Texte intégral
Pourquoi avoir donné naissance pour la première fois à un ministère chargé spécifiquement de l'enseignement professionnel ? Ne risque-t-on pas de le marginaliser ?
D'abord, c'était une réponse politique au mouvement social qui était en cours. Ensuite, les termes " enseignement professionnel " ne signifient pas qu'il y aurait une filière de ce type coupée du reste. Je pense que l'objectif de la professionnalisation s'applique à tous les niveaux d'enseignement, des diplômes de LP à la licence professionnelle, aux IUP, aux écoles d'ingénieurs, etc., voire aux DESS, bien que, sur ce point, les compétences des deux ministères ne soient pas encore bien réparties. Mon travail est donc de prendre en charge l'organisation de la professionnalisation des formations et de sa fluidité entre les divers compartiments. Par exemple, quelles passerelles peut-on mettre en place après le bac pro pour monter en BTS ? Comment faire en sorte que ces diplômés ne se dirigent pas tous vers des formations universitaires théoriques pour lesquelles ils ne sont pas préparés ? Vous savez, mon travail, ici, c'est d'être l'" ajusteur-régleur ". Pour ce faire, il faut que tous les acteurs pensent ensemble la professionnalisation. J'aimerais qu'une convention de l'enseignement professionnel étudie chaque année une ou deux grandes questions.
Mais, de manière plus globale, je pense que la raison d'être de ce ministère est que la nouvelle donne économique va aboutir à revoir complètement les approches qui prévalaient jusque-là dans le domaine. A partie de 16 ans, une fois l'obligation scolaire terminée, certains jeunes partent en entreprise, sont embauchés et ne reviennent pas. C'est beaucoup plus fréquent qu'il y a quelques années et, en un sens, c'est tant mieux. Mais est-ce vraiment cela que nous voulons ? On sait que ces jeunes peu qualifiés, en l'état actuel des choses, sont presque perdus pour la formation continue. La meilleure garantie de leur adaptabilité future, c'est d'avoir eu une formation initiale importante. Autre question qui lui est liée, celle du statut de ces jeunes. En bac pro, beaucoup sont âgés de 19, 20, voire 21 ans. Ce sont donc des citoyens. Ce sont parfois aussi de jeunes pères et mères de famille. J'ai demandé une enquête à l'inspection générale de l'éducation nationale (IGEN), qui précisera leur profil. En tout cas, je crois que le problème du statut social du jeune en formation se pose. La nouvelle donne économique aura aussi des incidences sur la population enseignante. Un bon nombre vont partir en retraite dans les années qui viennent. Qui les remplacera, sachant que l'embauche dans le secteur privé est de nouveau dynamique ? La question est plus épineuse encore pour ceux qui enseignent des spécialités rares, car les entreprises les paient mieux que nous.
Votre cabinet, encore incomplet, est constitué d'une bonne part de gens jeunes, issus d'organisations étudiantes ou de mouvements de lutte contre le racisme. Avez-vous voulu signifier par là votre différence ?
J'ai surtout voulu réunir une équipe syndicalement indéchiffrable ! Du fait d'un maniement étrange de la décision politique, les relations sociales que j'ai trouvées ici en arrivant étaient complètement carbonisées ! La compétition entre secteurs, entre disciplines était exacerbée. J'ai donc fait en sorte que l'on ne puisse pas accoler d'étiquette FSU, CGT, CFDT ou autre à aucun de mes conseillers. J'ai voulu travailler avec des jeunes, c'est vrai, pour leur dynamisme. Mais toutes les générations sont représentées Ils viennent du mouvement social, parce qu'ici on pratique la validation des acquis militants. Enfin, ils sont couverts de diplômes, en guise de signal à certains jeunes : on peut faire des études poussées et s'engager dans la société.
Comment organisez-vous votre travail avec Jack Lang ?
Personnellement, nous nous entendons bien, tout en étant de tempéraments différents. Il a beaucoup d'humour, moi aussi. C'est un gros bosseur, je suis un besogneux ! Nous avons des rencontres informelles toutes les semaines, avec une liste de dossiers à traiter. Il y a un écueil que nous voulons éviter : les bisbilles de cabinet. Elles ne se produiront pas.
Que pensez-vous de l'action de Claude Allègre au ministère ?
Je suis comme tout le monde, navré de la conclusion que celle-ci a connue. Je ne pense pas qu'on puisse tirer un trait sur ce qu'il a voulu faire. Mais je pars du réel : une forme de situation assez explosée. On ne peut jouer les parents contre les profs, les profs contre les parents, les syndicats les uns contre les autres, l'administration contre elle-même Maintenant il faut réunir tout le monde, et construire. On ne peut plus décréter. C'est pour cela que j'ai parlé de coproduction. Aussitôt, on m'a jeté à la figure que je voulais faire de la cogestion. Or la coproduction, c'est le contraire de la cogestion. Permettez-moi de vous dire que ce que j'ai vu, cela ressemblait à certains égards et dans certains cas à une cogestion extrême sur certains dossiers. Moi, quand je suis arrivé ici, j'ai reçu tout le monde à égalité : transparence avec tous. Je ne vois pas pourquoi je cacherais aux uns ce que je dis aux autres.
Pensez-vous avoir accompli votre première mission : éteindre la crise des L.P. ?
Non, on a fait beaucoup de choses dans le sens de ce qui était demandé, mais je ne veux pas cacher le fait qu'un malaise demeure. Il y a eu beaucoup de blessures et la mise en uvre des décisions bouscule encore les habitudes. Donc, je n'ai pas fini d'expliquer et d'expliquer encore Il faut tenir compte de l'état d'esprit des gens qui travaillent, se dévouent, et ne savent plus très bien où ils en sont. Ils ont à faire entrer une réforme qui, il est vrai, n'est pas forcément très claire et ne leur a pas toujours été clairement exposée.
C'est pour cette raison que vous avez estimé que la charte n'était qu'un document d'étape ?
Le rejet était tel qu'on ne pouvait faire qu'un constat : on est passé à côté de l'objectif. Le premier objectif est de créer du consentement et du " vouloir travailler ensemble ". Je ne veux ni décider de tirer un trait en oubliant que cette charte est le résultat de très nombreuses concertations ni l'imposer. Donc c'est un document d'étape, à l'intérieur d'une vaste discussion sur l'avenir de l'enseignement professionnel, qui n'est sûrement pas close aujourd'hui, d'autant que la nouvelle donne économique la relance sur d'autres bases.
Allez-vous revoir les grilles horaires de bac pro et de BEP, toujours contestées ?
Ce dossier est complexe. Les recteurs se sont mis à appliquer le statut de 1992 sur les PLP en pensant qu'Allègre était en train de pérenniser l'annualisation qui y était inscrite. C'est comme ça que cela s'est passé. C'est là que le fossé s'est creusé : pendant que les uns discutaient, les autres appliquaient. Si bien que, sur le terrain, les enseignants ont pensé qu'on se moquait d'eux. Et, en effet, il y avait quelque chose d'étrange dans la situation. Les grilles horaires ont été bâties à partir de marges de manuvre que donnait l'annualisation. Aujourd'hui, il n'y a plus d'annualisation : comment fait-on ? Dans beaucoup de branches et de disciplines, avec les moyens supplémentaires -c'est-à-dire quand même 2670 équivalents postes, soit plus de 43 000 heures supplémentaires-, les recteurs disent que ça passe. En même temps, il n'y a pas de suppression de poste liée à la grille horaire. Mais, dans certains secteurs, cela coince. Pour deux raisons. Tout d'abord, le fameux projet pluridisciplinaire à caractère professionnel. Personne ne savait par quel bout l'attraper. Et tout le monde avait peur qu'on commence début septembre sur la base d'une espèce d'oukase du ministre. Or, dans ce ministère, notre critère numéro un, c'est la faisabilité. Donc le projet pédagogique s'appliquera pour l'année 2000-2001 et ils auront tout le premier trimestre pour le mettre au point. Personne n'aura le couteau sous la gorge. Fin juin, nous enverrons la circulaire d'application. Dès le 10 mai, j'aurai une ébauche de texte que je vais discuter avec les syndicats. Nous partons de zéro, puisque rien n'avait été rédigé avant moi.
Quant aux grilles horaires, avec les équivalents postes qui ont été dégagés, l'allongement de la durée des enseignements -par baisse d'une semaine de la durée des examens- fait que ça passe. Sauf dans certaines branches comme l'hôtellerie-restauration. Là j'ai mis sur pied une commission de suivi avec la Desco et l'IGE N pour cette spécialité. L'année prochaine sera pour celle-ci une année de transition. Je donnerai des consignes vers le mois de juin pour expliquer comment on procède. Car là on ne peut pas se contenter de compacter. Je ne suis pas pour des dispositifs qui ne se préoccupent pas de la cohésion pédagogique des programmes. Il va falloir tout réexaminer, je dispose, outre la baisse de la durée des examens d'une semaine, de deux leviers possibles : la réduction des périodes en entreprise, notamment en BEP (également d'une semaine) et la prise en compte dans l'enseignement d'une discipline des heures de la discipline effectuées dans le cadre du projet pluridisciplinaire.
(source http://www.education.gouv.fr, le 2 octobre 2000)
D'abord, c'était une réponse politique au mouvement social qui était en cours. Ensuite, les termes " enseignement professionnel " ne signifient pas qu'il y aurait une filière de ce type coupée du reste. Je pense que l'objectif de la professionnalisation s'applique à tous les niveaux d'enseignement, des diplômes de LP à la licence professionnelle, aux IUP, aux écoles d'ingénieurs, etc., voire aux DESS, bien que, sur ce point, les compétences des deux ministères ne soient pas encore bien réparties. Mon travail est donc de prendre en charge l'organisation de la professionnalisation des formations et de sa fluidité entre les divers compartiments. Par exemple, quelles passerelles peut-on mettre en place après le bac pro pour monter en BTS ? Comment faire en sorte que ces diplômés ne se dirigent pas tous vers des formations universitaires théoriques pour lesquelles ils ne sont pas préparés ? Vous savez, mon travail, ici, c'est d'être l'" ajusteur-régleur ". Pour ce faire, il faut que tous les acteurs pensent ensemble la professionnalisation. J'aimerais qu'une convention de l'enseignement professionnel étudie chaque année une ou deux grandes questions.
Mais, de manière plus globale, je pense que la raison d'être de ce ministère est que la nouvelle donne économique va aboutir à revoir complètement les approches qui prévalaient jusque-là dans le domaine. A partie de 16 ans, une fois l'obligation scolaire terminée, certains jeunes partent en entreprise, sont embauchés et ne reviennent pas. C'est beaucoup plus fréquent qu'il y a quelques années et, en un sens, c'est tant mieux. Mais est-ce vraiment cela que nous voulons ? On sait que ces jeunes peu qualifiés, en l'état actuel des choses, sont presque perdus pour la formation continue. La meilleure garantie de leur adaptabilité future, c'est d'avoir eu une formation initiale importante. Autre question qui lui est liée, celle du statut de ces jeunes. En bac pro, beaucoup sont âgés de 19, 20, voire 21 ans. Ce sont donc des citoyens. Ce sont parfois aussi de jeunes pères et mères de famille. J'ai demandé une enquête à l'inspection générale de l'éducation nationale (IGEN), qui précisera leur profil. En tout cas, je crois que le problème du statut social du jeune en formation se pose. La nouvelle donne économique aura aussi des incidences sur la population enseignante. Un bon nombre vont partir en retraite dans les années qui viennent. Qui les remplacera, sachant que l'embauche dans le secteur privé est de nouveau dynamique ? La question est plus épineuse encore pour ceux qui enseignent des spécialités rares, car les entreprises les paient mieux que nous.
Votre cabinet, encore incomplet, est constitué d'une bonne part de gens jeunes, issus d'organisations étudiantes ou de mouvements de lutte contre le racisme. Avez-vous voulu signifier par là votre différence ?
J'ai surtout voulu réunir une équipe syndicalement indéchiffrable ! Du fait d'un maniement étrange de la décision politique, les relations sociales que j'ai trouvées ici en arrivant étaient complètement carbonisées ! La compétition entre secteurs, entre disciplines était exacerbée. J'ai donc fait en sorte que l'on ne puisse pas accoler d'étiquette FSU, CGT, CFDT ou autre à aucun de mes conseillers. J'ai voulu travailler avec des jeunes, c'est vrai, pour leur dynamisme. Mais toutes les générations sont représentées Ils viennent du mouvement social, parce qu'ici on pratique la validation des acquis militants. Enfin, ils sont couverts de diplômes, en guise de signal à certains jeunes : on peut faire des études poussées et s'engager dans la société.
Comment organisez-vous votre travail avec Jack Lang ?
Personnellement, nous nous entendons bien, tout en étant de tempéraments différents. Il a beaucoup d'humour, moi aussi. C'est un gros bosseur, je suis un besogneux ! Nous avons des rencontres informelles toutes les semaines, avec une liste de dossiers à traiter. Il y a un écueil que nous voulons éviter : les bisbilles de cabinet. Elles ne se produiront pas.
Que pensez-vous de l'action de Claude Allègre au ministère ?
Je suis comme tout le monde, navré de la conclusion que celle-ci a connue. Je ne pense pas qu'on puisse tirer un trait sur ce qu'il a voulu faire. Mais je pars du réel : une forme de situation assez explosée. On ne peut jouer les parents contre les profs, les profs contre les parents, les syndicats les uns contre les autres, l'administration contre elle-même Maintenant il faut réunir tout le monde, et construire. On ne peut plus décréter. C'est pour cela que j'ai parlé de coproduction. Aussitôt, on m'a jeté à la figure que je voulais faire de la cogestion. Or la coproduction, c'est le contraire de la cogestion. Permettez-moi de vous dire que ce que j'ai vu, cela ressemblait à certains égards et dans certains cas à une cogestion extrême sur certains dossiers. Moi, quand je suis arrivé ici, j'ai reçu tout le monde à égalité : transparence avec tous. Je ne vois pas pourquoi je cacherais aux uns ce que je dis aux autres.
Pensez-vous avoir accompli votre première mission : éteindre la crise des L.P. ?
Non, on a fait beaucoup de choses dans le sens de ce qui était demandé, mais je ne veux pas cacher le fait qu'un malaise demeure. Il y a eu beaucoup de blessures et la mise en uvre des décisions bouscule encore les habitudes. Donc, je n'ai pas fini d'expliquer et d'expliquer encore Il faut tenir compte de l'état d'esprit des gens qui travaillent, se dévouent, et ne savent plus très bien où ils en sont. Ils ont à faire entrer une réforme qui, il est vrai, n'est pas forcément très claire et ne leur a pas toujours été clairement exposée.
C'est pour cette raison que vous avez estimé que la charte n'était qu'un document d'étape ?
Le rejet était tel qu'on ne pouvait faire qu'un constat : on est passé à côté de l'objectif. Le premier objectif est de créer du consentement et du " vouloir travailler ensemble ". Je ne veux ni décider de tirer un trait en oubliant que cette charte est le résultat de très nombreuses concertations ni l'imposer. Donc c'est un document d'étape, à l'intérieur d'une vaste discussion sur l'avenir de l'enseignement professionnel, qui n'est sûrement pas close aujourd'hui, d'autant que la nouvelle donne économique la relance sur d'autres bases.
Allez-vous revoir les grilles horaires de bac pro et de BEP, toujours contestées ?
Ce dossier est complexe. Les recteurs se sont mis à appliquer le statut de 1992 sur les PLP en pensant qu'Allègre était en train de pérenniser l'annualisation qui y était inscrite. C'est comme ça que cela s'est passé. C'est là que le fossé s'est creusé : pendant que les uns discutaient, les autres appliquaient. Si bien que, sur le terrain, les enseignants ont pensé qu'on se moquait d'eux. Et, en effet, il y avait quelque chose d'étrange dans la situation. Les grilles horaires ont été bâties à partir de marges de manuvre que donnait l'annualisation. Aujourd'hui, il n'y a plus d'annualisation : comment fait-on ? Dans beaucoup de branches et de disciplines, avec les moyens supplémentaires -c'est-à-dire quand même 2670 équivalents postes, soit plus de 43 000 heures supplémentaires-, les recteurs disent que ça passe. En même temps, il n'y a pas de suppression de poste liée à la grille horaire. Mais, dans certains secteurs, cela coince. Pour deux raisons. Tout d'abord, le fameux projet pluridisciplinaire à caractère professionnel. Personne ne savait par quel bout l'attraper. Et tout le monde avait peur qu'on commence début septembre sur la base d'une espèce d'oukase du ministre. Or, dans ce ministère, notre critère numéro un, c'est la faisabilité. Donc le projet pédagogique s'appliquera pour l'année 2000-2001 et ils auront tout le premier trimestre pour le mettre au point. Personne n'aura le couteau sous la gorge. Fin juin, nous enverrons la circulaire d'application. Dès le 10 mai, j'aurai une ébauche de texte que je vais discuter avec les syndicats. Nous partons de zéro, puisque rien n'avait été rédigé avant moi.
Quant aux grilles horaires, avec les équivalents postes qui ont été dégagés, l'allongement de la durée des enseignements -par baisse d'une semaine de la durée des examens- fait que ça passe. Sauf dans certaines branches comme l'hôtellerie-restauration. Là j'ai mis sur pied une commission de suivi avec la Desco et l'IGE N pour cette spécialité. L'année prochaine sera pour celle-ci une année de transition. Je donnerai des consignes vers le mois de juin pour expliquer comment on procède. Car là on ne peut pas se contenter de compacter. Je ne suis pas pour des dispositifs qui ne se préoccupent pas de la cohésion pédagogique des programmes. Il va falloir tout réexaminer, je dispose, outre la baisse de la durée des examens d'une semaine, de deux leviers possibles : la réduction des périodes en entreprise, notamment en BEP (également d'une semaine) et la prise en compte dans l'enseignement d'une discipline des heures de la discipline effectuées dans le cadre du projet pluridisciplinaire.
(source http://www.education.gouv.fr, le 2 octobre 2000)