Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes, de la ville, de la jeunesse et des sports à I-Télé le 24 juillet 2014, sur la situation dans la bande de Gaza et les manifestations pro palestiniennes en France.

Texte intégral


CHRISTOPHE BARBIER
Najat VALLAUD-BELKACEM, bonjour. Bienvenue. Pas d'incident hier lors de la manifestation pro-palestinienne, mais des slogans : « Israël assassin ! » « HOLLANDE complice ! » Comment réagissez-vous ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bon, d'abord, pas d'incident, c'est la preuve qu'une manifestation peut bien se passer, et c'est la preuve que, il y a une différence à faire entre une manifestation qui présente des risques de débordements tels qu'on en est amené à l'interdire, comme ça a été le cas le week-end dernier, et puis, une manifestation qui est à peu près bien organisée par des organisateurs responsables peut ne pas provoquer de tels débordements.
CHRISTOPHE BARBIER
Mais très violente dans les mots !
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Quant aux slogans, quant aux mots, une fois de plus, c'est l'occasion de s'élever avec la plus grande fermeté contre tous les slogans, contre tous les propos de haine, qu'ils soient antisémites ou autres, c'est inacceptable, ça n'a pas sa place dans la République. Et c'est précisément le propos du président de la République, lorsqu'il dit que nous n'avons pas à importer le conflit israélo-palestinien sur notre territoire.
CHRISTOPHE BARBIER
Oui, mais c'est lui qui a été d'abord très pro-israélien dans ses premières déclarations.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
La position de la France a toujours été très équilibrée, et rien n'a changé en la matière, l'équilibre – vous le connaissez – c'est que, Israël a droit à sa sécurité, les Palestiniens ont droit à un Etat libre, indépendant et viable, voilà. Et nous, nous appelons à la paix, je crois que, en ce moment, on manque de voix qui appellent à la paix.
CHRISTOPHE BARBIER
L'ONU ouvre une enquête pour crime de guerre contre l'armée israélienne dans la bande de Gaza, est-ce que vous vous en réjouissez ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Moi, je crois que cette situation, Gaza, c'est intolérable, la souffrance humaine là-bas, c'est : on ne peut pas rester indifférent, donc qu'il puisse y avoir toute la lumière faite sur ce qui se passe en ce moment à Gaza, oui, c'est évidemment quelque chose qui permettra de progresser, et j'espère, de cheminer, encore une fois, vers un cessez-le-feu rapide, et vers la paix.
CHRISTOPHE BARBIER
En France, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique va dévoiler aujourd'hui ce qu'on appelle les déclarations d'intérêt des parlementaires, mais à quoi cela va-t-il servir ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Les déclarations d'intérêt, c'est d'abord une transparence plus importante, qui est faite, et je crois que la vie politique en avait besoin depuis plusieurs décennies déjà, sur les différents intérêts que les parlementaires peuvent avoir au-delà de leur mandat, et qui ne sont pas nécessairement problématiques, on peut très bien exercer d'autres fonctions en même temps qu'on est parlementaire, mais qui doivent être connus pour le cas où ils créeraient une situation de conflit d'intérêt. Et donc ce qui leur est désormais demandé par la loi, c'est d'indiquer toutes les instances dans lesquelles ils siègent, toutes les fonctions qu'ils occupent, pour que l'on puisse publiquement savoir s'il y a ce risque de conflit d'intérêt.
CHRISTOPHE BARBIER
Ça va jeter la suspicion sur leur travail de parlementaires, s'ils ont des liens avec un secteur économique, ça peut être positif, parce qu'ils sont experts dans la matière, on va leur dire : ah ben, non, n'y touchez pas, ne prenez pas la parole, ne faites pas d'amendement, vous êtes suspects !
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oh, mais vous savez, les ministres sont déjà soumis à cette obligation de faire leur déclaration d'intérêt et de la rendre publique depuis quelque temps, et je peux vous dire que ça se passe très bien. Tout le monde comprend très bien qu'un élu ait pu avoir une vie avant, qu'il puisse avoir une vie parallèle, entre guillemets, dès lors qu'il n'y a pas encore une fois de conflit d'intérêt, c'est-à-dire d'utilisation de son mandat pour obtenir des avantages indus, c'est ça un conflit d'intérêt. Mais la transparence permet justement de lutter contre tous les malentendus, contre tous les fantasmes, et contre toutes les défiances qui s'expriment aujourd'hui de la part des citoyens à l'égard des élus.
CHRISTOPHE BARBIER
Mais est-ce que la gauche ne rêve pas d'un Parlement où il n'y ait que des fonctionnaires ou des gens issus de la sphère publique sans lien avec l'entreprise ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
La gauche souhaite un Parlement où précisément toutes les professions, toutes les catégories sociales soient mieux représentées qu'elles ne le sont aujourd'hui.
CHRISTOPHE BARBIER
On en est loin.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
On est bien d'accord, il y a par exemple très peu d'ouvriers ou d'enfants d'ouvriers d'ailleurs à l'Assemblée nationale, eh bien, si on veut parvenir à une plus grande mixité, ce qu'il faut faire, c'est du renouvellement des partis, c'est du renouvellement générationnel, c'est aussi de la transparence sur les modes de fonctionnement, c'est la fin du cumul des mandats, et cette règle, que vous évoquez, de la transparence et des déclarations d'intérêt, elle fait partie d'un ensemble plus large, que notre gouvernement a adopté, qui a vocation à régénérer la vie politique en permettant le renouvellement plus régulier.
CHRISTOPHE BARBIER
Alors, on va savoir aussi quels sont les députés hommes qui font travailler leurs épouses, c'est souvent comme ça que ça se passe, est-ce que ce n'est pas insultant de considérer les épouses comme de possibles collaboratrices de complaisance ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Écoutez, d'abord, ça dépend des situations, moi, je connais des situations dans lesquelles un parlementaire a pu faire appel à une collaboratrice, et puis ensuite, l'épouser, je veux dire, on ne va pas l'empêcher d'épouser sa collaboratrice d'une certaine façon, et même lorsqu'il fait appel d'ailleurs à sa femme, qui serait déjà sa femme, et qu'il l'embaucherait comme collaboratrice…
CHRISTOPHE BARBIER
On va suspecter que ça soit juste pour prendre l'argent…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, mais dans l'absolu, ça ne me semble pas choquant, la seule chose qui est véritablement choquante, c'est si on paie quelqu'un à faire un travail qu'il ne fait pas, voilà, donc dès lors que…
CHRISTOPHE BARBIER
Donc c'est ça qu'il faudra vérifier ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, c'est ça, c'est la réalité du travail fourni, mais là encore, moi, je dis : stop aux fantasmes, l'immense majorité des élus et des parlementaires se comporte bien, précisément, cette transparence va aider à le percevoir.
CHRISTOPHE BARBIER
Votre loi sur l'égalité hommes/femmes a été adoptée, personne n'a voté contre hier, sur le congé parental partagé pour le second parent, est-ce que vous croyez que les pères vont prendre le risque de s'absenter alors qu'on est en période de chômage, de plans sociaux, de licenciements ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Pourquoi vous ne me posez pas la question s'agissant des mères ?
CHRISTOPHE BARBIER
Eh bien, parce que, elles prennent déjà beaucoup les congés de maternité, et ça, c'est passé dans la société, mais le congé du second parent, souvent le père, ça ne passe pas ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Alors, pour compléter votre phrase, elles prennent déjà souvent le congé parental, y compris le congé parental long, et ce sont elles qui sont précarisées, parce que, en fait, ça précarise n'importe qui de prendre une interruption longue dans son activité ; on sait très bien par exemple que quand on s'interrompt pendant trois ans, eh bien, on s'éloigne beaucoup de l'emploi, on a beaucoup de mal à y revenir, parce qu'on perd en employabilité, et donc aujourd'hui, la réforme, elle a vocation à deux choses, à mieux faire partager les responsabilités parentales entre les hommes et les femmes, et les hommes sont demandeurs de pouvoir s'investir dans la vie de leur enfant, et on leur offre, on légitime finalement cette demande qu'ils peuvent parfois hésiter à exprimer parce que c'est un peu stigmatisé dans notre société et dans nos entreprises, mais grâce à la loi, on la légitime, et puis, le deuxième objectif de cette réforme, c'est de réduire l'éloignement du marché du travail des femmes, parce que, on ne leur rend pas service quand on leur dit, sur le coup, elles se disent…
CHRISTOPHE BARBIER
On va partager la précarité ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, sur le coup, certaines d'entre elles se disent : finalement, c'est une chance que j'ai de pouvoir m'arrêter trois ans, mais enfin, on s'arrête trois ans avec une indemnisation extrêmement faible, et on s'arrête trois ans au bout desquels on aura un mal fou à revenir sur le marché du travail, et donc c'est comme ça qu'on est freiné dans sa carrière, qu'on est précarisé, et qu'à la fin, on a des retraites tellement plus faibles que celles des hommes. Donc la loi, les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités en disant : nous devons veiller à protéger les intérêts des femmes comme des hommes, et lutter contre ce type de précarisation.
CHRISTOPHE BARBIER
Les partis politiques seront punis s'ils ne présentent pas autant de femmes que d'hommes aux élections législatives, c'est très simple, il suffit de les présenter, les femmes, dans les circonscriptions ingagnables. C'est ce qu'ils font, y compris au PS !
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Je crois que même avec ce contournement-là, ça ne suffira désormais plus aux partis politiques à échapper aux pénalités qui vont les guetter s'ils ne jouent pas le jeu de la parité, parce que, vous l'aurez compris, dans le texte de loi, on double les pénalités sur les partis politiques qui ne jouent pas le jeu. Donc ça veut dire que les montants financiers vont être très importants, qu'ils doivent être pris en compte, structurellement, en amont par les partis politiques, donc que ça va les obliger à repenser leur candidature, et moi, je suis persuadée qu'en 2017, on va avoir une bien autre physionomie à l'Assemblée nationale, en particulier.
CHRISTOPHE BARBIER
Il n'y aura pas de class action, d'action collective possible contre les discriminations hommes/femmes, vous le regrettez ? Ça reviendra dans une autre loi ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
C'est un sujet qui dépasse la question des inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes. La question de : est-ce qu'on peut permettre à des salariés de porter ensemble une action devant la justice parce qu'ils auraient subi un même type de discrimination ? Elle vaut pour tous les types de discrimination, à l'âge, à l'origine, au lieu d'habitation. Et donc c'est un sujet sur lequel nous avons décidé de travailler ensemble à la rentrée, avec les partenaires sociaux, pour rendre plus efficace ce combat.
CHRISTOPHE BARBIER
Un mot très bref, la pénalisation des clients à disparu au Sénat de la loi sur la prostitution, vous le regrettez ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, je le regrette, bien sûr, le texte n'est pas encore fini, et il va continuer à cheminer, l'Assemblée nationale avait jugé que cette disposition était utile, le Sénat était plus frileux, mais c'est normal, il y a évidemment des résistances au changement sur un sujet qui se présente comme une espèce de fatalité depuis si longtemps, la prostitution, ça a toujours existé, pourquoi on la remettrait en question, pourquoi on s'attaquerait aux clients, et pourtant, il y a bel et bien une responsabilité indéniable qui est celle de clients qui nourrissent, qui alimentent les réseaux, le proxénétisme, et la souffrance de ces femmes, oui.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 juillet 2014