'officialisation de sa candidature à deux conditions : dépasser le pic épidémique, ça, c'est fait, et ensuite, tourner la page d'une situation internationale éminemment à risque, je le cite, mot pour mot. Est-ce que c'est le cas ? Est-ce que là aussi, nous y sommes ?

R - Nous sommes dans une situation à risque très forte...

Q - Donc, on ne l'a pas dépassée... ?

R - Nous sommes dans une situation, il faut le dire, très grave. Je le dis que tout était possible et finalement, il vaut mieux dans ces conditions-là, lorsqu'on parle avec le président Poutine, il vaut mieux être chef d'Etat en exercice plutôt que candidat ; donc c'est au Président de la République d'apprécier le moment opportun pour lui-même d'annoncer ses décisions aux Français. (...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 février 2022

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