Interview de M. Jean-Louis Debré, président du groupe parlementaire RPR à l'Assemblée nationale, à La Chaîne Info le 1er octobre 2002, sur ses réactions après les attentats aux Etats-Unis notamment son souhait que les responsables politiques déterminent l'engagement de la France en fonction des intérêts du pays, la critique de la politique budgétaire et sur le processus de Matigon après la rupture des négociations.

Texte intégral

A. Hausser C'est la rentrée parlementaire et elle se déroule dans un contexte international plutôt troublé. Est-ce que l'opposition peut travailler de la même manière que si les choses étaient calmes ?
- "Non, le 11 septembre, il y a eu des événements que vous connaissez à New York, et cela a des conséquences sur l'ordre du monde, mais aussi je crois - et je le souhaite - sur le comportement des responsables politiques en France, comme ailleurs."
Cela vaut pour vous ?
- "Cela vaut pour nous tous."
C'est-à-dire qu'il faut moins critiquer le Gouvernement ?
- "Ce n'est pas une question de critiques. Il faut bien voir toutes les conséquences à la fois sur l'économie, sur la lutte contre le terrorisme, sur tous les grands secteurs du monde. Il faut aussi bien réfléchir à la politique étrangère de la France et aux conséquences. La France est une puissance mondiale, la France est une puissance méditerranéenne. La France a un dialogue à entretenir avec le monde arabo-musulman. Il faut que la France soit en tête de ceux qui ne font pas d'amalgame entre islamisme et islam. "
La France doit être un peu moins solidaire que d'autres avec les Etats-Unis ?
- "Il y a deux choses qui se passent. Il y a la solidarité qui doit être exemplaire dans la lutte contre le terrorisme et il y a la liberté, en ce qui concerne l'expression de vengeance. Je comprends parfaitement l'attitude américaine, je comprends parfaitement ce désir de vengeance. Ce désir, s'il se marque par des frappes militaires, la France doit, puisqu'elle est une puissance indépendante, être libre de savoir si elle s'oriente ou accompagne les Américains dans la défense militaire."
Si je vous entends bien, la France ne doit pas être aux côtés des Américains pour frapper ?
- "Non, je ne dis pas cela. Autant il doit y avoir une très grande solidarité - et il y en a une très grande - dans la lutte contre le terrorisme, notamment lorsque nous bloquons les avoirs des comptes suspects, lorsque nous faisons en sorte qu'il y ait des échanges d'informations plus précises pour interpeller les terroristes, autant, si les Américains décidaient des frappes militaires et s'ils veulent le concours de la France, ils devront au préalable nous dire qu'elles sont ces cibles militaires qu'ils veulent atteindre. Il faut que nos responsables politiques déterminent l'engagement de la France en fonction des intérêts de notre pays. Je viens de vous le dire, nous sommes une puissance qui a un dialogue privilégié avec le monde arabo-musulman. Il est important dans le contexte mondial que la France soit justement ce lien entre le monde arabo-musulman, entre le monde de la Méditerranée, l'Europe et le reste du monde."
Vous pensez que les Américains l'ont compris ?
- "Je le souhaite."
Est-ce que la France avait une longueur d'avance, si je puis dire, en matière de renseignements sur ces réseaux terroristes ?
- "Je ne sais pas. Ce que je sais simplement, c'est que nous avons connu une période - j'étais alors ministre de l'Intérieur - où il y avait des attentats islamistes. Et les service des renseignements ont très bien fonctionné."
Est-ce que nous avions alerté les Américains ?
- "Mon souvenir est très précis. Lorsque j'ai été confronté, en tant que ministre de l'Intérieur, à cette vague d'attentats, nous avons cherché à avoir avec tous nos partenaires européens, mais y compris avec d'autres puissances, des relations de travail très strictes et très profondes."
Cela avait été fructueux ?
- "Cela avait donné des résultats."
Pour en revenir à la situation intérieure, on va parlez du budget. L'opposition a qualifié ce budget d'irréaliste. Ce qui vous a valu des répliques du Gouvernement qui dit que, finalement, l'opposition fait du pessimisme et en appelle au "patriotisme économique." Est-ce que vous êtes prêt à faire un geste ?
- "Il faut être très précis. Le budget, tel qu'il nous a été présenté, repose sur des hypothèses de croissance qui ne sont pas bonnes et qui ont été surévaluées. Aujourd'hui, nous serions prêts à soutenir et à aider le Gouvernement, s'il y avait une recherche d'une croissance. Il faut savoir qu'aujourd'hui, les 35 heures coûtent à la nation 100 milliards. Le déficit budgétaire est de 200 milliards. Il y a un certain nombre de mesures - 35 heures, CMU, emploi-jeunes - qui ne sont pas financées. Deuxième remarque : toute l'action qui aurait dû être celle du Gouvernement depuis quatre ans était de faire baisser les prélèvements obligatoires et baisser les impôts. Or, on constate simplement qu'ils ont augmenté : il y a eu 17 impôts ou taxes supplémentaires. Je constate aujourd'hui qu'il donne l'apparence de vouloir baisser les impôts, mais rien n'est fait au fond. Enfin, toute l'action du Gouvernement depuis quatre ans - puisque nous étions en période de croissance - devait être de faire baisser le déficit budgétaire pour retrouver des marges de manoeuvre - 200 milliards de déficit budgétaire et on continue ! Par conséquent, ce budget n'est pas un bon budget et il n'est pas un bon budget dans une conjoncture économique qui n'est pas une bonne conjoncture économique."
Pour en revenir à la Corse, qui est un sujet que vous connaissez bien également : il y a deux organisations indépendantistes qui ont suspendu leur participation au processus de Matignon. Le ministre de l'Intérieur, D. Vaillant dit : "Nous maintiendrons le cap." Est-ce qu'il faut continuer le processus ? Est-ce qu'il faut continuer le processus législatif au moins ?
- "D'abord, j'ai été très choqué de voir que M. Talamoni rompre les relations ou se sortir, dit-il, du processus de Matignon, parce que la justice s'était intéressée à un certain nombre de ses amis qui étaient suspectés d'avoir joué un rôle dans un assassinat. Les amis de M. Talamoni, comme tous les Français, vivent dans un Etat de droit et, par conséquent, si la justice a quelque chose à leur reprocher ou si la justice a besoin de les interroger, je ne vois pas pourquoi cela ferait un drame. Aujourd'hui, le processus de Matignon est en panne. On le dit, depuis le début, c'est parce qu'il y a une hypocrisie. Pour les nationalistes c'est la voie vers l'indépendance, pour le Gouvernement, c'est une fin en soi. Tant qu'on aura pas levé cette hypocrisie, cela n'avancera pas."
A Toulouse, est-ce que vous penchez pour la thèse de l'attentat ou pour la thèse de l'accident ?
- "Je ne penche pour aucune thèse, mais j'ai été scandalisé par les déclarations du procureur de la République. On commence des investigations, on commence une enquête qui sera menée par un juge d'instruction et le procureur de la République se permet, avant même les résultats de cette enquête, d'en donner les conclusions ! C'est inadmissible et je considère qu'il y a là une faute particulièrement grave du procureur de la République."
En un mot : êtes-vous prêts pour la présidentielle ?
- "Je suis prêt, naturellement. Mais, pour l'instant, pensons à la France, pensons aux Français et pensons aux conséquences pour la France et pour les Français de ce qui s'est passé le 11 septembre dernier à New York."
(Source http://sig.premier-ministre.gouv.fr, le 2 octobre 2001)