Déclaration de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, sur la politique culturelle dans les musées, notamment la réouverture du Palais de Tokyo et la création artistique, Paris le 12 avril 2012.

Texte intégral


Une équation poétique, inscrite un peu plus bas dans ces lieux par l’artiste et mathématicien Laurent Derobert, offre à lire une formule : celle de la « Force d’attraction de l’être rêvé ». Une équation que je reprendrai volontiers à mon compte pour décrire ce qu’est ce Palais de Tokyo, ce que je ressens en vous y accueillant aujourd’hui.
Dondel, Aubert, Viard et Dastugue : en 1937, quatre architectes donnent naissance à ce Palais qui a vocation à recevoir et à exposer des oeuvres d’art moderne. D’emblée, le Palais de Tokyo assume une mission exploratoire et sa dimension avant-gardiste. D’emblée, il veut nous donner à rêver le monde de demain.
En 1939, la guerre et l’occupation le vident de ses oeuvres et de son sens. À la libération, les oeuvres et le public reviennent. Puis, dans les années 1970, le projet du Centre Pompidou finit de donner son envol au Musée national d’art moderne qu’il abrite, et qui va progressivement le quitter. Le Palais de Tokyo sombre à nouveau dans une crise d’identité. Les projets se succèdent, sans trouver à s’installer définitivement : réserves du Fonds national d’art contemporain, Centre national de photographie, Fémis, Cinémathèque, Palais du Cinéma dont les travaux sont brutalement interrompus… C’est un bâtiment profondément meurtri, blessé, au coeur de Paris qui offre une partie de ses étages au projet du Site de création contemporaine en 2002. Des travaux de réhabilitation des niveaux 2 et 3 sont alors confiés à de jeunes architectes, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, sous l’impulsion de Catherine Trautmann, ministre de la Culture et de la Communication. Nicolas Bourriaud – que j’ai nommé directeur de l’Ecole nationale des Beaux-arts - et Jérôme Sans inventent un nouveau lieu pour la création, sur le modèle des friches de Berlin ou New York. Et il faut l’avouer, peu de gens croient que ce nouveau lieu, à la fois touchant et un peu brinquebalant, à l’image de la modeste caravane posée à l’entrée qui lui sert de billetterie, va réussir à offrir un avenir à ce Palais. D’autant que les premiers occupants du site, doivent aussi inventer une nouvelle économie, fondée à moitié sur des financements privés, ce qui laisse dubitatif les grands anciens du ministère.
Le rêve pourtant est là, il est au rendez-vous. Il nourrit le projet du nouveau Palais de Tokyo. Il réveille la vieille carcasse. Et le public revient aussi. En quelques années, le Palais de Tokyo redevient une force d’attraction. Suzanne Pagé et Hans-Ulrich Obrist, qui font aussi des merveilles en face, au Musée d’art moderne de la ville de Paris, n’y sont pas non plus pour rien. La formule mathématique tombe de nouveau juste.
Une même dynamique nourrit les deux ailes. Marc-Olivier Wahler et Pierre Cornette de Saint Cyr, après Maurice Lévy, se voient transmettre le témoin en 2006. Ils font encore fructifier le lieu, qui s’étoffe de nouveaux projets.
Le Palais de Tokyo est déjà trop petit pour le Palais de Tokyo. Mais 10 000 mètres carrés attendent de rejoindre la fête. On va leur trouver une affectation.
Catherine Grenier puis Olivier Kaeppelin, délégué aux arts plastiques, écrivent un nouveau programme artistique, un nouvel l’appel d’offres va voir le retour de Lacaton et Vassal. L’histoire est en marche. Elle ne s’arrêtera plus. Irrésistiblement, le lieu s’unifie. Un seul élan désire que la création s’exprime dans toute sa vitalité et dans toute sa diversité, que les artistes qui vivent ici puissent investir ce lieu et faire foisonner leurs propositions partout, des salles aux fenêtres, en passant par les escaliers et les plafonds.
J’ai reconnu en Jean de Loisy l’homme de cet élan et de cette ambition. Commissaire indépendant qui a fait ses armes dans les plus grands musées, connaisseur hors pair de la scène française et grand voyageur, ami des artistes les plus reconnus, comme Anish Kapoor, mentor des jeunes diplômés de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, il incarne à lui seul la diversité et la générosité de ce lieu et de ses missions. Il a su libérer cette force d’attraction de l’être rêvé : je l’en félicite et je l’en remercie. Sans oublier à aucun moment, à la fois le travail extraordinaire de toutes les équipes qui ont mené son chantier de rénovation dans un temps record, sans dépassement de budget ni de calendrier, sous la maîtrise d’ouvrage de la direction générale de la création artistique qui a missionné comme maître d’ouvrage délégué sous la direction de l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la Culture, l’OPPIC, un chantier qui fera office de référence ; et les équipes du Palais de Tokyo lui-même, dont beaucoup de membres étaient déjà présents il y a dix ans, et qui font preuve d’un dévouement et d’une inventivité, parfois même d’une résistance - il en faut dans des conditions parfois difficiles – digne d’éloges.
Le Président de la République a voulu le Palais de Tokyo. Je l’ai mis en oeuvre.
J’ai voulu et j’ai mis en oeuvre la Triennale, que le Palais accueillera dans 10 jours, ce nouveau grand rendez-vous avec la scène française piloté cette année par Okwui Enwezor qui en est le commissaire.
J’ai voulu et j’ai mis en oeuvre le Monumenta de Daniel Buren en même temps que la Triennale et la réouverture du Palais de Tokyo, malgré un contexte budgétaire tendu, alors que certains me suggéraient de la décaler d’un an. Je l’ai fait parce que j’ai voulu une politique ambitieuse pour les arts plastiques, une des plus ambitieuses je crois depuis de nombreuses années.
Je l’ai voulu et je l’ai mise en oeuvre parce que j’ai entendu les inquiétudes des artistes de la scène française, qui ne se trouvaient pas assez représentés. Je l’ai voulu parce que j’ai entendu le sentiment des galeristes qui trouvaient que Paris ne tenait pas encore assez pas son rang parmi les capitales mondiales de l’art. Je l’ai voulu parce que j’ai entendu dans nos régions qu’il fallait donner un nouvel élan à la décentralisation, en donnant notamment une plus grande visibilité aux actions des Fonds régionaux d’art contemporain, des centres d’art, des écoles supérieures d’art et des musées d’art contemporain en région, qui trouveront ici toujours porte ouverte. Je l’ai voulu parce qu’au moment où le monde entier de l’art se déplace à la foire de Bâle et à la Documenta de Cassel, je voulais qu’on dise : « On passe par Paris d’abord. La France joue dans cette cour là. Ses artistes sont à ce niveau. »
Quand je suis arrivé à mon poste, on ne me parlait que de déclassement et d’abandon. On évoquait, avec nostalgie déjà, le géant Pontus Hulten ou le très regretté Bernard Lamarche-Vadel en pensant que ce glorieux passé ne reviendrait plus. Aujourd’hui, nous fêtons une renaissance.
Du Palais de Tokyo agrandi au nouveau FRAC-Bretagne d’Odile Decq, dont l’inauguration en février dernier annonce celle des six nouveaux FRAC de grande taille qui suivront, que nous avons cofinancés, des nouvelles salles du Grand Palais qui accueilleront une FIAC encore agrandie en octobre au Consortium de Dijon, qui a ouvert un nouveau bâtiment ; du Centre Pompidou Mobile à la Collection Lambert, qui doublera bientôt de surface pour accueillir la plus grande donation jamais faite à l’Etat : tout ne parle que d’avenir, d’ambition et de promesses pour nos artistes et nos oeuvres. Et d’ailleurs, jamais nos artistes, nos commissaires, nos critiques n’ont été autant sollicités à l’étranger. Cette nouvelle institution, le plus grand centre européen d’art, qui à l’instar de la Philharmonie avec les institutions musicales françaises, travaillera main dans la main avec les régions et les territoires. Je dois insister sur ce point : les établissement nationaux localisés à Paris ont une vocation nationale et doivent nouer des partenariats avec les régions et leurs établissements culturels.
J’ajoute que le Palais de Tokyo jouera un rôle majeur dans le Grand Paris de la culture, pour lequel je me suis beaucoup investi. Et je rêve d’un partenariat étroit avec la Tour Médicis de Clichy-Montfermeil, autre projet qui me tient à coeur, et pour laquelle le Palais de Tokyo pourra apporter son savoir-faire et son rayonnement.
Pour terminer, je souhaiterais évoquer les 15 mesures en faveur des arts plastiques que j’ai annoncées en octobre 2011. Elles s’inscrivent dans cette ambition globale pour le secteur que je me suis efforcé de porter avec le plus d’énergie et d’attention possibles. Elles constituent le socle fondamental d’actions pour le ministère, et seront mises en oeuvre par Georges-François Hirsch et Pierre Oudart, que j’ai récemment nommé directeur adjoint, chargé des arts plastiques. Ces 15 mesures permettront je crois une professionnalisation accrue des artistes, un renforcement du partenariat avec le secteur privé, les galeries en l’occurrence, et la structuration du réseau des institutions d’arts plastiques en région, ainsi qu’une nouvelle impulsion en matière internationale.
Il y a une autre phrase inscrite à l’entrée du Palais de Tokyo : Fear eats the soul. « La peur dévore l’âme. » Jean de Loisy n’a pas peur. Nous n’avons pas eu peur et nous avons rendu une âme à ce lieu, un lieu de création, de fête et d’insolence. Nous avons rendu une âme à notre création. Je suis heureux de pouvoir partager aujourd’hui ma fierté d’y avoir contribué avec vous. Je vous remercie.
Source http://www.culturecommunication.gouv.fr, le 13 avril 2012