Interview de M. Éric Besson, ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire, à France-Inter le 22 mars 2010, sur les résultats des élections régionales et sur les perspectives de remaniement du gouvernement.

Texte intégral

Demorand : Bonjour E. Besson.
 
Bonjour N. Demorand.
 
N. Demorand : Avant que nous parlions de politique, juste un mot de réaction, vous souhaitiez le faire, E. Besson, à la chronique que vous consacrait S. Guillon ce matin.
 
Oui, je ne l'ai pas entendue personnellement, mais depuis tout à l'heure, je reçois des SMS d'amis qui me disent être scandalisés par ce qu'il a fait. Je voudrais attirer votre attention sur la dérive qui est la sienne. La dernière chronique ou l'avant-dernière chronique qu'il m'avait consacrée- je pèse mes mots - je considère qu'elle était raciste. Venant de tout autre que lui, la chronique qu'il a faite sur les « mariages gris » ou sur le « supposé mariage gris » qui aurait été le mien, venant d'une autre radio et venant d'un autre personnage, on aurait dit qu'elle était ouvertement raciste. Là, d'après ce qu'on me dit, des mots lourds ont été utilisés : « Mein Kampf », l'idée d'une infiltration régulière...
 
N. Demorand : Le mot "Mein Kampf" n'a pas été prononcé, je vous rassure sur ce point-là.
 
En tout cas, ce que je veux vous dire, c'est que j'aimerais que vous réfléchissiez à la responsabilité qui est la vôtre. C'est un combat inégal. Lorsque je parle, comme je suis en train de le faire, je sais très bien que je lui fais de la publicité et je sais très bien qu'on va considérer que c'est un martyr, et qu'au nom de l'humour, il a le droit de tout dire. Or, l'époque souffre de ça. Il faut arrêter les amalgames, arrêter les anachronismes. La responsabilité de France Inter comme radio de service public, je pense que vous devriez y réfléchir. Je vous ai dit ce que j'avais sur le ventre, maintenant, je suis disponible pour vos questions.
 
N. Demorand : Je précise juste que le droit à la caricature chez nous existe, comme existe, et vous venez de le démontrer, le droit à la critique de la caricature, E. Besson...
 
Mais convenez que c'est un match très inégal. Nous sommes rarement en face à face, parce que moi, je n'esquive jamais rien. Lorsqu'on me propose un débat avec M. Le Pen, je l'assume, je l'ai fait le 14 janvier sur France 2. Mais il n'y a pas de face-à-face avec S. Guillon, puisque ses thèses - parce que ce sont des thèses, il les défend au nom du supposé humour - et le match est totalement inégal.
 
N. Demorand : Bon, voilà, vous avez dit les choses, en tout cas, E. Besson, passons effectivement maintenant à la politique. Je rappelais que vous êtes le secrétaire général adjoint de l'UMP. Quelles sont, après ces élections régionales, vos analyses sur la forme même de ce parti, et sa performance électorale dans un scrutin à deux tours ?
 
D'abord, il faut dire les choses honnêtement, tous les responsables de la majorité l'ont fait : la gauche a gagné ces élections régionales, il ne faut pas tergiverser avec cela. Nous, il nous semble qu'elle l'a fait au prix d'un certain nombre d'ambiguïtés qui vont peser sur le mandat de ces élections régionales. Je prends un exemple : je suis, moi, élu de Rhône- Alpes, je ne sais pas aujourd'hui sur des sujets lourds, qui concernent le bassin de vie du Tricastin auquel j'appartiens ce qu'est la position de la nouvelle majorité régionale, reconduite. Sur le nucléaire, ils ont dit l'inverse l'un et l'autre au premier tour, je ne sais pas ce qu'il en est au second ; sur les transports, sur un certain nombre de questions. Donc la victoire est incontestable et incontestée, elle est assortie d'ambiguïtés qui devront être levées, et qui en disent long sur l'absence de clarté et de cohérence sur un certain nombre de sujets fondamentaux.
 
N. Demorand : Alors, je vous repose la question : la défaite de l'UMP, parce que c'en est une, si victoire il y a, défaite, il y a, la défaite de l'UMP est-elle liée à la forme d'organisation que vous avez choisie, qui vous a permis de remporter des élections, bien entendu, mais qui, là... Quelle est votre analyse justement, on marque le pas, point d'interrogation ?
 
J'entends cela, mais moi je n'y crois pas. Lors des élections européennes, on a dit : c'est parce que la majorité était unie qu'elle l'a remporté. Et là, on dit : c'est parce qu'elle était unie dès le premier tour qu'elle a perdu. Je n'y crois pas. En 2004, je n'étais pas dans cette équipe, mais la majorité a perdu les élections alors qu'au premier tour, elle était allée avec toutes ses sensibilités. Lorsque le vent souffle dans un sens - et là, il a soufflé dans un sens - ce n'est pas la forme d'organisation politique qui change le mode de scrutin. C'est un scrutin de crise, c'est un scrutin qui dit que les Français ont ressenti les conséquences de la crise financière, économique, sociale, et qu'ils manifestent une forme de désarroi par certains côtés ou d'impatience de l'autre, c'est cela qui l'explique et non pas, à mon avis, l'organisation de la majorité.
 
N. Demorand : A mes côtés, il y a T. Legrand et J.-F. Achilli, qui vous posent une question. J.-F. Achilli : E. Besson, il semble que la défaite nette de X. Darcos pose problème en ce qui concerne la réforme des retraites. On parle de tout ce matin ; on dit que F. Baroin rejoindrait le Gouvernement au Budget, que c'est E. Woerth qui remplacerait X. Darcos, convoqué à 11 heures à l'Elysée. Qu'est-ce que vous savez de tout ça, qu'est-ce que vous savez ?
 
Alors là, je ne sais rien, c'est très simple...
 
N. Demorand : Je sais que je ne sais rien...
 
Voilà, vous m'apprenez tout...
 
J.-F. Achilli : Sur ce remaniement, c'est un acte important de remanier le Gouvernement au lendemain des régionales ?
 
Ecoutez, le cadre a été donné : le président de la République a dit, il y a dix jours : élections régionales, conséquences régionales. Cela veut dire qu'il considère qu'à la fois sur le rythme de l'action, il a écouté ce que disent les Français, mais qu'il ne pense pas que ça change... que ça doive changer le périmètre d'action des ministres. Pour ce qui est des noms que vous venez de citer, je ne le savais pas, souvent, les journalistes en savent plus que nous...
 
N. Demorand : Et vous ?
 
Eh ben, moi, je n'en sais rien, puisque j'attends ce que vont dire le président de la République et le Premier ministre. Vous savez que dans les fonctions qui sont les nôtres, on est par définition sur des sièges éjectables ou des sièges dont on peut aussi décider de s'éjecter, puisque...
 
N. Demorand : Ce serait votre cas, ça, ce serait votre cas ? T. Legrand : Le cas de M. Hirsch ?
 
Ce n'est pas ce que je suis en train de vous suggérer, mais dire : un ministre, ça peut être démissionné, on peut lui retirer ses fonctions à tout instant, et il peut aussi à tout instant décider d'arrêter son activité.
 
N. Demorand : Vous y pensez, E. Besson ?
 
Non, je n'y pense pas, mais je vous dis que c'est la règle du jeu, que vous connaissez d'entrée.
 
T. Legrand : Le Premier ministre a dit hier qu'il fallait garder le cap, que le Gouvernement allait garder le cap. Et là, vous venez de dire que le rythme peut changer. Est-ce qu'on peut garder le cap en changeant le rythme ? Est-ce qu'il faut réformer moins vite, moins rapidement, de façon plus ordonnée ?
 
Non, ça, je ne le crois pas, mais parce que, pas par fétichisme de la réforme ; la réforme en soi ça ne veut rien dire. La réforme, qu'est-ce que c'est ? C'est de dire qu'il y a un diagnostic qui est posé par tous les économistes : la France manque de compétitivité ; ça veut dire que là où d'autres, nos partenaires allemands, beaucoup de pays européens, tous les pays émergents, le Brésil, la Chine, l'Inde, etc., croissent à un rythme élevé, prennent des parts de marché, notamment sur ce qu'on appelle les marchés à haute valeur ajoutée, la France, depuis l'année 2000 à peu près, a régressé en terme de compétitivité. Donc la réforme, ça veut dire simplement s'adapter parfois à des évolutions démographiques incontestables - c'est par exemple la nécessité de la réforme des retraites - ou ça veut dire essayer de retrouver de la compétitivité, c'est-à-dire de la capacité à créer des richesses pour les redistribuer.
 
N. Demorand : Vous connaissez bien le Parti socialiste, E. Besson. Quelle est votre lecture de la situation de ce parti-là au lendemain d'une victoire comme celle que la gauche a connue hier ?
 
Alors, je le fais pour répondre à votre question, parce que je cherche à...
 
N. Demorand : Là, c'est plutôt en tant qu'analyse politique.
 
C'est ce que j'allais vous dire, je ne veux plus interférer sur ces questions. Bon, objectivement, M. Aubry à l'intérieur du Parti socialiste, sort renforcée de ce scrutin, ça me paraît incontestable. Et S. Royal a, elle aussi, réussi un joli score, incontestablement aussi, dans sa région. Donc il me semble que un, M. Aubry, deux, S. Royal sortent, à l'intérieur du Parti socialiste, renforcées de ce scrutin.
 
N. Demorand : Les déclarations politiques, Jean-François le disait, sont très nombreuses ce matin. J.-F. Copé souhaite, lui, chez nos confrères d'Europe 1, la fin de la politique d'ouverture ; Monsieur le ministre d'ouverture, comment recevez-vous ce souhait émis par l'un des vôtres quand même ?
 
C'est J.-F. Copé qui s'exprimait, c'est ça ?
 
N. Demorand : Oui.
 
Il a le droit, je sais très bien, l'ouverture dans l'esprit de N. Sarkozy, c'est un état d'esprit qu'il a théorisé lui-même entre les deux tours de l'élection présidentielle, il a dit : voilà, pour réformer la France, je vais associer un certain nombre de femmes et d'hommes qui n'ont pas partagé mes convictions, mais qui peuvent me rejoindre sur les réformes. Ça ne touche pas, contrairement à ce que l'on suggère en permanence, d'abord et seulement le Gouvernement. Oui, nous sommes - nous étions six - maintenant cinq venus de la gauche, au sein du Gouvernement. Mais regardez bien le nombre de préfets, d'ambassadeurs, de hauts fonctionnaires, de membres de cabinets ministériels de sensibilité de gauche auxquels on a confié des responsabilités importantes. Cela veut dire que dans l'esprit du Premier ministre et du président de la République, cette mise en oeuvre de l'ouverture, elle a été large et généreuse...
 
T. Legrand : Et c'est fini, vous pensez ?
 
Je ne le sais pas. J'entends, comme vous, la petite musique qui monte et qui peut être légitime. Songez que pour un certain nombre d'élus, de militants, voire un certain nombre de responsables de gauche, exercer des responsabilités, on peut convenir que ça puisse suggérer des grincements de dents.
 
N. Demorand : Allez, une dernière question de J.-F. Achilli. J.-F. Achilli : E. Besson, le Front national a réalisé des scores assez considérables, là où il se maintenait bien sûr. Comment est-ce que vous analysez ces scores, ces résultats, cette forme de retour partiel ?
 
Bon, je n'ergote pas sur le fait de savoir si le Front national a monté, baissé, etc. Je maintiens que par rapport aux dernières élections régionales, il a baissé, mais il fait un score relativement important, n'en disconvenons pas. Lorsque j'ai présenté à la presse, en janvier, un bilan d'étape du débat sur l'identité nationale, j'ai dit qu'une minorité de nos concitoyens - mais selon TNS/Sofres, le potentiel était quand même de 20 à 25% - s'interrogeait sur la place de la France dans le monde : construction européenne, mondialisation ; des tensions qui sont dans notre société : individualisme d'un côté, communautarisme de l'autre. Et j'ai dit qu'une petite minorité de Français - petite minorité, j'insiste - avait peur. Peur de l'étranger, peur de la construction européenne, peur de la mondialisation, peur du progrès technique, peur de voir se disloquer un éventuel modèle social français. Ce sont des considérations objectives qui devraient intéresser tous les républicains, de droite et de gauche. Mais la différence, c'est de dire que ces débats-là, ces questions-là, il ne faut pas les éluder, quand on les élude, ça donne le 21 avril 2002, et je ne mets pas dans la même catégorie le non au référendum européen. Ça veut dire que pour les républicains, qui croient au dialogue, à l'échange, on écoute la peur du peuple ou les doutes du peuple ou d'une minorité du peuple en la circonstance, on y rapporte sereinement des réponses républicaines. Pas d'épouvantail, on n'exploite pas, mais on regarde de face, et ces questions-là sont posées, elles sont sur la table.
 
N. Demorand : Vous avez des regrets ou pas, quant à l'organisation, quant au moment, quant à la manière dont s'est déroulé le débat sur l'identité nationale ?
 
Je n'ai pas de regrets sur ce que j'ai cherché à faire, j'ai voulu dire ce qui nous rassemble, ce qui fait notre communauté nationale, sur quelles valeurs nous allons projeter notre avenir, monter notre projet collectif. Mais lorsque je vois que le débat a été impacté par le vote suisse contre les minarets, par les conséquences du match Algérie/Egypte, par un certain nombre de dérapages que j'ai regrettés, voire condamnés, bien sûr que j'aurais aimé que ce soit autrement. Je vous l'ai dit, c'est un débat auquel je continue de croire, pas le débat lui-même, je ne suis pas fétichiste, mais les questions qui sont posées, je crois qu'elles restent essentielles pour les années qui viennent.
 
N. Demorand : E. Besson, merci. Secrétaire général adjoint de l'UMP, ministre de l'Immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire.
 
Merci à vous.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 22 mars 2010