Conférence de presse de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de l'enseignement scolaire, sur l'amélioration des conditions d'entrée dans les formations professionnelles, la possibilité de poursuivre des études et la valoraisation des formations professionnelles, Paris le 13 novembre 2002.

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Circonstance : Conférence de presse sur la valorisation de la voie professionnelle à Paris le 13 novembre 2002

Texte intégral

Les formations professionnelles n'ont pas toujours l'image qu'elles méritent, et l'orientation vers cette voie se fait trop souvent à la suite d'échecs dans les enseignements généraux. Or ces formations sont essentielles pour donner à tous les élèves le maximum de chances de réussir. Il ne s'agit pas de faire du lycée professionnel un lieu spécialisé dans l'accueil des élèves en difficulté (l'identification entre formation professionnelle et échec scolaire a sans doute nui à l'image des lycées professionnels), mais plutôt de rappeler qu'une véritable diversification des voies de formation est indispensable pour permettre à tous de réussir, et que le modèle de l'enseignement général et du lycée classique n'est pas le seul possible.
C'est notamment en améliorant les conditions d'entrée dans la voie professionnelle qu'on réduira le nombre de jeunes qui sortent sans diplômes : plus de 150 000 par an, 60 000 d'entre eux n'ayant aucune qualification. Cela permettra aussi de répondre aux besoins de la Nation : d'ici à 2010, 7 à 8 millions d'emplois changeront de titulaire (départs en retraite, création de nouveaux métiers), et un million d'entreprises devrait être créé dans les cinq années à venir. Or, les deux tiers des entreprises créées par des jeunes de moins de 25 ans le sont par ceux qui sont issus de la voie professionnelle.
Il s'agit donc de valoriser et renforcer les formations qui conduisent aux diplômes professionnels : celles de la voie professionnelle (menant aux CAP, BEP, baccalauréats professionnels), mais aussi celles de la voie technologique ainsi que les formations professionnalisantes de l'enseignement supérieur (notamment les STS et IUT, puis les licences professionnelles) : à ce niveau d'ailleurs la distinction entre "professionnel" et "technologique" n'est plus pertinente.
D'ores et déjà, faut-il le rappeler, plus de la moitié des jeunes d'une classe d'âge entre sur le marché du travail à l'issue d'une formation professionnelle de type CAP, BEP, baccalauréat professionnel ou BTS. Et la voie professionnelle a joué un rôle déterminant dans le développement du système éducatif depuis le milieu des années quatre-vingt, comme la voie technologique l'avait fait dans les années soixante. De ce point de vue, la création du baccalauréat professionnel en 1985, année même où commence à s'effacer le palier d'orientation de fin de cinquième et où s'accélèrent fortement les passages vers les formations de niveau lycée, est une étape décisive dans l'histoire du système éducatif : le lycée d'enseignement professionnel (LEP) cesse définitivement d'être "collège d'enseignement technique" pour devenir un lycée de plein droit : le lycée professionnel. Il apporte sa contribution, qui n'a cessé de croître depuis, à l'augmentation du taux d'accès au niveau du baccalauréat.
La voie professionnelle présente des caractéristiques spécifiques :
- elle conduit vers des diplômes visant principalement l'insertion dans la vie professionnelle, sans exclure pour autant des poursuites d'études. Elle permet ainsi d'accéder aux formations professionnalisantes de l'enseignement supérieur, tout en assurant successivement les différentes étapes du parcours ;
- elle est par excellence la voie où s'associent les divers modes d'accès aux diplômes : formation initiale et formation continue, formation sous statut scolaire ou en apprentissage, validation des acquis de l'expérience. Depuis la fin des années quatre-vingt, les divers modes de formation se sont rapprochés, autour de la notion générale d'alternance qui permet de combiner enseignement et formation en entreprise. Mais une caractéristique forte des diplômes de l'Education nationale est la part de l'enseignement général, qui est importante pour permettre les poursuites d'études et les évolutions professionnelles.
Il importe aujourd'hui :
- d'améliorer les conditions d'entrée dans les formations professionnelles;
- de clarifier les parcours de formation et les possibilités de poursuite d'études ;
- de renforcer et de valoriser les formations professionnelles au sens large, en tenant compte des complémentarités entre voie professionnelle et voie technologique.
C'est l'objectif des sept chantiers suivants.
Il faut sortir de la situation où l'orientation vers la voie professionnelle se fait par défaut et est associée à la notion d'échec scolaire, situation qui est due à une méconnaissance des métiers auxquels elle prépare et des parcours de réussite qu'elle permet, mais aussi au fait que le collège, qui est resté trop largement un "petit lycée", prépare plus à la voie générale qu'à la voie professionnelle. Parmi les élèves qui s'orientent vers les formations générales, trop nombreux sont ceux qui s'y trouvent en difficulté alors qu'ils auraient mieux réussi dans une autre voie de formation. C'est dès le collège que doit s'opérer la valorisation de la voie professionnelle.
Premier chantier : mieux équilibrer les modes d'enseignement
Dès le début du collège, les enseignements proposés aux élèves doivent faire leur part aux activités et aux modes d'enseignement qui sont ceux des formations technologiques et professionnelles. Il faut donc revoir en ce sens l'enseignement de la technologie. C'est l'un des objectifs de la mission confiée au recteur Philippe Joutard, qui rendra ses premières conclusions dès cette année scolaire.
La nouvelle organisation de la classe de troisième et le nouveau brevet des collèges tiendront compte de ce rééquilibrage.
Parallèlement il faut insister sur le fait que la qualité des enseignements généraux est une composante très importante des formations professionnelles. On poursuivra donc le travail en cours de redéfinition des programmes d'enseignement général et de renouvellement des pratiques pédagogiques (Projets pluridisciplinaires à caractère professionnel, éducation civique, juridique et sociale, etc.).
Dans le même esprit, on encouragera l'ouverture internationale des formations professionnelles, par exemple en développant les sections européennes en lycée professionnel.
Deuxième chantier : mieux préparer l'entrée dans la voie professionnelle
Les grandes réformes du système éducatif (réforme Berthoin, 1959 ; réforme Haby, 1975) - excellentes en elles-mêmes - ont déséquilibré les relations entre l'enseignement général et l'enseignement professionnel. Celui-ci se réorganisant au niveau du lycée, il s'est trouvé progressivement assimilé, au niveau du collège, à l'accueil des élèves en difficulté. Un rééquilibrage s'impose : il faut proposer aux élèves de collège une véritable diversification des parcours et celle-ci doit prendre appui sur un partenariat avec les lycées professionnels. Par convention avec les entreprises et avec les lycées professionnels de leur secteur, les collèges doivent pouvoir proposer, lorsque le besoin s'en fait sentir, des dispositifs en alternance, combinant enseignements généraux, enseignements professionnels, découverte de l'entreprise et des métiers qui s'y exercent, et offrir par là aux collégiens volontaires un mode alternatif de formation. Ces dispositifs qui peuvent donner lieu à la constitution de classes (classes de "découverte des métiers") mais aussi ne concerner que quelques élèves (parcours individualisés) ont été expérimentés par des équipes imaginatives et motivées. Ils donnent souvent de bons résultats car ils permettent de remédier au décrochage scolaire, et doivent être étendus en prenant garde toutefois de ne pas reconstituer une filière de relégation. C'est pourquoi l'inscription dans ces dispositifs devra faire l'objet d'une attention particulière.
Chaque académie, en fonction de sa situation propre, présentera avant la fin 2002 un bilan des capacités d'accueil en ce domaine et un objectif chiffré de développement.
A l'issue du cycle central, on pourra proposer des classes préparatoires à la voie professionnelle, installées en lycée professionnel ou en collège. Conçues pour faire découvrir aux élèves un éventail suffisamment large de métiers, ces classes sont une façon d'aménager, entre collège et lycées, la charnière troisième-seconde et de favoriser une orientation positive.
Troisième chantier : améliorer l'information et l'orientation
Les conditions dans lesquelles est faite l'information des élèves sur la voie professionnelle sont essentielles.
Au niveau des bassins de formation, collèges et lycées professionnels se rapprocheront des différents partenaires (chambres consulaires, collectivités territoriales, associations) pour organiser l'information des enseignants, des parents et des élèves, dès le début du collège, sur les métiers auxquels préparent les formations professionnelles. Les lycées professionnels prendront l'initiative de ce rapprochement en suscitant toutes les manifestations appropriées et en offrant, par exemple, aux élèves des mini-stages, leur permettant ainsi une découverte plus concrète des possibilités qu'ils offrent.
On veillera à présenter les formations professionnelles à égalité avec les autres possibilités d'orientation.
Après avoir redoublé voire triplé en seconde de détermination (seconde générale), plus de 15000 élèves se réorientent chaque année vers la voie professionnelle. Une meilleure politique d'orientation vers le lycée professionnel doit permettre de réduire les erreurs d'orientation vers la voie générale et d'affiner le choix des élèves dans l'enseignement professionnel. Il est néanmoins nécessaire d'aménager des dispositifs permettant à des élèves engagés dans la voie générale de rejoindre les formations professionnelles, en fin de seconde voire à partir du cycle terminal des lycées.
Dans tous les cas de figure, il faut absolument veiller à mettre le mieux possible en cohérence les voeux des élèves qui ont opté pour l'enseignement professionnel et leur affectation dans les différentes spécialités.
Mais l'amélioration de l'orientation vers la voie professionnelle passe aussi par une meilleure connaissance réciproque des univers culturels des collèges et des lycées professionnels. Dans le cadre de la réflexion en cours sur la formation initiale des enseignants, on prévoira pour tout enseignant de collège l'obligation d'un stage en lycée professionnel. On encouragera des échanges de service, dans le cadre de l'enseignement général ou de la technologie. On aménagera des actions de formation continue communes.
Chaque académie désignera avant fin 2002 un chargé de mission qui aura la responsabilité d'animer cet effort d'information, de développer les partenariats avec les entreprises, et de mettre en oeuvre toutes les actions permettant une meilleure connaissance des métiers et la promotion de l'esprit d'entreprise.
Quatrième chantier : promouvoir le lycée des métiers
L'idée d'un "lycée des métiers" peut symboliser le dynamisme et l'efficacité de la voie professionnelle associée à la voie technologique. Encore faut-il qu'elle soit mise au service de l'ensemble des lycées professionnels et qu'elle ne serve pas à identifier certains lycées comme établissements d'excellence, aux dépens de tous les autres. D'autre part, les procédures de labellisation retenues jusqu'ici ont souvent été jugées lourdes et peu transparentes.
Une nouvelle circulaire précisera donc très rapidement la façon dont tous les lycées offrant des formations professionnelles pourront s'engager dans une "démarche qualité" permettant l'obtention du label "lycée des métiers". Les procédures seront simplifiées et gérées au niveau académique. Elles pourront ainsi mieux tenir compte de la diversité des situations locales.
Le " lycée des métiers " manifestera la vocation des lycées à permettre des parcours de formation menant au meilleur niveau. Il incarnera l'ambition d'associer les divers modes de formation et d'obtention des diplômes : formation initiale sous statut scolaire, formation en apprentissage dans les lycées professionnels, formation continue, validation des acquis de l'expérience. En s'attachant à contribuer aux services aux entreprises et aux transferts de technologie, il jouera un rôle important dans le développement local et l'aménagement du territoire.
Cinquième chantier : clarifier les parcours de formation
L'organisation actuelle de la voie professionnelle porte, de façon au demeurant très compréhensible, la marque de ses évolutions successives. Le développement des poursuites d'études en baccalauréat professionnel, par exemple, pose le problème du statut du BEP et de son articulation avec le baccalauréat professionnel. Il convient donc de préciser les cheminements possibles.
La clarification en cours des positionnements CAP / BEP sera poursuivie. Dans les domaines où la poursuite d'études de BEP en baccalauréat professionnel devient générale et où l'essentiel des débouchés se situe au niveau IV, différents cursus seront proposés, en particulier l'accès au baccalauréat en trois ans qui donne lieu actuellement à une expérimentation. Celle-ci, en proposant aux élèves des cursus menant au baccalauréat dans le même délai que ceux de la voie générale, est en effet de nature à attirer de nouveaux élèves vers les lycées professionnels. Elle fera l'objet d'une évaluation et, dans la perspective d'une extension éventuelle, il faudra être particulièrement attentif au profil des élèves auxquels cette possibilité sera offerte ainsi qu'à celui des formations dans lesquelles ils s'engageront.
Avant la création du baccalauréat professionnel, les titulaires d'un BEP désirant poursuivre des études supérieures devaient préparer un baccalauréat technologique. Cela leur était possible grâce aux classes d'adaptation qui permettent de rejoindre la voie technologique. Le succès du baccalauréat professionnel a fragilisé ces classes : un nombre croissant d'élèves de la voie professionnelle s'engage aujourd'hui dans des études technologiques supérieures avec un baccalauréat professionnel plutôt qu'un baccalauréat technologique. En fonction des situations locales, l'un ou l'autre parcours peut avoir sa raison d'être. On s'attachera donc, dans chaque bassin de formation, à identifier clairement et à proposer explicitement aux élèves les " parcours d'accès au technologique supérieur " les mieux adaptés. Lorsqu'ils passeront par le baccalauréat professionnel, il sera nécessaire de veiller à la mise en cohérence des spécialités des baccalauréats professionnels et des BTS demandés, et d'adapter la première année de BTS, notamment dans le domaine de l'enseignement général, pour donner aux élèves les meilleures chances de succès. Il convient en effet tout à la fois de réaffirmer la vocation d'insertion professionnelle du baccalauréat professionnel et d'aménager au mieux pour les élèves qui ont la possibilité d'y réussir les conditions d'entrée dans le technologique supérieur.
Sixième chantier : mieux adapter l'offre de formation
L'offre et les contenus de formation des lycées professionnels doivent évoluer en permanence pour répondre au mieux aux besoins et pour garantir aux élèves les meilleures chances d'insertion professionnelle. A défaut des évolutions nécessaires, la capacité de formation des lycées professionnels risque de se trouver mal utilisée, les spécialités ou les niveaux de formation proposés étant mal adaptés.
Dans l'esprit des réflexions en cours sur la décentralisation, il revient aux recteurs de prendre toutes les initiatives nécessaires pour définir les évolutions souhaitables de la carte des formations, en liaison étroite avec les régions et dans le cadre des plans régionaux de formation professionnelle, avec le souci de la complémentarité des diverses offres de formation tant initiale que continue (éducation nationale, enseignement privé sous contrat, centres de formation des apprentis, enseignement agricole).
On veillera à la réactualisation régulière des programmes d'enseignement et des référentiels de formation. Les commissions professionnelles consultatives (CPC) chargées de cette tâche seront informées des contenus de formation et des diplômes proposés par les pays de l'Union Européenne afin de réfléchir à une harmonisation possible, l'objectif étant d'élargir les débouchés des titulaires de diplômes professionnels français.
Septième chantier : organiser les poursuites d'études
Si les formations professionnelles ont vocation à délivrer des diplômes permettant une insertion professionnelle rapide, elles doivent aussi permettre des poursuites d'études et s'inscrire dans de véritables parcours de formation. D'ores et déjà, la prolongation de la scolarité après le BEP est majoritaire, et la demande de poursuites d'études après le baccalauréat professionnel est croissante. Mais, faute d'être organisées au mieux, ces poursuites d'études ne sont pas toujours efficaces. Tout en réaffirmant la vocation d'insertion professionnelle des baccalauréats professionnels, il importe d'aménager de façon plus cohérente les parcours.
Il faut notamment que les élèves engagés dans les voies professionnelles et technologiques aient les meilleures chances d'être accueillis dans les formations technologiques supérieures (STS ou IUT). Si d'autres orientations ne sont pas exclues, c'est là en effet qu'ils ont les meilleures chances de réussite. Trop d'entre eux (en particulier les bacheliers professionnels et technologiques STT), faute de trouver une place en STS ou en IUT, s'inscrivent dans les premiers cycles universitaires où leur taux d'échec est beaucoup trop important.
Dans chaque académie, et sur le modèle de ce qui a été entrepris par certaines, on mettra en place un système coordonné de suivi des demandes d'inscription en STS et IUT, de façon à utiliser de façon optimale les capacités d'accueil et à examiner prioritairement les demandes des bacheliers technologiques et professionnels compte tenu des conditions évoquées précédemment.
La cohérence de l'ensemble séries technologiques-technologique supérieur sera d'autant mieux assurée que les séries technologiques des lycées verront leur spécificité réaffirmée et au besoin redéfinie. Dans le cadre global du nécessaire rééquilibrage des différentes séries des lycées, l'inspection générale sera chargée de présenter des propositions permettant de mieux faire apparaître la spécificité des séries technologiques tertiaires. Le développement des séries technologiques industrielles fera l'objet d'un effort spécifique.
Les recteurs veilleront au bon équilibre des ouvertures de licences professionnelles, qui doivent rapprocher, par conventions, lycées (STS) aussi bien qu'IUT et Universités. L'actualisation des schémas de développement des formations post-baccalauréat permettra de favoriser la nécessaire cohérence de l'offre d'enseignement supérieur et le bon fonctionnement des orientations.
J'ai l'intention dans les prochaines semaines d'entreprendre un "tour de France" des lycées professionnels et de rencontrer les proviseurs, les chefs de travaux et, naturellement, les équipes pédagogiques afin d'une part de les assurer de mon estime et de mon respect pour le travail qu'ils accomplissent et d'autre part de leur exposer les chantiers que je compte mettre en oeuvre pour valoriser l'enseignement professionnel.
(source http://www.education.gouv.fr, le 14 novembre 2002)