Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à France-Inter le 10 février 2009, sur le dialogue social avec le gouvernement, la situation dans les DOM et le climat social à la veille de la rencontre des partenaires sociaux avec le chef de l'Etat.

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Média : France Inter

Texte intégral


 
 
N. Demorand.- Universités, Guadeloupe, Martinique, contestation de la réforme de l'hôpital, une nouvelle journée d'action prévue par les syndicats, plans de relance tous azimuts, baisse très forte de la cote de popularité de l'exécutif... Comment vous qualifiez le climat ?
 
 Tendu, tendu et une forte inquiétude de la part des salariés, de la part de toutes les personnes qui sont concernées par ces réformes. Alors, il y a deux choses, je crois, qu'on a distinguées d'ailleurs très bien le 29 janvier : d'une part, une forte inquiétude vis-à-vis de la crise et ses conséquences, et on voit très bien dans les entreprises les conséquences, et d'autre part, une perte de sens, je crois que c'est un élément important, c'est-à-dire qu'on ne voit plus très bien où est-ce que le Gouvernement veut nous emmener. Je prends l'exemple de la réforme des universités, elle est symptomatique. D'abord, une réforme qui a du sens, c'est-à-dire l'autonomie des universités, qui est plutôt une bonne réforme. Et puis, après, on rajoute la réforme des carrières des enseignants chercheurs, on rajoute la suppression d'IUFM, c'est la formation des enseignants, des instituteurs, on supprime plusieurs centaines de postes. Et au bout d'un moment, on ne sait plus où le Gouvernement veut aller, et on perd le sens même de l'objectif de la réforme, mélangé dans un climat totalement anxiogène, et là, on a un vrai problème de conduite des décisions publiques.
 
Et d'un point de vue général, dans la politique économique mise en oeuvre contre cette crise, est-ce qu'on sait où va le Gouvernement, le sait-il lui-même, d'après vous ?
 
D'abord, il faut reconnaître une chose, c'est que cette crise elle est énorme - et là, je partage le diagnostic du président de la République - et peu de personnes savent vraiment où il faut aller. Ce que l'on sait d'abord, c'est que tout le monde dit au niveau international que pour pouvoir vraiment relancer, il faut que les pays investissent à peu près 3% de leur produit intérieur brut. En gros, pourquoi ? Le produit intérieur brut de la France va baisser de 2%, on supprime des emplois à partir de 1%, donc il faut 3% d'écart pour pouvoir recréer des emplois, recréer de l'économie. En France, on en est à 1%. C'est-à-dire qu'il nous manque... on n'a fait que le tiers du chemin. Les Etats-Unis, ils sont à plus de 6% d'investissements dans le produit intérieur brut, 6, 7%. Si la France et l'Europe ne font pas mieux, c'est les Etats-Unis qui vont gagner la sortie de la crise. Et au bout d'un moment, c'est par la relance économique aux Etats-Unis, et notre faiblesse, on va, nous, payer par nos difficultés la relance de l'économie américaine. Donc on voit bien qu'il manque deux choses : plus d'ambition au niveau français, mais surtout, plus d'ambition au niveau européen. Et là, il me semble que le Gouvernement ne sait pas trop où il va aller.
 
Est-ce qu'il y a une spirale de défiance, d'après vous, vis-à-vis de l'exécutif, quand on voit l'effondrement des cotes de popularité, très net, quels que soient les instituts de sondage ?
 
Je vous l'ai dit, les deux sujets sont très importants : la peur est mauvaise conseillère, mais la peur c'est un problème de confiance ; et puis, la perte de sens c'est l'anxiété. Et là, je crois que si le Gouvernement, le 18 février, à cette réunion que l'on va avoir, ne donne pas des signes forts, à savoir qu'on a compris cette crainte, et l'on investit plus dans la relance pour faire en sorte que les salariés dans notre pays s'en sortent bien, inévitablement, cette spirale est dangereuse.
 
Alors, à ce sommet social, la CFDT arrive avec quoi comme propositions ?
 
Nous, d'abord, on arrive avec trois propositions sur trois thèmes importants : le social en règle générale, le pouvoir d'achat, et le fonctionnement des entreprises. D'abord, on va faire une proposition très claire : face à ce que le gouvernement dit - l'investissement dans l'avenir - on propose la création d'un fonds, un fonds d'investissement social. Qu'est-ce que c'est qu'un fonds d'investissement social ? On part du principe qu'il vaut mieux former les salariés que les licencier. Il vaut mieux être en formation qu'au chômage. Donc faire en sorte que tous les salariés qui sont au chômage et qui ne retrouvent pas du travail, tous les salariés qui sont en activité réduite, chômage partiel, tous les jeunes qui n'ont jamais travaillé soient en formation pour élever le niveau de qualification des Français, des salariés français, et de faire en sorte que lorsqu'on sortira de la crise, non seulement la France sera plus efficace parce que mieux qualifiée, mais les gens seront mieux payés parce que mieux qualifiés. Et en échange de cette formation, on amène des revenus pour ceux qui n'ont pas l'assurance chômage - je pense en particulier aux jeunes qui n'ont jamais travaillé - un revenu pour pouvoir subsister pendant la crise. Ce fonds doit être au même niveau que ce que le Gouvernement fait par rapport aux relances, par rapport aux grands travaux.
 
Ce qui veut dire ?
 
Ce qui veut dire, entre cinq et dix milliards d'euros. Donc ça, c'est l'investissement. L'investissement ce n'est pas seulement construire des autoroutes, l'investissement ce n'est pas seulement construire des centrales nucléaires, qui sont d'ailleurs critiquables par certains endroits ; l'investissement c'est aussi investir dans l'humain. Et pour investir dans l'humain, il faut que les gens puissent vivre, et puissent se former. Et il me semble que, on devrait... le président de la République dit : "il faut sortir plus fort de la crise qu'on est rentré". Eh bien, voilà, la France a fait le choix des déqualifications, a fait le choix des bas niveaux, profitons de cette crise pour investir dans l'élévation des qualifications.
 
Oui, ce fonds d'investissement social, il serait pérenne ou ponctuel, F. Chérèque. Ponctuel le temps de la crise ?
 
Moi, je pense qu'il faut se donner deux ans de visibilité parce qu'on sait que la crise va être longue, on peut toujours se dire deux ans, et deux ans, au bout de deux ans, on décidera ce qu'il faut faire pour sortir de cette démarche-là. Mais il me semble que, investir ces moyens-là en deux ans... De quelle façon ? Simplement, en supprimant cette fameuse loi TEPA, c'est-à-dire en supprimant le bouclier fiscal pour les plus riches, en supprimant toutes ces aides aux transmissions d'héritage, en supprimant le volet heures supplémentaires, qui, reconnaissons-le, en période de crise, il est quand même aberrant de faire faire des heures supplémentaires à certains, alors qu'il y a des problèmes d'emploi pour les autres. Donc là, on le finance en plus ce fonds.
 
F. Chérèque, vous avez sondé vos... comment dire, vos correspondants au sein de l'exécutif sur ces sujets-là ?
 
Je vais le faire cet après-midi, puisqu'on rencontre les ministres cet après-midi, donc je pense que cet après-midi est une rencontre utile, c'est-à-dire que pour la CFDT, ce 18 février, je le répète, est une réunion très importante, en particulier pour l'avenir de notre pays. Donc je vais faire cette proposition, c'est une proposition constructive, c'est une proposition pour faire en sorte que la France, je dirais, passe la crise et se modernise en même temps. Donc au-delà des propositions sur le pouvoir d'achat, je crois que cette proposition de fond est quelque chose de déterminant pour l'avenir de notre pays.
 
Et donc pour vous aujourd'hui, il faut financer ça avec donc le bouclier fiscal, les aides sur les heures supplémentaires. Est-ce que ça, ce n'est pas une limite impossible à atteindre pour l'exécutif ?
 
Oui, mais il faut savoir ce qu'on veut, c'est 15 milliards d'euros, cette loi TEPA, 15 milliards d'euros. Au bout d'un moment, il faut savoir ce qu'on veut. Moi, je ne suis pas choqué qu'on défiscalise quelques heures supplémentaires, mais qu'on permette à des salariés, avec la loi qui a remis en cause les 35h, de faire plus de 200 heures supplémentaires dans les entreprises... Lorsque l'économie repartira, qu'est-ce qui va se passer ? Les entreprises qui auront une inquiétude sur l'avenir feront faire des heures supplémentaires au lieu d'embaucher. Lorsqu'on a une loi qui se voulait généreuse en période de croissance, elle devient dangereuse pour l'économie en période de décroissance, on la suspend, on la suspend ! On est intelligent : on investit dans l'avenir. Je veux dire, quand le président de la République nous dit "le monde a changé lorsque cette crise a démarré", eh bien, changeons les lois. C'est tout simple, puisque le monde change, on change notre système social, en particulier sur cette démarche vis-à-vis de l'emploi.
 
Ce qui vous remonte du terrain vous inquiète ou pas ? Il y a un sentiment d'inquiétude sociale dans les entreprises, dans la Fonction publique également ?
 
Ecoutez, il y a des inquiétudes partout, on le voit bien. La semaine dernière, j'étais dans une entreprise, c'est une filiale de Renault Trucks, qui font des camions, ils réparent les... ils font les échanges standards des moteurs de camion. J'ai dit au patron et aux salariés délégués syndicaux qui me faisaient visiter cette entreprise : il n'y a pas de bruit. Alors, ils se sont mis à rigoler. J'ai dit : qu'est-ce qui se passe ? Eh bien, s'il n'y a pas de bruit c'est parce qu'il nous manque un tiers des salariés dans l'usine. Quand vous visitez une usine et que vous n'entendez plus les machines tourner, vous êtes inquiet, vous allez vous dire : quand est-ce qu'elle repartira ? Donc les salariés, ils ne se contentent pas d'avoir un peu de silence pendant un moment, ils se disent : on a des collègues intérimaires qui sont partis, on a des collègues CDD qui sont partis, quand est-ce que c'est notre tour ? Donc cette inquiétude, elle existe, et je la ressens inévitablement quand je visite ces entreprises.
 
Le plan de relance pour l'automobile est un bon plan, F. Chérèque ?
 
Oui, c'était utile d'aider les entreprises, en particulier pour investir dans l'avenir, c'est des prêts, mais je ne suis pas d'accord sur la méthode, sur les contreparties, on n'a pas eu droit au chapitre, nous, les syndicats...
 
Vous n'avez pas été consultés dans l'élaboration de ce plan ?
 
Non, pas du tout, pas du tout, et je pense que le 18 février, on a à en parler. Nous, on veut que ces contreparties, elles se négocient dans l'entreprise. Quand même, les contreparties qu'on demande aux entreprises françaises, c'est de rapatrier des emplois qui sont à l'étranger en Europe ! On est en train de dire, en Europe : l'avenir de l'Europe c'est de fermer éventuellement des usines en Tchéquie, pour les maintenir en France !? Mais qu'est-ce que c'est que cette vision européenne ? Qu'est-ce qu'on va gagner si les Tchèques n'ont plus de travail, et qu'on ne leur vendra pas leurs voitures ? On sera bien malin de construire des voitures s'ils ne peuvent pas les acheter non plus. Donc je pense qu'il faut, d'une part, négocier globalement les contreparties sociales, non seulement au niveau des entreprises, mais au niveau de leurs sous-traitants, et avoir une vision européenne. On manque d'Europe aujourd'hui, et je le répète, face à la relance massive des Etats-Unis, l'Europe va perdre la sortie de la crise.
 
Est-ce que c'est le gros mot, celui à ne pas prononcer, est-ce que nos économies sont en train de se diriger vers un protectionnisme de fait, F. Chérèque ?
 
Je le crains, je le crains, je le crains. Et je le crains quand j'entends des discours qui sont anti-économie de marché, en disant : on ne peut pas relancer la consommation, parce que sinon, on va acheter des produits à l'étranger. C'est quand même extraordinaire ! C'est d'ailleurs ces économistes, qui sont pour l'économie de marché, qui nous disent : rentrons dans le protectionnisme. Qu'on donne des règles sociales à l'économie de marché, c'est un des enjeux de la régulation du capitalisme, mais qu'on empêche cette économie de marché pour faire que la France achète français, mais c'est du niveau du débat des années 70. Rappelez-vous le Parti communiste : "achetons français, construisons français". On a dépassé ce moment-là. L'Europe a une réalité aujourd'hui, la Chine a une réalité. Donc on ne peut pas nier le monde face à une crise qui est mondiale.
 
Et donc on y est dans le protectionnisme, à vous entendre ?
 
On est en plein dedans, on est en plein dedans, et on voit bien des mouvements, je dirais, inquiétants, limite xénophobes dans certains pays, et je souhaite que la France se protège de ces mouvements-là.
 
F. Chérèque, donc sur France Inter, secrétaire général de la CFDT, encore beaucoup de sujets à aborder avec vous, rendez-vous dans « Inter-Activ' ».
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 10 février 2009