Interview de M. Pierre Moscovici, ministre délégué aux affaires européennes, à RFI le 19 avril 2001, sur le débat public sur l'avenir de l'Europe et sur le passage à l'euro.

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Média : Emission L'invité du matin - Radio France Internationale

Texte intégral

Q - Les difficultés économiques au niveau français et européen sont-elles devant nous ? La Réserve fédérale américaine hier a baissé ses taux pour tenter de relancer l'investissement et la consommation aux Etats-Unis et la croissance allemande se ralentit.
R - C'est vrai. En même temps, l'Europe est le moteur de la croissance mondiale et au sein de cette Europe, la France joue un rôle tout à fait pilote. Cela fait partie des choses que l'on ne dit peut-être pas assez. Les Français n'ont peut-être pas assez confiance en eux mais la France va plutôt bien. Nous avons été amenés à revoir un peu nos perspectives de croissance, mais tout de même à un niveau élevé de 3%. Le chemin du plein emploi pour l'Europe reste le chemin que nous devons emprunter et qu'il est possible d'emprunter.
Q - La Banque centrale européenne devrait-elle aussi baisser ses taux ?
R - Elle est indépendante. Mais on peut avoir, par rapport à cela, des expressions qu'ont déjà les ministres des Finances et souhaiter qu'elle contribue à soutenir la croissance.
Q - Le président de la République et le Premier Ministre vous ont ensemble chargé d'animer une vaste consultation sur l'avenir de la construction européenne, qui commence dans les semaines qui viennent à Paris et dans tous les départements français. Qui va participer à ces débats régionaux ?
R - Il faut d'abord dire de quoi il s'agit. Au sommet de Nice, il y a eu un traité, à moitié satisfaisant, mais nous avons surtout lancé un débat sur l'avenir de l'Europe.
Q - Comme vous n'avez pas la réponse, vous demandez aux Français ?
R - Non, mais il a été prévu qu'il y ait un débat qui se déroule en Europe d'ici à 2004 avec trois phases : une phase nationale - c'est l'année 2001, celle dont je vais parler maintenant -, une phase européenne en 2002-2003 - comment va-t-on, par exemple, vers une constitution européenne -, et enfin des décisions, à travers un nouveau traité en 2004. Nous avons voulu - le Président de la République, le Premier Ministre, le Gouvernement - organiser ce débat de façon décentralisée, que chacun puisse y participer dans sa région. Cela concerne les étudiants, les enseignants, les parlementaires au premier chef, les forces syndicales, les forces économiques, le mouvement associatif et aussi les autorités spirituelles, religieuses. Nous souhaitons qu'il y ait des réunions dans chaque région sur l'Europe, extrêmement ouvertes, animées par des personnalités qui peuvent être étrangères : des ambassadeurs, des commissaires, des ministres des Affaires étrangères ou d'autres ministres de pays membres de l'Union européenne. Un comité d'orientation a été créé par le président de la République et le Premier ministre qui comporte des personnalités, des syndicalistes, des intellectuels, des experts. Bref, je crois qu'il est important - on dit que l'Europe est éloignée des Français - qu'elle se rapproche d'eux et qu'ils participent à ce débat.
Q - Mais tout de même, cela va être un débat sur les institutions. Est-ce la meilleure façon de rapprocher les Français de l'Europe ?
R - Je pense que ce que les Français reprochent souvent à l'Europe, c'est son manque d'incarnation politique. Si la Commission européenne était une institution légitime, désignée d'une façon ou d'une autre par les peuples ou par un parlement, si on y voyait clair dans le système institutionnel, s'il y avait une constitution européenne, si la Présidence n'était pas exercée tous les six mois par un pays différent et que l'on s'y perde un peu, s'il y avait des règles du jeu claires, cela contribuerait à incarner l'Europe politique. Je ne souhaite pas, vous avez raison, que ce débat soit restreint à des questions institutionnelles. Il faut que ce soit un débat extrêmement large. La question est un peu : quo vadis Europa ?
Q - Finalement, vous utilisez, vous en France et les autres gouvernements en Europe, ce débat pour essayer de relancer les choses, peut-être de vous mettre d'accord, car les peuples vous auront dit quelque chose à travers ces débats ?
R - Il le faudra au final, car il y a des décisions à prendre. J'ai été l'un des négociateurs du traité de Nice, j'ai participé au Conseil européen de Nice. Il était très important d'arriver à ce traité, car il faut pouvoir élargir l'Union européenne. A RFI, vous savez à quel point c'est important que l'Union européenne soit, à trente, un ensemble qui reste politiquement fort et en même temps, on sait que le verre est à moitié plein, qu'il reste beaucoup à faire et que l'entité politique européenne de demain avec une constitution, avec un traité constitutionnel, avec une charte des droits fondamentaux au coeur des institutions, reste encore à bâtir.
Q - La préoccupation des mois à venir n'est-elle pas plutôt l'introduction de l'euro ?
R - C'est une préoccupation absolument majeure.
Q - On va faire parler les Français d'institutions et de politique et ils se demandent tous ce qu'ils vont faire avec les billets et les pièces en euros...
R - Non. Il va y avoir une campagne de communication forte, il y a un travail important qui est fait auprès des entreprises, des administrations, des citoyens, qui doit être particulièrement marqué à la fin de l'année car on sait que cela doit être concentré pour être audible et compréhensible. C'est vrai que le grand rendez-vous du début 2002, c'est l'euro pratique, et qu'il faut, par rapport cela, accoutumer les gens à certaines décisions techniques, lever certains blocages psychologiques. J'ai toute confiance dans la réussite technique de l'euro, dans la réussite politique de l'euro, qui est une arme de puissance pour l'Europe et je crois que nous devons nous concentrer sur cet objectif. Mais il n'est pas contradictoire de l'Europe politique. A quoi servirait l'Europe économique sans l'Europe politique ?
Q - Faut-il avancer la date des billets et des pièces en euros ? C'est ce que suggère Nicole Fontaine.
R - Il me semble que des décisions ont été prises...
Q - Cela ne sera pas trop près de l'introduction dans les porte-monnaie ?
R - Non, je ne crois pas. D'un point de vue technique, tout a été prévu. S'il est possible de faire autre chose, je ne suis pas capable d'y répondre. Mais je crois qu'il faut respecter les calendriers.
Q - La réussite de l'introduction de l'euro commande-t-elle l'élection présidentielle qui interviendra trois mois après ?
R - Je ne crois pas, car nous sommes tous solidaires dans cette décision qui a été prise à Bruxelles dans un Conseil européen où étaient à la fois Jacques Chirac et Lionel Jospin, des membres du gouvernement, Dominique Strauss-Kahn, Hubert Védrine, moi-même. Mais en même temps, c'est vrai qu'elle crée un climat psychologique et je souhaite que ce climat n'aille pas vers tel ou tel candidat mais donne un climat général de confiance et qu'en choisissant l'euro, les Français sachent qu'ils ont fait un geste pour l'Europe et pour eux-mêmes, pour la force de la France en Europe
(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 avril 2001)