Texte intégral
JDD : Comment ressentez vous la campagne à cet instant ?
François Bayrou : La campagne entre dans sa phase décisive. Ce qui en jeu, maintenant, ce sont les projets de société que nous défendons les uns et les autres, ainsi que les caractères de ceux qui les portent. Nicolas Sarkozy incarne une société violente qui oppose les citoyens les uns aux autres. Une société d'autant plus violente qu'il en vient à penser que c'est à la naissance que tout est joué, thèse totalement anti-scientifique et anti-humaniste. En disant cela, Sarkozy remet en cause les valeurs communes autour desquelles a été construite la société française.
JDD : Et Ségolène Royal ?
François Bayrou : Ségolène Royal est beaucoup plus hésitante : elle avance une idée avant d'en changer. Mais elle annonce un Etat qui s'occupe de tout, qui prend tout en charge : création d'un service public de la petite enfance, prise en charge générale de la première année de travail, annonce d'allocations de toute nature, un socialisme qui, au lieu de faire grandir la société, l'infantilise en disant : "L'Etat va s'occuper de tout." Ces deux projets de société sont dangereux l'un et l'autre. L'un parce qu'il propose une société violente. L'autre parce que c'est une société du "tout-Etat", alors qu'on devrait en être vacciné depuis longtemps. Mon projet, au contraire, est celui d'une société équilibrée dans laquelle, au lieu de dresser les gens uns contre les autres, on leur permet de vivre ensemble. Une société dans laquelle, au lieu de demander à l'Etat de tout faire, on permet aux solidarités de s'exprimer, à la société civile d'exister en face d'un Etat qui ne ferait plus que l'essentiel.
JDD : Si vous êtes au second tour...
François Bayrou : Il n'y a pas de "si". Dans ce combat là, il n'y a, pour moi, qu'une seule hypothèse. Je suis candidat pour qu'un souffle nouveau passe sur le paysage politique français. Si l'un de mes deux concurrents est élu, alors on recommencera, comme si de rien n'était, avec la forteresse UMP ou la forteresse PS avec les mêmes à l'intérieur. Tandis que si je suis élu, se mettra en place une majorité nouvelle qui permettra de faire travailler ensemble des sociaux-démocrates - venus du Parti socialiste et de la droite républicaine - autour du centre dans une majorité progressiste et stable.
JDD : Vous n'avez enregistré jusqu'ici que peu de ralliements...
François Bayrou : J'attends d'autant moins de ralliements parmi les ténors de la politique qu'ils sont verrouillés par les appareils. En outre, je veux renouveler profondément le personnel politique. Recommencer éternellement avec les mêmes ne correspond pas au souffle nouveau que je veux inspirer. Les Français attendent des générations nouvelles. La France est peuplée de gens de talent. Et je sais très bien que des responsables politiques du premier plan, de gauche comme de droite, me rejoindront rapidement si je suis au second tour.
JDD : Pensez-vous être face à Sarkozy ?
François Bayrou : Personne ne peut le savoir. Mais ma candidature aurait plus de sens face à Sarkozy. Son projet de société est l'opposé du mien. Mais qu'importe, que ce soit face à Nicolas Sarkozy ou à Ségolène Royal, je serai le même. Ceux qui ont l'intention de voter pour moi viennent des deux rives. Au second tour, je serai le candidat du "travaillons ensemble" contre ceux qui ne voient que le combat des deux camps.
JDD : Lancerez-vous un appel à vous rejoindre si vous êtes qualifié pour le second tour ?
François Bayrou : Je n'en aurai pas besoin. Ma présence au second tour, plus qu'une victoire, sera un électrochoc. Un électrochoc tranquille mais un électrochoc déterminant. Elle témoignera de la volonté des Français de mettre en place un pouvoir apaisé et équilibré. Au lieu d'avoir perpétuellement à sursauté à peine la radio allumée à l'écoute de tel ou tel dérapage, ils auront un président de la République soucieux de préserver le lien social, et attaché à préparer des décisions fédératrices. Les Français aspirent au renouveau qui leur permette de respirer différemment et de ne pas se retrouver avec les mêmes que depuis vingt-cinq ans.
JDD : Comment envisagez-vous votre majorité à l'Assemblée ?
François Bayrou : Très simplement. Dans toutes les circonscriptions il y aura des candidats avec l'étiquette de la majorité présidentielle. Cette majorité sera ouverte. On pourra la rejoindre, venant de l'un ou de l'autre des deux anciens camps. Les Français étant d'une logique absolue, après avoir donné mandat à un nouveau Président, ils créeront une nouvelle majorité. Pour moi, c'est comme deux et deux font quatre. Les Français ne vont pas dire le contraire les 10 et 17 juin de ce qu'ils auront dit le 6 mai.
JDD : Qui seront vos ministres ?
François Bayrou : Ils viendront des deux rives et auront tous de l'expérience, mais pas forcément celle d'avoir été au gouvernement depuis vingt ans.
JDD : Y aura-t-il des gens de la société civile, comme Azouz Begag ?
François Bayrou : De la société politique et de la société civile. Azouz Begag est quelqu'un de bien, d'intelligent, de courageux. Il a décidé de dire ce qu'il avait à dire. Et pour éviter tout reproche, il a quitté le gouvernement. Chapeau.
JDD : Avez-vous trouvé votre "Jacques Delors jeune" ?
François Bayrou : J'ai une idée...
JDD : Et au cas où vous ne seriez pas au second tour ?
François Bayrou : Je n'envisage pas ce cas-là. Quand un sportif se met à faire des commentaires sur l'éventuelle défaite qu'il pourrait subir, vous êtes sûr qu'il va perdre. J'ai une seule idée en tête : c'est maintenant qu'on a une chance crédible de changer vraiment la politique française. C'est à portée de la main. Les Français peuvent prendre le pouvoir.
JDD : Mais quelle serait votre attitude si...
François Bayrou : Mon attitude et ma volonté, c'est simple : être au second tour et gagner.
JDD : Que pensez-vous des sondages ?
François Bayrou : Ils sont encourageants, mais il n'y a qu'un sondage qui compte : celui du 22 avril, quand les électeurs s'exprimeront. source http://www.bayrou.fr, le 10 avril 2007