Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à La Chaîne info le 4 décembre 2006, sur la place de l'UDF par rapport au clivage droite-gauche pour l'élection présidentielle de 2007.

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Média : La Chaîne Info

Texte intégral

Q- Vous êtes officiellement candidat depuis samedi, qu'est-ce que cela change pour vous ?
R- C'est très important une entrée en campagne, la déclaration solennelle est un rendez-vous qui donne la ligne principale, la ligne directrice d'une campagne électorale.
Q- Vous êtes content, c'est réussi ?
R- C'était très bien.
Q- Vous avez réalisé 6,84 % au premier tour en 2002, comment allez-vous passer à 51 % au second tour en 2007 ?
R- Il suffit de multiplier les 6 et les 7 % que j'ai obtenus, les 2 millions de voix que j'ai obtenues en 2002 par 2, par 3, pour être au deuxième tour et ensuite, livrer le deuxième tour et le gagner.
Q- Depuis jeudi dernier, N. Sarkozy s'adresse à la droite et au centre, S. Royal n'est pas une candidate d'ultra gauche, on a l'impression que votre espace se restreint.
R- Vous avez peut-être vu, il y a eu une étude très intéressante de l'AFP sur le langage de S. Royal et de N. Sarkozy : ils disent la même chose mot à mot - c'est le titre de la dépêche. C'est-à-dire qu'ils passent leur temps à copier, les uns les autres, pour l'électorat du centre disent-ils. Or ce n'est plus l'enjeu des petites cases électorales. L'enjeu c'est de mesurer la situation de la France : elle est grave et difficile. Ce n'est pas une élection où l'on va occuper les secteurs de l'opinion, c'est une élection où l'on va s'intéresser au destin du pays. Pour moi, cela change tout. Ce dont la France a besoin aujourd'hui, c'est d'une politique courageuse, soutenue, beaucoup plus largement que par un parti politique ou un autre.
Q- A la fois vous appelez à dépasser le clivage droite-gauche classique et néanmoins, vous attaquez l'un et vous attaquez l'autre ; comment allez-vous faire ?
R- Ce sont des questions, si vous me permettez C. Barbier, qui sont des questions du microcosme, à l'intérieur. La seule chose qu'il faille attaquer, c'est le drame, l'enlisement dans lequel se trouve notre pays. En ce moment, devant votre écran, il y a des gens qui se font du souci pour leur vie. Il y a des gens qui sont parmi les quatre millions de personnes touchées par le chômage et sur le bord de la route, il y a des gens qui sont obligés de payer la dette (sic) et il y a des gens qui se font du souci pour leurs enfants. Donc, la véritable question, c'est "est-ce que le PS est capable, tout seul d'apporter une réponse à cela, est-ce que l'UMP est capable tout seul ?". Je vous dis que l'UMP et le PS n'ont pas la force ni la volonté de changer les choses qui doivent l'être dans notre pays. C'est une réorientation extrêmement lourde, c'est d'un changement très profond dont on a besoin.
Q- D'où "la France de toutes nos forces", votre slogan ?
R- Oui. Le slogan que nous avons choisi dit cela.
Q- Vous avez travaillé avec des ministres de droite, on vous a dans de tels Gouvernements mais on ne sait avec qui vous pourriez travailler à gauche. Qui voyez-vous, autour de S. Royal pour être vos ministres ?
R- Je n'ai pas l'intention de perpétuer les mêmes visages. Je pense qu'il faut changer aussi les visages qui incarnent une politique en France. Je suis pour qu'une nouvelle génération politique arrive. La seule chose à laquelle je m'engage, c'est que pour cette nouvelle génération politique qui viendra aux responsabilités, je ne ferai pas de clivage et je représenterai dans cette équipe des sensibilités qui sont aujourd'hui dans un camp et des sensibilités qui sont aujourd'hui dans l'autre. Parce qu'on a besoin, pour demain, de valeurs qui soient des valeurs de droite - l'entreprise, la sécurité, on en a besoin ; et des valeurs qui sont des valeurs de gauche : on a besoin de la solidarité ; et des valeurs qui sont des valeurs du centre : la tolérance, la compréhension, l'équité.
Q- Vous reprochez aux médias de ne faire que du Ségo-Sarko, de s'enfermer dans ce duo ; est-ce que vous reconnaissez...
R- A votre avis, est-ce que c'est fondé ?
Q- Est-ce que vous reconnaissez au moins qu'ils sont favoris, d'après les
sondages...
R- Dites-moi ! Vous dirigez un grand journal, est-ce que c'est fondé ?
Q- Il y a bientôt 400.000 Français qui auront adhéré à l'UMP, bientôt 300.000 au PS, 33.000 seulement à l'UDF ; est-ce qu'il n'y a pas un problème ? Est-ce que ce ne sont pas des deux grands partis qui incarnent l'espoir des Français ?
R- C'est ce qu'on tend ou c'est ce que l'on veut faire croire. On veut mener les Français par le bout du nez à un choix qui serait fabriqué à l'avance. On veut - on a pris le parti de - gommer le premier tour pour faire un deuxième tour dès le 22 ou le 23 avril... - le 22 avril je crois.
Q- 22 avril.
R- Eh bien ceci, ce n'est pas l'attente des Français et cela ne ressemble pas aux exigences de la France. Nous avons besoin de poser des questions beaucoup plus larges que de savoir si pour la huitième fois, en un quart de siècle, on va passer de l'UMP au PS et du PS à l'UMP.
Q- Est-ce que le vrai bénéficiaire de ce rejet de l'alternance droite-gauche, ce ne sera pas immanquablement J.-M. Le Pen plutôt que F. Bayrou ?
R- Refaire la République, ce n'est pas l'affaire des extrêmes, c'est l'affaire des républicains.
Q- Vous souhaitez donc qu'il soit éliminé par le manque des 500 signatures, c'est-à-dire que les maires...
R- Je n'ai pas à exprimer des sentiments de cet ordre. Il y a en France un règle : est candidat à l'élection présidentielle, toute personne, femme ou homme qui réunit 500 signatures de maire. Je considère que cette règle-là est à la fois la garantie du pluralisme et la garantie du jugement que l'on doit apporter, du sérieux que l'on doit apporter aux électeurs. Je trouve que ce pluralisme mérite d'être défendu.
Q- Au-delà de l'UMP et du PS, il peut y avoir la candidature du J. Chirac ou D. de Villepin hors UMP. Sont-ils illégitimes ?
R- Je ne crois pas beaucoup à cette hypothèse.
Q- Vous avez critiqué S. Royal qui a écouté un député du Hezbollah sans protester ; la jugez-vous, vous aussi, incompétente en politique étrangère ?
R- Non, je ne dis pas cela. Je dis que c'est un voyage de campagne électorale et que ces sujets-là sont beaucoup trop graves pour en faire des sujets de campagne électorale. Le Hezbollah n'est pas un mouvement comme un autre, ce n'est pas un mouvement politique, les élus du Hezbollah ne sont pas tout à fait des élus qui professent les mêmes thèses démocratiques que les autres, et donc, il faut prendre avec gravité et responsabilité la situation du Liban, aujourd'hui déchiré, et dont le Gouvernement est menacé par le Hezbollah.
Q- Promettez-vous comme J. Chirac hier et comme N. Sarkozy aujourd'hui, la TVA à 5,5 % pour les restaurateurs ?
R- Les promesses électorales, on devrait en avoir soupé, non ?! Vous n'avez pas le sentiment que les restaurateurs qui vous écoutent commencent à en avoir par-dessus la tête de la manière dont on les a traités ? Vous n'avez pas le sentiment qu'ils commencent à penser que des mensonges, ils en ont eu beaucoup, ils en ont eu trop ?
Q- Demain, le groupe UDF votera pour ou contre la loi de prévention sur la délinquance, ou se partagera ?
R- On discutera. Je pense plutôt que l'on s'abstiendra, parce qu'il y a une chose que je trouve intéressante dans ce texte, qui, par ailleurs est un texte de publicité, ce que je trouve intéressant dans ce texte, c'est le rôle du maire. Je pense qu'il est intéressant - tout le monde n'est pas de cet avis dans mon groupe - de mettre le maire comme coordinateur, ou de confier au maire la tâche de coordination des politiques de prévention.
Q- Faut-il stopper la privatisation de GDF, puisque le calendrier est repoussé à juillet ?
R- La privatisation de GDF sera l'un des grands enjeux de l'élection présidentielle. Je n'ai jamais été favorable à cette privatisation. Je considère que dans le domaine de l'énergie, qui est un domaine aujourd'hui si sensible et problématique, on a un instrument public sur lequel la puissance publique, la société française peut agir pour avoir des garanties. Je trouve que c'est bien et qu'il faut le conserver.
Q- D. de Villepin va témoigner dans l'affaire Clearstream ; doit-il démissionner pour être plus honnête ? Il a été mêlé à cette affaire qui ressemble à une machination ?
R- Non. Le statut de témoin est un statut qui dit "il n'y a pas de charge contre vous". Donc il n'y a pas de raison. Cette affaire Clearstream, vous savez très bien ce que c'est, c'est une affaire de guerre de clans au sein du Gouvernement et du parti majoritaire en utilisant les services spéciaux. Eh bien ceci était un manquement aux principes républicains, je l'ai sanctionné, pour ma part, en votant la censure de manière symbolique, pour dire que ceci n'était pas acceptable. Dans le grand projet que nous allons conduire, il y a une chose qui est essentielle : on va retrouver les principes démocratiques et républicains. La France va redevenir un pays dans lequel on respecte les règles élémentaires du droit et de la séparation des pouvoirs.Source:premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 4 décembre 2006