Texte intégral
Q- La mobilisation, hier, à la SNCF qui a décidé l'entreprise publique à annoncer 300 embauches supplémentaires et une réunion sur les salaires en février, est-elle une indication de la progressive montée en pression sociale ? Mais, le meilleur dialogue entre syndicats, direction et usagers, à la SNCF, grâce au système d'alerte sociale, est-il une autre indication des nouveaux rapports possibles entre les partenaires sociaux ? Les fonctionnaires manifestent aujourd'hui, les enseignants, les infirmières, sur la question des rémunérations, surtout, mais pas seulement : sur une meilleure reconnaissance des métiers aussi. Invité F. Chérèque, secrétaire général de la CFDT. Quel enseignement tirez-vous de ce qui s'est passé hier à la SNCF, et au fond, de cette ligne de force qui montre que la direction a entendu qu'il se passait quelque chose, et qui donne quelque chose en échange ?
R- C'est une preuve, d'une part, que le mécontentement des cheminots face à l'évolution de leur entreprise est réel, puisque le directeur de l'entreprise a montré qu'il avait écouté, donc qu'il était capable de donner une partie des réponses. Ce n'est pas la réponse totale. C'est aussi une preuve, comme vous l'avez dit, que cet accord d'anticipation des conflits, d'alerte sociale, est un bon signe pour permettre un meilleur dialogue et peut-être une résolution un peu plus pacifique des conflits. La CFDT a fait déclencher cette alerte sociale avant ce conflit, avec la CFTC. Seulement deux organisations l'ont fait, ce qui n'a pas permis d'éviter la grève. On peut le regretter mais on voit que...
Q- Auriez-vous été partisan de l'éviter ?
R- La CFDT a déclenché l'alerte sociale comme le veut l'accord, pour permettre de trouver une solution avant de déclencher le conflit. Nous n'y sommes pas arrivés cette fois-ci, mais je note que l'on a déjà un début de résolution. Et puis, je note aussi, par exemple, pour revenir à cet exemple, que la RATP n'était pas en grève hier, certainement parce que l'on a divisé par six, en dix ans, le nombre de jours de grève à la RATP par ce système d'alerte sociale. Je crois qu'il faut laisser du temps pour qu'il s'installe à la SNCF et, pour l'avenir, il y aura moins de journées de grève à la SNCF, ce qui est déjà le cas aujourd'hui.
Q- On voit clairement deux approches radicalement différentes : monsieur Thibault, de la CGT, était là la semaine dernière, nous disant "forte mobilisation", et que la CGT appelait vraiment à se rassembler, notamment à la SNCF - ça a été le cas hier. Vous, vous dites "non", il y a une autre méthode : se parler beaucoup plus en amont et trouver d'autres voies possibles à la négociation. Où en est-on aujourd'hui ? Parce qu'on a aussi un peu l'impression, notamment du côté du Gouvernement, que, quand on dit "service minimum" - c'était le cas de monsieur Copé l'autre jour - ce n'est pas en l'imposant que l'on fera quelque chose, mais plutôt en dialoguant. Où en est-on aujourd'hui des rapports sociaux dans ce pays ?
R- On est dans une situation difficile. S'il y a des grèves aujourd'hui dans la fonction publique, c'est que le dialogue dans la fonction publique n'est pas efficace. S'il y a une journée d'action le 5 février sur les 35 heures dans le privé, c'est que le Gouvernement, à l'inverse de tout ce qu'il a dit récemment, passe par la loi pour transformer cette loi sur les 35 heures plutôt que par la négociation. Donc, on voit bien que, même s'il y a des signes donnés par le Gouvernement, en disant "on va essayer de faire du dialogue", dans les faits, on n'est encore pas dans ce cas-là. Donc, une des difficultés du syndicalisme aujourd'hui, tel que le conçoit la CFDT, c'est-à-dire, plutôt le dialogue que l'affrontement, cette difficulté, c'est simplement parce qu'on a face à nous des règles du dialogue social qui ne permettent pas suffisamment d'aller là-dessus. C'est-à-dire que les politiques veulent régler les problèmes sans les syndicats, ils veulent garder le pouvoir à la loi, on le voit bien. Même le président de l'Assemblée nationale s'en plaint. D'autre part, on a, par exemple dans la fonction publique, des règles de dialogue social qui ne permettent pas suffisamment la négociation.
Q- Mais y a-t-il encore un vrai dialogue social ? Monsieur Seillière, hier, en tant que patron des patrons français, qui tenait son dernier grand meeting, triomphe sur la question des 35 heures, tel qu'il la présente, en disant "Ca y est, j'ai réussi ce que je voulais, j'ai obtenu que l'on modifie sensiblement la problématique des 35 heures - c'est le Medef de son côté. Vous dites du Gouvernement qu'il engage des actions sans se concerter avec vous. On a l'impression que les syndicats sont un peu laissés sur le bord de la route aujourd'hui ?
R- Sur la question des 35 heures, on voit bien que le balancier tombe plutôt du coté patronal, c'est-à-dire que la réforme des 35 heures va plutôt dans ce sens-là. On a vu, récemment, sur la loi sur les licenciements, que monsieur Seillière se plaignait que cela tombe de l'autre côté. Je crois qu'un des évènements importants ces dernières années, c'était la volte-face du Medef qui, après avoir prôné la refondation sociale et l'évolution par la négociation, a changé son discours avec cette fameuse phrase : "ce que la loi fait, la loi peut le défaire". On a donc eu un changement de pied du Medef qui allait plus sur le terrain du lobbying auprès des députés pour changer la loi, plutôt que le terrain de la négociation. L'enjeu des mois qui viennent, c'est de revenir sur le terrain de la négociation, et d'aller sur des sujets qui sont concrets, tels : la pénibilité, l'emploi des seniors, les problèmes de télétravail, de santé au travail. Là, on a des sujets de négociations qui nous sont proposés, il faut qu'on les prenne en main pour montrer que ce système de dialogue social a encore un avenir dans notre pays. Sinon, on sera dans un blocage qui sera plus persistant.
Q- Regrettez-vous d'avoir souscrit à une négociation et de vous être engagé à ce point sur la question des 35 heures, notamment, aussi, avec et en face du Medef aujourd'hui ?
R- Aujourd'hui, les 35 heures qu'est-ce que c'est en termes de négociation ? C'est 72 000 accords d'entreprises entre 1997 et 2000, y compris dans des petites entreprises, avec des dizaines de milliers de mandatés syndicaux qui ont été désignés dans les entreprises pour négocier là où il n'y avait jamais de dialogue social. Donc, les 35 heures, si on peut amener certaines critiques sur la façon de faire, c'était d'abord un formidable élan de négociation. C'est une des raisons pour lesquelles, on dit au Gouvernement que ce que le mandatement, ce que la négociation [affaire ?] des entreprises, il n'est pas question d'accepter qu'une évolution peut être acceptable dans certains endroits se fasse sans négociation. C'est un des points de désaccord profond que l'on a avec le Gouvernement sur son projet de loi.
Q- Autre point qui était d'ailleurs remarqué aussi sur cette antenne par F. Bayrou, un matin où il était l'invité de "Question directe", celui de l'engagement de la parole, et donc de la valeur de la parole dans une négociation. Aujourd'hui, les fonctionnaires manifestent, et notamment les enseignants qui ont attrapé une méchante colère lorsqu'ils ont entendu le Gouvernement dire que les jours de grève ne seront pas payés. "Ah la belle affaire !, disent les enseignants, ils ne sont jamais payés !" Alors quelle est la réalité des choses ? Comment présenter les choses pour faire que, quand une parole est engagée quelque part, cette parole soit d'abord vraie, juste, et que l'on puisse construire quelque chose sur elle ?
R- Je crois que le ministre de la Fonction publique se cache derrière des provocations pour ne pas montrer son incapacité à proposer un projet d'avenir pour les fonctions publiques.
Q- Vous dites que c'est une provocation de dire que les jours de grève ne seront pas payés ?
R- Oui. J'ai été fonctionnaire pendant quinze ans, je n'ai jamais été payé pour un jour de grève. La CFDT n'a jamais demandé à ce que l'on paye les jours de grève. C'est une des raisons pour lesquelles, on veut utiliser la grève pour des moyens de pression ultimes quand on a un échec de la négociation ce qui est le cas dans les négociations sur les salaires dans les fonctions publiques. Donc, on ne le demande pas, et il n'est donc pas question d'en discuter avec le ministre. Mais faire une provocation de ce type de la part du ministre, c'est simplement montrer son incapacité, ou cacher plutôt, son incapacité à avoir un vrai projet demain, pour l'Etat, c'est-à-dire de quel Etat a-t-on besoin demain, dans notre pays ? Et derrière ce projet pour l'Etat, de quels fonctionnaires a t- on besoin ? Le nombre, les qualifications et les salaires. Or, le Gouvernement met la charrue avant les bufs, supprime des fonctionnaires et ne fait pas de projet. Là, on a un vrai problème d'avenir pour les fonctionnaires, qui est, je crois, l'élément principal du mécontentement d'aujourd'hui.
Q- A vous écouter, on est dans une situation qui est assez bloquée, donc quelle ligne faut-il engager ? C'est plutôt la vision CGT - "on y va, on se mobilise" - ou c'est plutôt la vision CFDT Chérèque - on essaye de se parler quand même ?
R- La CFDT ne veut pas opposer ces deux visions. La CFDT a des projets d'évolution de l'Etat, d'évolution des fonctions publiques. Elle est prête à en discuter maintenant. Par moment, quand on a face à nous des interlocuteurs qui ne veulent pas discuter, on peut utiliser, comme on le fait aujourd'hui, la manifestation, la grève. C'est pour cela qu'on est dans le mouvement aujourd'hui. Maintenant, je crois que la meilleure solution, c'est d'essayer de donner un peu de sens. Le problème de notre pays aujourd'hui, que ce soit dans le privé pour les salariés du privé par rapport à l'emploi, que dans le public, pour les fonctions publiques, c'est un problème de sens, de vision et d'espoir. Donc, pourquoi ne nous mettons-nous pas autour d'une table pour avoir un vrai débat sur l'avenir des fonctions publiques ? Quel est notre projet, demain, pour l'Etat ? Ensuite, on pourra toujours décliner quel est le nombre de fonctionnaires dont on a besoin, quelles sont les qualifications, les classifications ; voilà les éléments à mes yeux. Je pense qu'aujourd'hui, le Gouvernement a peur d'aborder ce problème là, parce qu'il ne l'aborde que sur le problème financier. Un fonctionnaire entend deux choses : "vous coûtez trop cher", "vous êtes trop nombreux". Ce n'est pas motivant de travailler dans ce système. Donc, si on veut des salariés motivés, des fonctionnaires motivés, on a besoin, un peu, d'avenir, de projets. C'est ce qui manque dans notre pays.
Q- Votre conviction intime aujourd'hui, c'est que la fonction publique est menacée que les services publics, à terme, sont menacés ou pas ?
R- Menacés de disparition, bien évidemment non. On sait très bien que dans un Etat moderne, on a besoin de fonction publique et de services publics. Mais menacée dans son efficacité, oui, par retrait financier et retrait de moyens et par manque de projet. Il y a deux façons d'amener une entreprise, comme un service public en difficulté, c'est de ne pas avoir de projet, et c'est d'enlever des moyens. Et c'est ce qui se passe actuellement. C'est une des raisons pour lesquelles je lance un appel le plus vibrant possible en disant : "recréons des projets !, redonnons de l'espoir !". Quand vous êtes dans une entreprise, si votre patron n'a pas de projet, si votre patron vous dit que vous lui coûtez trop cher, si votre patron dit que vous être trop nombreux, l'entreprise ne tourne plus, parce que les salariés n'ont plus de dynamisme. C'est pareil dans les fonctions publiques. Donc, ce que l'on attend des politiques, c'est de créer du projet. Et nous, on s'y met à la CFDT, on essaye de le construire actuellement, parce que cela fait maintenant deux ans que l'on y réfléchit. Il serait temps que les hommes politiques s'y mettent aussi.
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 20 janvier 2005)
R- C'est une preuve, d'une part, que le mécontentement des cheminots face à l'évolution de leur entreprise est réel, puisque le directeur de l'entreprise a montré qu'il avait écouté, donc qu'il était capable de donner une partie des réponses. Ce n'est pas la réponse totale. C'est aussi une preuve, comme vous l'avez dit, que cet accord d'anticipation des conflits, d'alerte sociale, est un bon signe pour permettre un meilleur dialogue et peut-être une résolution un peu plus pacifique des conflits. La CFDT a fait déclencher cette alerte sociale avant ce conflit, avec la CFTC. Seulement deux organisations l'ont fait, ce qui n'a pas permis d'éviter la grève. On peut le regretter mais on voit que...
Q- Auriez-vous été partisan de l'éviter ?
R- La CFDT a déclenché l'alerte sociale comme le veut l'accord, pour permettre de trouver une solution avant de déclencher le conflit. Nous n'y sommes pas arrivés cette fois-ci, mais je note que l'on a déjà un début de résolution. Et puis, je note aussi, par exemple, pour revenir à cet exemple, que la RATP n'était pas en grève hier, certainement parce que l'on a divisé par six, en dix ans, le nombre de jours de grève à la RATP par ce système d'alerte sociale. Je crois qu'il faut laisser du temps pour qu'il s'installe à la SNCF et, pour l'avenir, il y aura moins de journées de grève à la SNCF, ce qui est déjà le cas aujourd'hui.
Q- On voit clairement deux approches radicalement différentes : monsieur Thibault, de la CGT, était là la semaine dernière, nous disant "forte mobilisation", et que la CGT appelait vraiment à se rassembler, notamment à la SNCF - ça a été le cas hier. Vous, vous dites "non", il y a une autre méthode : se parler beaucoup plus en amont et trouver d'autres voies possibles à la négociation. Où en est-on aujourd'hui ? Parce qu'on a aussi un peu l'impression, notamment du côté du Gouvernement, que, quand on dit "service minimum" - c'était le cas de monsieur Copé l'autre jour - ce n'est pas en l'imposant que l'on fera quelque chose, mais plutôt en dialoguant. Où en est-on aujourd'hui des rapports sociaux dans ce pays ?
R- On est dans une situation difficile. S'il y a des grèves aujourd'hui dans la fonction publique, c'est que le dialogue dans la fonction publique n'est pas efficace. S'il y a une journée d'action le 5 février sur les 35 heures dans le privé, c'est que le Gouvernement, à l'inverse de tout ce qu'il a dit récemment, passe par la loi pour transformer cette loi sur les 35 heures plutôt que par la négociation. Donc, on voit bien que, même s'il y a des signes donnés par le Gouvernement, en disant "on va essayer de faire du dialogue", dans les faits, on n'est encore pas dans ce cas-là. Donc, une des difficultés du syndicalisme aujourd'hui, tel que le conçoit la CFDT, c'est-à-dire, plutôt le dialogue que l'affrontement, cette difficulté, c'est simplement parce qu'on a face à nous des règles du dialogue social qui ne permettent pas suffisamment d'aller là-dessus. C'est-à-dire que les politiques veulent régler les problèmes sans les syndicats, ils veulent garder le pouvoir à la loi, on le voit bien. Même le président de l'Assemblée nationale s'en plaint. D'autre part, on a, par exemple dans la fonction publique, des règles de dialogue social qui ne permettent pas suffisamment la négociation.
Q- Mais y a-t-il encore un vrai dialogue social ? Monsieur Seillière, hier, en tant que patron des patrons français, qui tenait son dernier grand meeting, triomphe sur la question des 35 heures, tel qu'il la présente, en disant "Ca y est, j'ai réussi ce que je voulais, j'ai obtenu que l'on modifie sensiblement la problématique des 35 heures - c'est le Medef de son côté. Vous dites du Gouvernement qu'il engage des actions sans se concerter avec vous. On a l'impression que les syndicats sont un peu laissés sur le bord de la route aujourd'hui ?
R- Sur la question des 35 heures, on voit bien que le balancier tombe plutôt du coté patronal, c'est-à-dire que la réforme des 35 heures va plutôt dans ce sens-là. On a vu, récemment, sur la loi sur les licenciements, que monsieur Seillière se plaignait que cela tombe de l'autre côté. Je crois qu'un des évènements importants ces dernières années, c'était la volte-face du Medef qui, après avoir prôné la refondation sociale et l'évolution par la négociation, a changé son discours avec cette fameuse phrase : "ce que la loi fait, la loi peut le défaire". On a donc eu un changement de pied du Medef qui allait plus sur le terrain du lobbying auprès des députés pour changer la loi, plutôt que le terrain de la négociation. L'enjeu des mois qui viennent, c'est de revenir sur le terrain de la négociation, et d'aller sur des sujets qui sont concrets, tels : la pénibilité, l'emploi des seniors, les problèmes de télétravail, de santé au travail. Là, on a des sujets de négociations qui nous sont proposés, il faut qu'on les prenne en main pour montrer que ce système de dialogue social a encore un avenir dans notre pays. Sinon, on sera dans un blocage qui sera plus persistant.
Q- Regrettez-vous d'avoir souscrit à une négociation et de vous être engagé à ce point sur la question des 35 heures, notamment, aussi, avec et en face du Medef aujourd'hui ?
R- Aujourd'hui, les 35 heures qu'est-ce que c'est en termes de négociation ? C'est 72 000 accords d'entreprises entre 1997 et 2000, y compris dans des petites entreprises, avec des dizaines de milliers de mandatés syndicaux qui ont été désignés dans les entreprises pour négocier là où il n'y avait jamais de dialogue social. Donc, les 35 heures, si on peut amener certaines critiques sur la façon de faire, c'était d'abord un formidable élan de négociation. C'est une des raisons pour lesquelles, on dit au Gouvernement que ce que le mandatement, ce que la négociation [affaire ?] des entreprises, il n'est pas question d'accepter qu'une évolution peut être acceptable dans certains endroits se fasse sans négociation. C'est un des points de désaccord profond que l'on a avec le Gouvernement sur son projet de loi.
Q- Autre point qui était d'ailleurs remarqué aussi sur cette antenne par F. Bayrou, un matin où il était l'invité de "Question directe", celui de l'engagement de la parole, et donc de la valeur de la parole dans une négociation. Aujourd'hui, les fonctionnaires manifestent, et notamment les enseignants qui ont attrapé une méchante colère lorsqu'ils ont entendu le Gouvernement dire que les jours de grève ne seront pas payés. "Ah la belle affaire !, disent les enseignants, ils ne sont jamais payés !" Alors quelle est la réalité des choses ? Comment présenter les choses pour faire que, quand une parole est engagée quelque part, cette parole soit d'abord vraie, juste, et que l'on puisse construire quelque chose sur elle ?
R- Je crois que le ministre de la Fonction publique se cache derrière des provocations pour ne pas montrer son incapacité à proposer un projet d'avenir pour les fonctions publiques.
Q- Vous dites que c'est une provocation de dire que les jours de grève ne seront pas payés ?
R- Oui. J'ai été fonctionnaire pendant quinze ans, je n'ai jamais été payé pour un jour de grève. La CFDT n'a jamais demandé à ce que l'on paye les jours de grève. C'est une des raisons pour lesquelles, on veut utiliser la grève pour des moyens de pression ultimes quand on a un échec de la négociation ce qui est le cas dans les négociations sur les salaires dans les fonctions publiques. Donc, on ne le demande pas, et il n'est donc pas question d'en discuter avec le ministre. Mais faire une provocation de ce type de la part du ministre, c'est simplement montrer son incapacité, ou cacher plutôt, son incapacité à avoir un vrai projet demain, pour l'Etat, c'est-à-dire de quel Etat a-t-on besoin demain, dans notre pays ? Et derrière ce projet pour l'Etat, de quels fonctionnaires a t- on besoin ? Le nombre, les qualifications et les salaires. Or, le Gouvernement met la charrue avant les bufs, supprime des fonctionnaires et ne fait pas de projet. Là, on a un vrai problème d'avenir pour les fonctionnaires, qui est, je crois, l'élément principal du mécontentement d'aujourd'hui.
Q- A vous écouter, on est dans une situation qui est assez bloquée, donc quelle ligne faut-il engager ? C'est plutôt la vision CGT - "on y va, on se mobilise" - ou c'est plutôt la vision CFDT Chérèque - on essaye de se parler quand même ?
R- La CFDT ne veut pas opposer ces deux visions. La CFDT a des projets d'évolution de l'Etat, d'évolution des fonctions publiques. Elle est prête à en discuter maintenant. Par moment, quand on a face à nous des interlocuteurs qui ne veulent pas discuter, on peut utiliser, comme on le fait aujourd'hui, la manifestation, la grève. C'est pour cela qu'on est dans le mouvement aujourd'hui. Maintenant, je crois que la meilleure solution, c'est d'essayer de donner un peu de sens. Le problème de notre pays aujourd'hui, que ce soit dans le privé pour les salariés du privé par rapport à l'emploi, que dans le public, pour les fonctions publiques, c'est un problème de sens, de vision et d'espoir. Donc, pourquoi ne nous mettons-nous pas autour d'une table pour avoir un vrai débat sur l'avenir des fonctions publiques ? Quel est notre projet, demain, pour l'Etat ? Ensuite, on pourra toujours décliner quel est le nombre de fonctionnaires dont on a besoin, quelles sont les qualifications, les classifications ; voilà les éléments à mes yeux. Je pense qu'aujourd'hui, le Gouvernement a peur d'aborder ce problème là, parce qu'il ne l'aborde que sur le problème financier. Un fonctionnaire entend deux choses : "vous coûtez trop cher", "vous êtes trop nombreux". Ce n'est pas motivant de travailler dans ce système. Donc, si on veut des salariés motivés, des fonctionnaires motivés, on a besoin, un peu, d'avenir, de projets. C'est ce qui manque dans notre pays.
Q- Votre conviction intime aujourd'hui, c'est que la fonction publique est menacée que les services publics, à terme, sont menacés ou pas ?
R- Menacés de disparition, bien évidemment non. On sait très bien que dans un Etat moderne, on a besoin de fonction publique et de services publics. Mais menacée dans son efficacité, oui, par retrait financier et retrait de moyens et par manque de projet. Il y a deux façons d'amener une entreprise, comme un service public en difficulté, c'est de ne pas avoir de projet, et c'est d'enlever des moyens. Et c'est ce qui se passe actuellement. C'est une des raisons pour lesquelles je lance un appel le plus vibrant possible en disant : "recréons des projets !, redonnons de l'espoir !". Quand vous êtes dans une entreprise, si votre patron n'a pas de projet, si votre patron vous dit que vous lui coûtez trop cher, si votre patron dit que vous être trop nombreux, l'entreprise ne tourne plus, parce que les salariés n'ont plus de dynamisme. C'est pareil dans les fonctions publiques. Donc, ce que l'on attend des politiques, c'est de créer du projet. Et nous, on s'y met à la CFDT, on essaye de le construire actuellement, parce que cela fait maintenant deux ans que l'on y réfléchit. Il serait temps que les hommes politiques s'y mettent aussi.
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 20 janvier 2005)