Déclarations de Mme Florence Parly, ministre des armées et de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur l'engagement militaire de la France au Sahel, au Sénat le 23 février 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Déclaration au Sénat du Gouvernement suivie d'un débat

Prononcé le

Texte intégral

M. le président. L'ordre du jour appelle une déclaration du Gouvernement, suivie d'un débat, en application de l'article 50-1 de la Constitution, relative à l'engagement de la France au Sahel.

(...)

Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre.

Mme Florence Parly, ministre des armées. Madame la présidente, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, mesdames, messieurs les sénateurs, comme l'a clairement expliqué le Premier ministre, de profonds bouleversements politiques et sécuritaires en Afrique de l'Ouest, au Sahel, tout particulièrement au Mali, ont conduit le Président de la République à prendre la décision d'engager une nouvelle étape de la transformation de l'opération Barkhane.

Avant de répondre à vos questions, j'aimerais me joindre à vos pensées et rendre hommage aux cinquante-neuf militaires morts au Sahel depuis le début de l'opération Serval en 2013. Je veux aussi rendre hommage à ceux qui ont été blessés, dans leur chair et dans leur esprit, en combattant farouchement le terrorisme. Leurs sacrifices, de même que l'engagement tout aussi exemplaire des 125 000 soldats français qui se sont succédé au Mali année après année, n'ont pas été vains.

Nos militaires ont fait un travail extraordinaire. Ils se sont relayés au Mali pendant neuf ans, depuis 2013, pour lutter contre le terrorisme. Sans leur professionnalisme, sans leur détermination et leur ardeur au combat, le Mali aurait peut-être connu le destin qui fut celui de l'Irak et de la Syrie à partir de 2014, lorsque, au fil de ses conquêtes territoriales, Daech bâtissait un sanctuaire du terrorisme islamiste.

Aujourd'hui, le Mali n'est pas un sanctuaire terroriste. La situation depuis 2013 a en effet beaucoup évolué, à commencer par la situation politique, car le pays est désormais dirigé par une junte militaire qui a rompu tous ses engagements. La conséquence directe des choix effectués par cette junte, c'est que les conditions de notre engagement ne sont plus réunies. Nous avons donc pris la décision, en pleine concertation avec nos partenaires européens et sahéliens, j'y insiste, de quitter le Mali.

Cette décision acte un état de fait : nous ne pouvons pas continuer un combat militaire aux côtés d'une junte qui a clairement signifié sa volonté de rupture avec ses partenaires régionaux, en particulier la Cédéao, et européens, notamment la France.

Nous quittons donc le Mali, mais nous disons les choses franchement : nous aurions pu y rester plus longtemps, si les circonstances avaient été différentes.

Il faut bien comprendre que les seuls bénéficiaires de ces turpitudes politiques, ce sont les groupes terroristes ! Nous en avons conscience et c'est pourquoi nous allons continuer de lutter contre le terrorisme dans la région, mais avec des moyens plus légers, plus agiles. Nous allons continuer cette lutte avec nos partenaires européens et africains dans le cadre d'une stratégie collective adaptée aux évolutions de la menace.

Nous prendrons évidemment en compte le fait que le terrorisme s'étend de façon dangereuse vers l'Afrique de l'Ouest. Nous allons en conséquence intensifier notre coopération de défense avec les pays du golfe de Guinée.

Je vais maintenant répondre à quelques-unes des questions que vous avez posées au cours de ce débat, mesdames, messieurs les sénateurs. Je vous prie de bien vouloir m'excuser, car je ne serai pas exhaustive, mais je suis sûre que le ministre de l'Europe et des affaires étrangères complétera mon propos.

Pourquoi partons-nous du Mali ?

Pour répondre à cette question, il faut naturellement se souvenir des raisons pour lesquelles nous y sommes allés. C'est à la demande des États de la région que les armées françaises sont présentes au Sahel depuis 2013. Pendant neuf ans, l'État malien, de même que ses voisins, a réclamé, soutenu et favorisé la présence militaire française sur son sol pour lutter contre le terrorisme.

Au cours de ces neuf années, la méthode a certes évolué, mais les résultats ont toujours été là, parce que nos militaires ont été à la hauteur, mais aussi parce que le gouvernement malien rendait leurs missions possibles. Ces missions étaient doubles : affaiblir les groupes terroristes et accompagner la montée en puissance des forces armées maliennes.

Or, depuis quelques mois, les autorités maliennes, ou plutôt la junte, ont fait le choix de la rupture diplomatique et de la provocation politique. Dans ces conditions, nous ne sommes plus en mesure de conduire nos missions de façon satisfaisante.

En ne respectant pas le calendrier électoral et en faisant appel aux mercenaires de Wagner, la junte a fait le choix d'un modèle et de valeurs qui ne sont pas les nôtres. En expulsant du Mali les représentants de la Cédéao, en renvoyant les forces spéciales danoises, en expulsant l'ambassadeur de France et en insultant publiquement les membres du gouvernement français, elle a rejeté notre appui et a choisi l'isolement.

Aujourd'hui, cette junte entrave l'action de nos forces sur le terrain. Les conditions politiques et opérationnelles ne sont donc plus réunies pour rester. C'est une question de cohérence.

Non, nous ne quittons pas le Mali à cause du développement d'un sentiment anti-français, contrairement à ce que certains d'entre vous ont dit.

J'ajoute que ce phénomène est tout de même difficilement mesurable, d'autant moins qu'il est déformé par la loupe des réseaux sociaux, dont les analyses elles-mêmes ne sont pas épargnées par les phénomènes de manipulation. Nos compétiteurs ont en effet tout intérêt à donner l'impression que ce sentiment est désormais présent partout.

Je peux vous dire que, partout où l'opération Barkhane a été déployée, elle a toujours été bien accueillie par les populations locales avec lesquelles nos militaires entretiennent des liens quotidiens. En conséquence, si nous partons, c'est uniquement à cause de la rupture du cadre politique imposée par la junte malienne.

Ce départ est-il un constat d'échec ?

En neuf ans, nous avons neutralisé les principaux chefs des groupes terroristes, nous avons désorganisé leur structure, nous avons détruit leur ancrage territorial, nous les avons obligés à fuir et à se cacher. Où en serait le Mali aujourd'hui, ainsi que les pays de la région, si nous n'avions pas fait ce travail ?

S'il y a échec, c'est celui de la junte, qui n'a pas la volonté politique de mener avec détermination la lutte contre les groupes armés terroristes et qui n'a pas obtenu de résultats d'un point de vue politique. Souvenez-vous-en : il n'y a eu aucune avancée à la suite de l'accord pour la paix et la réconciliation au Mali.

Je l'ai dit, nos objectifs étaient militaires. Il s'agissait de contrer les groupes terroristes, notamment l'action de leurs chefs. Le Premier ministre a détaillé les succès que nous avions remportés tant contre les chefs d'Al-Qaïda que contre ceux de Daech.

Notre autre objectif était la formation des armées sahéliennes. Nous avons formé des milliers de militaires sahéliens. Nous les avons entraînés, nous les avons accompagnés sur le terrain et nous avons combattu à leurs côtés.

En 2013, les forces armées maliennes étaient très peu formées, très mal entraînées, sous-équipées et insuffisamment encadrées. L'armée de terre comprenait 7 000 hommes dotés d'équipements obsolètes ; l'armée de l'air 1 000 hommes et des moyens aériens inadaptés.

Désormais, l'armée malienne est forte de 40 000 hommes, que nous avons grandement contribué à former, à entraîner et à équiper. Aujourd'hui, cette armée est bien plus forte et elle a montré sur le terrain qu'elle était capable de faire face aux groupes armés terroristes, ce qui est une très grande réussite.

Vous le savez, rien n'est définitivement acquis, mais nous avons placé les groupes terroristes à portée des armes maliennes. Il appartiendra au Mali d'entretenir cela.

Enfin, nous avons permis le retour de l'État malien à certains endroits. Je ne détaillerai pas ce point, sur lequel le ministre de l'Europe et des affaires étrangères reviendra. Nous avons en outre revu fondamentalement notre aide au développement.

Alors ce n'est pas parce que l'on se quitte en mauvais termes qu'il n'y a rien à retenir des actions menées. Que ceux qui osent parler d'échec examinent les résultats de l'opération Barkhane ! Qu'ils considèrent l'état du Mali en 2013 et qu'ils m'expliquent comment nous aurions dû faire pour atteindre une victoire totale !

Nombreux sont les commentateurs qui expliquent ce que nous aurions dû faire. Pour ma part, je vous redirai très simplement ce que nous avons fait.

Nous avons redonné espoir à une population qui vit sous la terreur terroriste. Nous avons traité directement et avec courage une menace très dangereuse et nous assumons aujourd'hui nos actes et notre décision. Nous ne pouvons pas rester au Mali, alors nous partons. La France, notamment les soldats français, a littéralement empêché la formation d'un sanctuaire terroriste au Mali.

Bien sûr, il faut s'adapter à l'évolution de la menace. Une opération militaire n'est pas une décision gravée dans le marbre. Serval, Barkhane : ces deux opérations ont sans cesse été adaptées à la menace terroriste, laquelle se propage et descend vers le sud. Nous répondons à cette évolution.

Dans le domaine militaire, l'idée est de se réarticuler pour prendre en compte cette nouvelle géographie de la menace. Nous réduisons par ailleurs notre empreinte et privilégions une présence plus diffuse, plus intégrée avec les forces armées avec lesquelles nous coopérons.

La force Takuba va elle aussi évoluer, mais son esprit va perdurer. C'est d'ailleurs ce que nos partenaires européens souhaitent. Si certains ici ont pu considérer que Takuba était finalement peu de chose, je leur rappelle que ce que nous avons réussi à faire en deux ans, c'est ce que l'on attendait de l'Europe de la défense depuis cinquante ans.

Nous avons monté une coalition européenne avec dix États militairement capables et politiquement volontaires ; une coalition entre Européens, avec des soldats d'élite européens, qui sont allés au combat contre des groupes terroristes. Quant aux résultats de Takuba, ils sont significatifs et ont largement dépassé les attentes initiales.

Dès lors, peut-on dire de Takuba qu'elle serait une « illusion » ? Je ne suggère pas d'utiliser cette expression, par égard pour ceux qui ont mené l'opération ayant permis la neutralisation d'une trentaine de djihadistes entre le 1er et le 6 février dans le Liptako malien. Cette opération a été menée par les forces spéciales de Takuba et les forces armées maliennes qu'elles accompagnent.

Je pense non seulement que la force Takuba a atteint son objectif opérationnel, mais également que son départ du Mali ne signera pas sa fin. D'ailleurs, le 17 février, le président Bazoum s'est dit prêt à accueillir un dispositif européen comparable sur le territoire nigérien, car il estime que les capacités des forces spéciales européennes permettent de répondre à la menace des groupes armés terroristes. J'en suis, pour ma part, la première convaincue. Des échanges auront donc lieu ces prochains jours avec nos partenaires à ce sujet.

Autre question : la lutte contre le terrorisme s'arrête-t-elle aujourd'hui ? La réponse à cette question – il n'y a pas de grand suspens – est évidemment non ! Nous allons poursuivre avec nos partenaires africains et nos alliés européens notre engagement. Je l'ai dit, c'est la forme de notre présence qui évolue, parce qu'elle dépend de la volonté des États de la région, parce qu'elle s'adapte à la réalité de la menace. Nos opérations continuent donc.

Wagner est-il la cause de notre départ ? Je l'ai déjà dit, la réponse est : non ! La cause, c'est la rupture provoquée par la junte malienne. Wagner est le symptôme de la volonté de la junte de se maintenir au pouvoir à tout prix et de s'isoler de la communauté internationale. Ce sont ces choix-là qui nous posent problème.

Je ne sais pas s'il est utile de rappeler quel est le « modèle » de Wagner, puisque ce groupe s'est déjà déployé dans un certain nombre de pays. Ce que l'on peut dire, c'est que c'est un système fondé sur la violence, sur les exactions à l'égard des populations et sur la prédation des ressources des États. Ce système, loin de diversifier les partenariats du Mali, va conduire ce pays à s'isoler.

Pour terminer, je répondrai à une question que beaucoup ont posée cet après-midi sur Barkhane : les éventuels contacts avec Wagner, d'une part, les conditions du désengagement au Mali, d'autre part.

Nous prenons toutes les mesures pour assurer la sécurisation de ce désengagement. Nous nous préparons évidemment au pire. La mission des militaires est d'ailleurs de toujours se préparer au pire. Nous continuons de suivre activement le déploiement de Wagner sur le terrain et nous travaillons aux conditions de notre désengagement. Nous nous tenons prêts à réagir avec la plus grande fermeté en cas de menace sur la force Barkhane. Je veux être très claire devant vous : nous ne tolérerons aucune provocation et aucune entrave durant notre redéploiement.

M. Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères. Très bien !

Mme Florence Parly, ministre. Madame la présidente, monsieur le président de la commission, mesdames, messieurs les sénateurs, avant de céder la parole au ministre de l'Europe et des affaires étrangères, permettez-moi, alors que le Parlement s'apprête à suspendre ses travaux, de vous remercier pour la qualité des débats que nous avons ici, au Sénat, au cours des cinq dernières années, que ce soit lors de l'examen, puis de l'adoption de la loi de programmation militaire, lors des débats de contrôle en séance publique ou bien encore lors de nos échanges en commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.

La défense nationale, la protection des Français sont autant d'enjeux qui dépassent largement les clivages partisans, autant d'enjeux aussi qui nous rassemblent tous.

Monsieur le président Cambon, j'ai pleinement conscience que l'information transparente et régulière des parlementaires participe à la compréhension de l'action du Gouvernement par l'ensemble des Français. Nous nous tiendrons naturellement à votre disposition, comme nous l'avons toujours fait, pour continuer de vous rendre compte. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI et sur des travées du groupe UC.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Madame la présidente, monsieur le président de la commission, mesdames, messieurs les sénateurs, pour conclure ce débat, je commencerai par me réjouir de la qualité des interventions des orateurs, de leur rigueur et de l'absence de polémique, s'agissant d'un enjeu considérable pour nous-mêmes et pour les pays d'Afrique.

Je poursuivrai en vous faisant part de mon émotion personnelle. J'étais ministre de la défense, lorsque le président Hollande a pris la décision – courageuse, je crois – d'engager les forces françaises au Mali. J'ai présidé aux obsèques du chef de bataillon Damien Boiteux, premier tombé, dès le premier jour de l'intervention Serval. Je me souviens avoir inauguré dans les jardins de la résidence de l'ambassade de France à Bamako la stèle sur laquelle ont été inscrits au fil du temps les noms des cinquante-neuf morts pour la France, pour le Mali et pour notre sécurité.

J'avoue ressentir à la fois de la tristesse et de la colère, lorsque je constate que les autorités qui se sont imposées par la force au Mali n'éprouvent pas de reconnaissance pour ces actions, pour notre soutien, ou lorsque j'entends nos propres forces être traitées de " forces d'occupation ", voire de " mercenaires " par ceux dont les prédécesseurs ont appelé la France au secours à un moment particulièrement dramatique. La présence française a permis d'éviter que le Mali ne devienne un État djihadiste.

Voilà ce que je tenais à vous dire, au moment précis où nous avons pris une décision de réarticulation de nos dispositifs, qui passe par l'abandon de nos positions initiales au Mali.

Je ne reviendrai pas sur toutes les interventions, seulement sur quelques points qui m'apparaissent utiles pour contribuer à éclairer la situation.

Monsieur Retailleau, permettez-moi de revenir sur le calendrier, dans lequel il est toujours un peu difficile de se retrouver. Le surge, c'est au sommet de Pau, en janvier 2020 ; le sursaut civil, c'est à N'Djamena, en février 2021. Il s'agit de deux étapes différentes. La décision de réduction a été prise en juin 2021 et la décision de reconfiguration vient d'être prise.

Au-delà des aspects militaires et des questions d'adaptation, sur lesquels je reviendrai dans un instant, il y a un sujet dont on ne parle plus jamais, alors qu'il me paraît essentiel : si échec il y a, c'est celui de l'accord d'Alger.

Monsieur Gontard, il existe une solution politique : c'est l'accord d'Alger, qui a été signé en 2015 par l'ensemble des acteurs. Cet accord, obtenu après des négociations menées par la diplomatie algérienne, validé par le Conseil de sécurité des Nations unies et soutenu par l'Union africaine, prévoyait la réintégration des groupes armés signataires dans les forces maliennes, une décentralisation, une mise en valeur des capacités du nord du pays. Une solution politique est donc sur la table !

Nous devons nous interroger : comment se fait-il que l'accord d'Alger, solution politique intervenue peu après le début de l'opération Serval, soit resté lettre morte ? Certains ont intenté un procès tout à l'heure, mais les responsabilités sont peut-être à chercher du côté de ceux qui n'ont pas voulu mettre en œuvre cet accord. La question demeure.

Si la situation est celle que nous connaissons aujourd'hui, c'est bien parce qu'il n'y a pas eu de volonté de mettre en oeuvre l'accord d'Alger. J'ajoute pour répondre à une remarque du président Cambon : je ne crois pas qu'il y ait eu de refus de la diplomatie algérienne ; il me semble plutôt que l'inertie a été telle que tout le monde a abandonné !

J'ai régulièrement participé à des réunions au cours desquelles il était question de mettre en œuvre cet accord, mais rien ne se faisait réellement. Je pense que la cause de l'échec – on n'en parle pas assez – est bien là. Reste à en identifier les responsables. Je le dis, les anciens responsables politiques maliens – pas la junte, dont j'ai dit tout ce que je pensais – portent une lourde responsabilité à cet égard. Il faut appeler les choses par leur nom !

M. Gérard Longuet. C'est vrai !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Monsieur Todeschini, je ne suis pas sûr que nous soyons tous conscients aujourd'hui de la diffusion du terrorisme sur une grande partie du continent africain.

Nous ne sommes plus dans la situation de 2013, lorsqu'une opération djihadiste fondait sur Konna, Mopti et Bamako. Aujourd'hui, on assiste à une dissémination du terrorisme non seulement au Mali et dans la zone des trois frontières, mais aussi, au-delà, dans le golfe de Guinée – plusieurs d'entre vous l'ont évoqué –, au Nigéria, au Tchad, en Somalie ou tout récemment au Mozambique. Et cette dissémination est le fait de plusieurs groupes : Al-Qaïda, Daech, Boko Haram, les Shebab, etc.

L'inquiétude sur la sécurité s'étend désormais au continent africain. C'est sans doute l'enjeu le plus important.

M. Todeschini a dit que, bien que nous soyons intervenus au Mali, nous n'avons pas vaincu le terrorisme. Le problème, c'est que cette question devient un enjeu africain.

M. Jean-Marc Todeschini. Ce n'est pas ce que j'ai dit !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Ce n'est pas une critique, monsieur le sénateur ! Vous, vous vous êtes montré un peu critique ; moi, pas du tout.

Je veux que nous prenions conscience de ce phénomène, qui est sans doute la préoccupation majeure des responsables africains aujourd'hui. Cette question a d'ailleurs été au centre de la dernière assemblée générale de l'Union africaine il y a quinze jours, au cours de laquelle le président du Sénégal, Macky Sall, a été élu président de l'organisation. Cette question est également majeure pour notre avenir à nous, Européens, au même titre que les risques en provenance du Moyen-Orient.

Monsieur Richard, il est vrai que nous devons faire des efforts en termes de contre-offensive dans le domaine de l'information. Si le terrorisme pénètre partout, certaines manipulations sont le fait d'États, et pas seulement de la Russie, et nécessitent un partenariat nouveau avec les Africains. J'y reviendrai.

Il est vrai, comme l'a dit M. Retailleau, qu'il est difficile d'agir dans un État quasi failli. C'est un constat ! C'est bien dans les interstices, dans les failles des États affaiblis et non structurés, que se développe le terrorisme. C'est une raison supplémentaire d'accompagner les pays africains dans l'affirmation de leur démocratie, en particulier grâce à des partenariats avec l'Union européenne.

Mme la ministre des armées y a fait référence, mais je le rappelle à mon tour, notre position au Sahel, à la fois militaire et civile, n'a cessé d'évoluer.

Nous sommes passés d'un engagement proche d'une substitution à l'armée malienne – c'était au début de l'opération Barkhane – à un partenariat avec cette armée, puis à un engagement étendu : à l'ensemble du Sahel, dans une logique de soutien à la force conjointe du G5 Sahel, puis à d'autres pays voisins ; à nos partenaires européens et internationaux – mise en place de la Minusma, de la mission EUTM Mali et de la force Takuba. Nous avons donc toujours été dans le mouvement.

J'ajoute que notre action a été régulièrement soutenue – certains semblent ne pas l'avoir relevé – par des résolutions des Nations unies. La question de la Minusma a toujours fait l'objet d'un débat annuel au Conseil de sécurité – le prochain aura lieu à la fin du mois de mai prochain.

Cette mutation et cette agilité d'adaptation se traduisent aussi dans le domaine civil.

Il a été fait état d'insuffisances de développement. Je rappelle que, parallèlement à la mise en œuvre de l'opération Barkhane, après Serval, nous avons lancé l'Alliance Sahel, avec les Allemands. L'Alliance Sahel réunit vingt-cinq États : les cinq pays africains du Sahel et vingt partenaires extérieurs, dont l'Allemagne, la France et plusieurs pays européens. Elle est présidée par l'Espagne. Depuis son lancement, elle a mobilisé 22 milliards d'euros pour l'ensemble de la zone. Grâce à elle, près de 6 millions de Sahéliens disposent désormais d'eau potable, 600 000 foyers ont accédé à l'électricité, et quelque 2 300 magistrats ont été formés.

Parallèlement à l'action militaire, nous avons mobilisé nos partenaires, européens en particulier, pour que l'Alliance Sahel devienne une réalité. L'Agence française de développement (AFD) y a contribué de manière significative, avec d'autres : ce n'est pas uniquement une affaire française.

Il importe surtout, lorsque des territoires sont libérés de la présence terroriste, d'accompagner immédiatement le retour de l'État. Si on ne le fait pas, on laisse la porte ouverte au retour d'autres terroristes. Vous avez bien noté que Daech et Al-Qaïda sont en conflit entre eux et que cette conflictualité contribue en elle-même à la diffusion du terrorisme.

M. Retailleau soulevait la question de la présence de l'État. Le retour de l'État dans les territoires libérés est essentiel : retour de l'école, retour du dispensaire, de la sous-préfecture, là où il y en a… (M. le président de la commission des affaires étrangères acquiesce.)

L'évolution du terrorisme dans les cinq pays concernés montre bien que c'est là où l'État est revenu que la sérénité et la paix ont progressé. C'est le cas de la Mauritanie, soumise voilà quelques années encore au terrorisme. C'est le cas du Niger, dont le président, M. Bazoum, avait pour préoccupation principale de faire en sorte qu'aussitôt après le retrait des forces terroristes, l'État reprenne sa place.

Nous sommes donc dans une logique de transformation permanente de notre action. C'est pourquoi le Président de la République a souhaité, en partenariat avec les Européens et en concertation avec nos partenaires africains, réarticuler notre dispositif civil comme militaire. Nous travaillons actuellement à la redéfinition de ce dispositif.

Mme la ministre des armées a évoqué une partie de cette adaptation, dans le domaine militaire, pour alléger notre présence sur le terrain et mieux l'intégrer aux forces des États qui le demanderont. À cet égard, Takuba a joué un rôle de laboratoire ; son esprit souffle toujours, monsieur le président Cambon. J'ai eu l'honneur de participer tout à l'heure au conseil des ministres allemand, sous la présidence du Chancelier, pour y évoquer les questions dont nous parlons. J'y ai senti l'attention des Allemands à la nécessité de continuer à viser ces objectifs de sécurité. Nous devons donc poursuivre notre sensibilisation à l'idée que notre partenariat avec l'Afrique sur le plan militaire est une composante de notre propre sécurité.

Nous allons aussi ajuster notre dispositif civil, en développant une approche préventive partout où ce sera possible. L'objectif est d'empêcher les régions les plus vulnérables de basculer, dans tous les secteurs, et tout particulièrement dans les pays qui bordent le Golfe par le nord : Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Ghana, Togo et Bénin. Ces pays sont demandeurs d'un partenariat avec les Européens pour leur stabilisation, vu la montée des périls et des menaces qu'ils observent dans l'ensemble de la région.

Nous faisons tout cela dans le cadre de la coalition internationale pour le Sahel, car il y en a une, comme il y a une coalition internationale contre Daech. Les soixante partenaires qui la composent sont essentiellement européens, mais elle compte aussi parmi ses membres des organisations internationales. Elle va continuer son travail pour faire face aux enjeux que pose la montée en puissance du terrorisme dans cette partie de l'Afrique.

Le président des affaires étrangères, avec d'autres, a insisté sur la nécessité de refonder notre relation avec le continent africain. Cela me paraît indispensable. C'est précisément ce qu'a initié le Président de la République lors du sixième sommet entre l'Union européenne et l'Union africaine, qui s'est déroulé en fin de semaine dernière à Bruxelles ; nous y avons acté une alliance nouvelle avec le continent africain. L'Union européenne s'y est affirmée comme premier partenaire du continent et les Africains sont prêts à se mobiliser pour une nouvelle donne de la relation entre l'Afrique et l'Europe qui permette à l'Afrique de rebondir après la pandémie et intègre les enjeux de souveraineté sanitaire et vaccinale de l'Afrique.

La mobilisation des droits de tirage spéciaux (DTS) pour l'Afrique, qu'évoquait M. Laurent, est actée depuis ce sommet, à hauteur de 100 milliards de dollars ; c'est une initiative française, du Président de la République. (M. le Premier ministre le confirme.)

Nous devons donc continuer à investir dans les infrastructures, pour une transition énergétique juste, et dans le développement d'ensembles agroécologiques reconnus et respectés. Un des grands enjeux pour le Sahel, monsieur Gontard, sera de faire en sorte que ce qu'on appelle la muraille verte soit effectivement mis en œuvre par l'ensemble des acteurs. Je suis heureux que l'ancien président Issoufou soit considéré comme le leader de cette opération, comme cela sera annoncé lors d'un forum que nous organisons dans dix jours à Montpellier.

C'est donc une nouvelle donne qui commence avec l'Afrique, ainsi que dans nos relations avec le Sahel, et avec le Mali.

Je termine par une observation personnelle. À mon sens, dans cette nouvelle donne, nous ne devons pas abandonner la population malienne et les forces vives de la société civile malienne à la junte. Je veux profiter de cette tribune pour lancer à cette population, pour laquelle je me suis mobilisé pendant dix ans, un message de soutien et d'amitié. Des liens très forts, tissés par l'Histoire et par les diasporas en France, nous unissent à la population malienne. Ces liens, nous ne les oublierons pas ! (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI et UC, ainsi que sur quelques travées du groupe Les Républicains.)

M. Olivier Cadic. Bravo !

Mme la présidente. Nous en avons terminé avec le débat sur la déclaration du Gouvernement relative à l'engagement de la France au Sahel.


Source http://www.senat.fr, le 2 mars 2022