Interview de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, à France-Inter le 10 juin 2004, sur les élections européennes notamment son opposition la Conseitution européenne et à l'entrée de la Turquie en Europe.

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Média : France Inter

Texte intégral

Sthéphane PAOLI : Question Directe, avec Philippe de Villiers, président du MPF - Mouvement pour la France -, tête de liste MPF dans l'Ouest, député de Vendée, et président du Conseil général de Vendée.
Ces élections européennes font apparaître, je cite, "la nécessité d'une coexistence à droite et au centre." Va-t-on vers l'apparition d'un bloc UMP-UDF-MPF ? Il paraît que M. Raffarin vous en aurait parlé ?
Philippe de VILLIERS : C'est-à-dire que M. Raffarin et M. A. Juppé sont en train de constater que cela part dans tous les sens, et que surtout, il y a deux conceptions de l'Europe, et ils ont fini par l'admettre : la conception d'une Europe centralisée, celle des commissaires de Bruxelles, celle de la future Constitution, qui consiste à surplomber la Constitution française d'une Constitution européenne, avec un Etat européen. L'UMP est pour, l'UDF est pour, et moi je suis contre. Il se trouve que, à mesure que les sondages sortent, vous allez voir ceux qui vont sortir dans les 48 heures, et qui me mettent déjà à 8 %, le Premier ministre, qui est pragmatique, se dit : après tout, pourquoi rejeter P. de Villiers ; au contraire, je donne un permis de voter à tous ceux qui le veulent. Donc j'appelle tous les électeurs de l'UMP qui nous écoutent à surtout ne pas se gêner. Ils peuvent faire un franchissement de ligne jaune et voter pour moi.
Sthéphane PAOLI : C'est plus qu'un "franchissement", c'est l'émergence d'un fort mouvement dialectique au sein d'une majorité élargie jusqu'à votre parti ?
Philippe de VILLIERS : C'est-à-dire que, jusqu'à présent, il y avait l'UMP, qui se considérait comme un parti hégémonique, et il y avait une équivalence dans le raisonnement UMP = majorité. Aujourd'hui, on voit que ce n'est pas le cas. Sur la question européenne, sur la question de l'entrée de la Turquie, qui a été évacuée à mon avis trop vite par le président de la République, puisqu'il est favorable à l'entrée de la Turquie, c'est le 1er octobre que la Commission de Bruxelles fera connaître sa recommandation ; sur la question de l'architecture de l'Europe, c'est-à-dire la Constitution européenne, on nous dit que c'est le 18 juin que la décision sera prise ; il y a une divergence fondamentale. Et si le Premier ministre n'accepte pas l'idée que la droite est "plurielle," comme on a dit de la gauche à une certaine époque, alors je pense que le score de l'UMP dimanche sera catastrophique.
Sthéphane PAOLI : Et si le score était mauvais pour la majorité dimanche, que pensez-vous de cette demande des socialistes - plus qu'une proposition - qui disent : il faudra que le Premier ministre s'en aille !
Philippe de VILLIERS : Non, je n'entre pas dans cette...
Sthéphane PAOLI : Juste votre commentaire là-dessus quand même ?
Philippe de VILLIERS : Mon commentaire... C'est au président de la République de tirer les leçons du scrutin. Je veux changer d'Europe pour protéger les Français, protéger nos emplois contre les délocalisations, protéger notre sécurité, protéger notre souveraineté. Mais en même temps, il y a un message que je veux envoyer à nos gouvernants : cessez de reculer, gouvernez avec autorité et avec fermeté ! Toute consultation est porteuse de deux messages. Un message sur l'Europe : Messieurs les commissaires, laissez-nous survivre. Et un message à nos gouvernants : gouvernez !
Sthéphane PAOLI : Les messages que vous envoyez sont forts, ils ont même provoqué la colère en Turquie. Quand vous dites : "la Turquie, il n'est pas question qu'elle rentre au sein de l'Europe, c'est une plate-forme terroriste", vous n'avez pas fait dans la nuance...
Philippe de VILLIERS : Non, mais je me suis basé sur un rapport confidentiel que M. de Villepin a sur son bureau, intitulé "La route des Balkans", qui démontre que, et pour la contrefaçon et pour la drogue et pour l'immigration clandestine, la Turquie est ce que le ministère de l'Intérieur appelle, ce que les policiers du ministère de l'Intérieur appellent, ce que les enquêteurs appellent une plate-forme. [...] Pour moi, la Turquie n'est pas européenne, ni par son histoire, ni par sa géographie, ni par son univers culturel, sans porter d'autres jugements de valeur. Et il faut savoir que le nouveau processus de décision, depuis le Traité de Nice, et demain avec la future Constitution, est indexé sur le poids démographique des pays. Cela veut dire que la Turquie, demain, aurait plus de députés européens que l'Allemagne et plus de voix au Conseil que la France. Et cela veut dire aussi qu'on aurait une frontière commune avec l'Irak, c'est-à-dire une zone hautement conflictuelle. Je pense que ce n'est pas raisonnable. La question est simple : fait-on l'Europe ou fait-on l'Eurasie ?
Sthéphane PAOLI : Sur la Constitution, là aussi votre prise de position est très marquée. Vous dites : "Non, pas de Constitution, parce que cela ferait de nous un land de Bruxelles." Cela va mettre Bruxelles de bonne humeur, ça aussi...
Philippe de VILLIERS : Oui. Cela m'est totalement indifférent ce que peuvent penser les commissaires et responsables de Bruxelles. Je dirais que c'est bon signe si cela les met de mauvaise humeur, parce que, comme je veux que la souveraineté populaire soit rétablie dans notre pays, je n'ai que faire de leurs humeurs. La Constitution européenne, ce sont quatre bouleversements : 1/ la loi européenne sera supérieure à la loi nationale, y compris la Constitution - ce n'est pas rien. 2/ la personnalité juridique accordée à l'Union européenne, qui deviendra un acteur international à part entière, capable de signer les traités en son nom propre et non plus au nom des Etats. 3/ la règle, la majorité qualifiée au Conseil, donc c'est une inversion, fini le droit de veto. 4/ j'allais dire surtout, la création d'un poste de ministre des Affaires étrangères unique. Si cette Constitution était appliquée aujourd'hui, les soldats français seraient en Irak !
Sthéphane PAOLI : Sur les racines chrétiennes... D'abord vous êtes contre la Constitution. Comment peut-on avoir un débat sur l'inscription ou pas des racines chrétiennes dans une Constitution dont vous ne voulez pas ?
Philippe de VILLIERS : Bien sûr, vous avez tout à fait raison. Vous me dispensez de faire ce premier commentaire, effectivement.
Sthéphane PAOLI : Mais néanmoins, la référence vous paraît-elle nécessaire ou pas ?
Philippe de VILLIERS : C'est symptomatique. Quelle est donc cette Europe sans géographie, sans histoire et sans racines ? Le fait qu'il y ait une référence aux racines chrétiennes n'est absolument pas contraire au principe de laïcité. Et c'est M. Erdogan, le Premier ministre turc, qui a demandé à J. Chirac de ne pas mettre cette insertion dans la Constitution, pour ne pas gêner l'entrée de la Turquie.
(Source :premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 11 juin 2004)