Interview de MM. Jacques Barrot, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale et membre du comité politique de l'UMP et Renaud Donnedieu de Vabres, porte-parole de l'UMP, dans "Valeurs actuelles" du 6 février 2004, sur la mondialisation vue de la France.

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Média : Valeurs actuelles

Texte intégral

Question : La France est à la fois le quatrième exportateur mondial et l'un des pays les plus réticents à la mondialisation. Comment expliquez-vous cette contradiction ?
Jacques Barrot (Réponse) : Quand on voit la jeune génération française s'engager dans les grandes entreprises multinationales avec succès, on peut au contraire penser que nos élites économiques ne sont pas, loin de là, allergiques à la mondialisation. De plus en plus de nombreux étudiants de nos grandes écoles éprouvent le besoin de parfaire leur formation dans les universités américaines ou anglo-saxonnes.
De grands chefs d'entreprises ont montré leur capacité à réussir l'extension de leur firme aux dimensions du monde y compris des pays émergeant comme la Chine. Par contre il y a une vraie frilosité au sein d'une opinion sans doute quelque peu conditionnée par des médias trop hexagonaux et influencée par un secteur public français aussi bien administratif que politique qui reste peu ouvert à ces nouvelles dimensions du monde. On cite souvent le mauvais exemple de l'absentéisme des politiques français dans les instances européennes...
A Davos manifestement comme s'ils avaient peur d'une opinion peu favorable aux échanges mondiaux, bien des responsables politiques n'ont pas fait le déplacement. Ils auraient pourtant pu découvrir l'importance croissante des élites asiatiques voir africaines qui viennent confronter leurs vues non seulement sur l'économie mais aussi sur tous les problèmes de société à commencer par celui de la violence.
Les élites françaises laissent passer ainsi des occasions de pouvoir influencer les cercles de décision qui comptent aujourd'hui dans le monde. Et pourtant les français ont souvent une capacité d'expression, de synthèse qui leur assure une écoute et une audience plus larges que d'autres.
Renaud Donnedieu de Vabres (Réponse) : La mondialisation est une chance, mais elle est d'abord perçue comme un risque, voire une catastrophe. Elle recoupe des phénomènes aussi divers que le terrorisme, les crises financières, les délocalisations d'entreprise, la standardisation des cultures, le développement des pandémies, les dérèglements climatiques ou les menaces pesant sur la biodiversité. Elle endosse ainsi un rôle de bouc émissaire face aux changements parfois brutaux qu'impose l'ouverture des marchés. Elle est également stigmatisée comme étant responsable des inégalités entre pays développés et pays en voie de développement.
Cette représentation de la mondialisation explique l'importance des craintes qu'elle suscite. À charge donc pour nous d'expliquer pourquoi l'ouverture et la concurrence, si elles sont régulées, peuvent être un atout économique, social et culturel profitable à chacun. Ne pas subir, mais agir et anticiper.
Question : Pensez-vous que la mondialisation soit la principale cause du phénomène de délocalisation qui touche aussi bien nos entreprises que certains de nos cadres supérieurs ?
Jacques Barrot (Réponse) : Les délocalisations ne sont pas le fait de la mondialisation en elle-même mais le fait de la concurrence qui s'intensifie dans un monde où les performances des uns ne peuvent pas être ignorées des autres. La mondialisation implique un effort systématique d'évaluation des performances nationales.
En matière de délocalisation il faut distinguer : certaines délocalisations d'activités primaires sont un peu inéluctables dans une période de transition où certains pays en voie de développement peuvent, par des conditions de rémunération et par des conditions générales de production plus avantageuses, concurrencer de manière très efficace les productions européennes et françaises.
Raison de plus pour développer des activités à forte valeur ajoutée qui permettent de tirer tout le parti possible du potentiel intellectuel scientifique culturel de nos pays européens et en particulier de la France. Certaines entreprises d'Airbus et ADS à THALES en passant par Air Liquide ou Michelin ont démontré qu'un fort engagement dans la recherche et le développement peuvent produire des effets tout à fait remarquables. Le Président de la République a voulu qu'un pourcentage beaucoup plus significatif du PIB soit consacré à la recherche et au développement dans les 10 ans qui viennent.
Il y va de la croissance de notre économie. Il y va aussi de la capacité d'attirer de nouvelles entreprises à haute valeur technologique... Le pari est jouable mais il faut une très forte mobilisation des énergies et des moyens. Pour prendre un exemple, il n'y a pas de fatalité à la disparition en Europe et en France des grandes industries de santé, en particulier de médicaments.
Encore faut-il une très forte articulation entre nos université, nos grandes écoles, nos hôpitaux et les entreprises pour donner aux efforts de recherche tout leur efficacité en suscitant un transfert beaucoup plus aisé des savoirs et une coopération beaucoup plus soutenue. Cela implique aussi un traitement des encouragements qui permettent aux chercheurs de rester parmi nous sans se sentir en décalage avec leurs homologues chercheurs d' Amérique du Nord notamment, ou encore de l'Inde.
Renaud Donnedieu de Vabres (Réponse) : La mondialisation ne saurait cacher nos propres insuffisances ou nos difficultés à être ou à rester véritablement attrayants. Notre capacité à évoluer, à nous réformer, à prendre des mesures courageuses est évidemment en cause.
Nous devons, par la formation, par la recherche, par la créativité, être toujours en avance d'une révolution industrielle ou technologique.
Question : A la lumière des Forums de Bombay et de Davos, croyez-vous que la mondialisation puisse être soit refusée, soit régulée ?
Jacques Barrot (Réponse) : Bombay manifeste s'il en était besoin la nécessité de prouver que la mondialisation n'est pas à sens unique : qu'elle ne creuse pas systématiquement l'écart entre riches et pauvres dans le monde, qu'elle n'efface pas les diversités culturelles et ethnologiques. Si tel n'était pas le cas, on verrait se développer et converger toutes les forces de contestation.
Malgré leur caractère disparate elles peuvent s'unir dans une sorte de refus un peu aveugle mais très déterminé de ce qui accélère et améliore les échanges à travers le monde. Nous sentons cette tentation présente en France où certains milieux extrémistes de gauche ont tendance à exploiter cette peur devant une mondialisation dominée entièrement par le monde Anglo-saxon, au détriment d'autres modèles de société à commencer par un modèle social européen. Il faut lui opposer la possibilité de réguler une mondialisation qui peut concourir au pire mais le plus souvent au service du meilleur.
Nous ne sommes pas sans point d'appui avec l'organisation international du travail, l'organisation mondiale du commerce qui pourraient travailler plus étroitement l'une avec l'autre. L'organisation mondiale du commerce n'est pas faite pour agir en sens unique et conforter la suprématie des économies développées. Elle peut aussi être au service du développement des pays qui éprouvent encore beaucoup de difficultés à écouler leur production dans les pays développés.
Mais, la régulation de la mondialisation nous renvoie à un problème de fonds beaucoup plus sérieux : les Nations-Unies comme l'a rappelé à Davos, le Vice-Président Dick CHEYNET ont maintenant vieilli... Encore faut-il ne pas en tirer la leçon que l'unilatéralisme est aujourd'hui la réponse la plus appropriée. Il a manqué à Davos des voix pour répondre à Dick CHEYNET que les Etats-Unis d'Amérique devraient être au 1er rang des refondateurs d'une ONU adaptée au temps d'aujourd'hui et en mesure d'orienter la mondialisation.
Il ne s'agit pas de viser seulement une plus grande efficacité économique globale au service de la croissance du monde tout entier. Il faut aussi mettre la globalisation au service des grands idéaux démocratiques, du respect de la personne humaine qui devrait progresser au moins aussi rapidement que les échanges économiques.
Renaud Donnedieu de Vabres (Réponse) : Une opinion publique mondiale est en train de se constituer. Ne nous trompons pas ! Même à Bombay, les altermondialistes ont exprimé une vision du monde qui ne s'inspire pas exclusivement d'une idéologie révolutionnaire.
Autre ne signifie pas " Anti " ! Il est possible de définir les règles au niveau international, de mettre en oeuvre des politiques actives. Si la mondialisation n'est pas intelligemment régulée pour la faire devenir équitable, alors elle sera refusée. Le président Chirac l'a compris, en avance sur beaucoup !
(Source http://www.u-m-p.org, le 13 février 2004)