Interview de M. Michel Sapin, ministre des finances et des comptes publics à "Europe 1" le 21 octobre 2014, sur la disparition du PDG du groupe Total, Christophe de Margerie, sur l'importance de bonnes relations de la france avec l'Allemagne en matière économique et budgétaire.

Texte intégral

THOMAS SOTTO
L'interview politique d'EUROPE 1, Jean-Pierre ELKABBACH vous recevez ce matin Michel SAPIN, ministre des Finances et des Comptes publics. Messieurs, c'est à vous.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bienvenu Michel SAPIN, bonjour.
MICHEL SAPIN
Bonjour.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'abord, la mort de Christophe de MARGERIE, évidemment, l'immense patron de TOTAL, est à l'évidence une perte considérable pour l'industrie, l'économie, pour la France même, et vous, vous le connaissiez.
MICHEL SAPIN
Oui bien sûr, je le connaissais à la fois comme patron, patron de la plus grande entreprise française, de renommée mondiale, présente partout, qui portait une image forte, dynamique, de l'économie française. Il n'y en a pas beaucoup qui portent ainsi cette image, et par ailleurs je le connaissais comme homme.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, on peut dire qu'il est mort au champ d'honneur professionnel, parce que c'était un patron de terrain.
MICHEL SAPIN
Oui, il est mort dans un accident, comme toujours dans ces cas-là, qui semble d'une bêtise effroyable.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
En voyage, parce qu'il voyageait beaucoup.
MICHEL SAPIN
Effroyable, donc je pense vraiment à tous ceux qui l'aimaient et qui sont aujourd'hui dans la peine.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quand on le connaît, on peut dire que c'était un manager, et vous me dites si vous êtes d'accord, emblématique, provocateur, chaleureux, patriote, sans cesse sur la brèche et connu dans le monde, redouté pour sa franchise et son plaisir à dire ce que les autres cachaient, c'est-à-dire que dans l'action il osait.
MICHEL SAPIN
Oui, mais parce que c'était vraiment un grand chef d'entreprise, mais en même temps c'était un grand personnage, je dirais presque une grande gueule. Une capacité à dire fort, sans craindre de gêner, ce qu'il pensait, à ceux à qui il parlait, quels que soient ceux à qui il parlait, chefs d'Etat, chefs d'entreprise ou bien entendu des responsables politique français avec qui il savait parler franchement.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Pour TOTAL, et on l'a entendu ce matin, c'est la sidération et le drame, et toute la nuit aussi. Christophe de MARGERIE avait fait de TOTAL un des grands groupes pétroliers les plus puissants du monde, vous l'avez dit. Le siège de TOTAL, et les pertes de TOTAL étaient en France, son développement et ses profits à l'étranger, et en France, il payait bien des impôts, pas tous ses impôts, mais des impôts.
MICHEL SAPIN
Evidemment, il payait les impôts qu'il devait, mais une entreprise qui fait très peu de profits en France, où il paie ses impôts et beaucoup de profits à l'étranger, paie aussi des impôts à l'étranger, c'était la caractéristique. Mais ce que je voudrais dire, c'est que c'est une entreprise française, qui a choisi de rester implantée en France, et qui tenait sa force, il le disait, du fait d'être française. C'est une force, aussi, quand on veut se développer, quand on veut avoir une entreprise dynamique, que de se dire Français, de se revendiquer français. Il n'y a pas de honte à cela et il ne faut pas, justement, et c'était un des meilleurs lutteurs contre le french-bashing qui l'insupportait.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et est-ce que vous dites ce matin que l'Etat souhaite sans doute que le successeur ne change pas de stratégie, qu'il aille vite ?
MICHEL SAPIN
Je souhaite à l'entreprise, évidemment, de trouver très vite cette stabilité nécessaire, cette dynamique nécessaire. C'est une entreprise privée, mais c'est une entreprise qui est tellement importante pour l'économie française, qu'évidemment cela intéresse aussi l'Etat, que d'avoir retrouvé rapidement la stabilité et la force.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
TOTAL qui a travaillé toute la nuit, réunira un conseil dans les plus brefs délais, dans les heures ou les jours qui viennent. Est-ce que, le moment venu, l'Etat dira, suggèrera quelque chose à TOTAL ?
MICHEL SAPIN
L'Etat n'a rien à dire par rapport à la Direction d'une entreprise privée et 100 % privée, simplement c'est un partenaire de l'Etat, parce que cette entreprise est la plus grande et une des plus belles entreprises françaises.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
On dit que François HOLLANDE le connaissait aussi.
MICHEL SAPIN
Oui, évidemment, nous le connaissions dans notre vie privée, par ailleurs.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ah, la vie privée ?
MICHEL SAPIN
Mais on a droit à une vie privée, dans la vie.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non non, mais sans être indiscret, c'est-à-dire que vous le voyez aussi parce que c'est un personnage, j'avais dit chaleureux, accessible.
MICHEL SAPIN
Voilà, c'est un personnage chaleureux, c'est un personnage amical, qui mettait de la joie partout, au-delà du sérieux qui était le sien.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je note votre émotion, elle est partagée, et on ne dit pas ça parce qu'il est mort, mais parce qu'il était comme ça, quand il est venu à EUROPE en janvier, et puis on le voyait de temps en temps. Mais pour des raisons différentes, Michel SAPIN, les grands groupes d'énergie perdent leurs patrons, EDF, vous avez remplacé Henri PROGLIO par Jean-Bernard LEVY, GDF SUEZ prépare des changements à sa tête, AREVA, Luc OURSEL démissionne pour des raisons de santé, et puis Christophe de MARGERIE disparait, c'est une étrange coïncidence.
MICHEL SAPIN
Ah, c'est un concours de circonstances absolu, chacun le voit bien, en même temps ça montre aussi que nous sommes dans un autres moment. La loi sur la transition énergétique est une loi très importante, à la fois pour la planète elle-même, mais aussi pour l'économie française, pour sa capacité à rebondir ou faire en sorte qu'il y ait plus de travail, plus d'emploi, enfin toute cette loi sur la transition énergétique, au fond, elle va être mise en oeuvre aujourd'hui, concours de circonstances absolu, par de nouvelles équipes. Voilà, peut-être est-ce un moment important pour la France, où on prend un virage, qui est un virage respectueux de l'environnement et en même temps un virage pour plus de croissance, plus d'activité.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Avec des équipes nouvelles.
MICHEL SAPIN
Et puis qui est complètement tournée vers l'avenir, parce que la France a un avenir, notre économie a un avenir, une des puissances mondiales dans le domaine énergétique, c'est la France, disons-le, reconnaissons-le, soyons-en aussi fiers.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Défendez-là, défendez-là elle est assez attaquée. Vous étiez à Berlin avec Emmanuel MACRON, hier, quel accord vous avez tous les deux obtenu en discutant avec votre ami SCHÄUBLE et avec Sigmar GABRIEL ? Quel accord, quel compromis ?
MICHEL SAPIN
La lecture de la presse, je peux le comprendre, disait qu'on allait chercher là bas je ne sais pas quel accord, quel pacte. Mais ce n'est pas comme ça que fonctionnent bien la France et l'Allemagne. La France et l'Allemagne, ce sont les deux plus grandes puissances économiques de l'Europe. A nous deux…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien, mais vous êtes arrivés à quoi ?
MICHEL SAPIN
A nous ceux c'est plus de 50 % de la production de l'Europe. Si la France et l'Allemagne ne s'entendent pas, l'Europe s'écroule, l'Europe s'affaisse, et donc la bonne manière de se parler entre nous, ce n'est pas de dire « qu'est-ce que tu me donnes ? Et toi qu'est-ce que tu me donnes en échange ? », ça ce n'est pas respectueux, ce n'est pas à la hauteur de nos deux pays. La bonne manière de parler, c'est qu'est-ce qui est bon pour toi ? Toi en Allemagne, qu'est-ce qui est bon pour toi ? Toi en France, qu'est-ce qui est bon pour toi ?
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qu'est-ce qui est bon ?
MICHEL SAPIN
Et tous les deux, ensemble, qu'est-ce que l'on peut proposer à l'Europe ? C'est comme ça que l'on avance.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors, qu'est-ce que vous avez proposé ? Et qu'est-ce que vous… je ne dis pas obtenu, mais que…
MICHEL SAPIN
Ce qui est bon pour la France, aujourd'hui, c'est d'avoir un budget plus équilibré, de diminuer nos déficits, de faire des économies, des économies de dépenses publiques. C'est de mettre en place des réformes qui soient des réformes en profondeur, qui portent de la croissance pour demain. Du côté de l'Allemagne, l'Allemagne, là, a besoin aujourd'hui de pousser un peu plus son économie et elle a besoin d'une Europe aussi qui se porte bien, 60 % de ses exportations se font en zone euro.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc vous vous êtes mis d'accord au moins sur les investissements.
MICHEL SAPIN
Chacun doit prendre ses responsabilités, et le point qui nous permet à tous, de trouver plus de puissance, plus de force, de retrouver une croissance plus forte, c'est l'investissement, l'investissement public, lorsque c'est possible, et l'investissement privé. C'est d'ailleurs le sens profond du Crédit impôt compétitivité emploi, c'est donner aux entreprises françaises…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais les Allemands acceptent les investissements publics ?
MICHEL SAPIN
Mais bien entendu. Quand vous avez des autoroutes qui tournent en si mauvais état qu'en Allemagne, qui va investir dans les autoroutes ? Il faut aussi qu'il y ait de l'investissement public. Ce n'est pas un débat entre les partisans de l'investissement privé et les partisans de l'investissement public, c'est une conjonction de forces…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais ne vous fâchez pas, essayez de nous dire ce qui ressort de vos conversations, entre, apparemment entre copains, entre vous et SCHÄUBLE.
MICHEL SAPIN
Je ne cherche pas à me fâcher, d'autant plus que nous étions hier, vraiment, dans une harmonie de convictions, mais…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que l'Allemagne va soutenir Paris, auprès de la Commission de Bruxelles ?
MICHEL SAPIN
Mais la Commission de Bruxelles, elle est en discussions avec nous, nous sommes en discussions avec la Commission de Bruxelles c'est une discussion entre la Commission et nous. La Commission a cette responsabilité, de regarder, chacun des budgets de chacun des pays.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Dimanche, Michel SAPIN, dimanche votre ami Emmanuel MACRON se disait sûr que les discussions actuelles avec Bruxelles aboutiraient. Est-ce que ce matin vous le dites- vous aussi ?
MICHEL SAPIN
Ecoutez, c'est moi qui mène ces discussions, donc je sais où elles en sont, et je sais qu'aujourd'hui…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et elles en sont où ?
MICHEL SAPIN
Et je sais qu'aujourd'hui le dialogue est constructif, parce que c'est l'intérêt de tous.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Martine AUBRY, est-ce qu'elle est une alternative à la politique que vous menez, HOLLANDE, VALLS, MACRON, SAPIN, etc. ?
MICHEL SAPIN
Ce n'est pas une alternative, parce qu'il n'y a pas d'alternative à la majorité que nous sommes aujourd'hui, c'est par contre une pensée vive, stimulante, et au fond peut-être faut-il prendre ce qu'il y a de stimulant dans son intervention et ne pas tomber dans un débat sur je ne sais trop quelles arrières pensées.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Elle veut votre réussite du quinquennat…
MICHEL SAPIN
Eh bien nous aussi.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
A condition que vous fassiez le contraire de votre propre politique.
MICHEL SAPIN
Non, ça c'est vous, ça c'est vous qui le dites !
JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est une nouvelle alliée !
MICHEL SAPIN
Je retiens une seule chose : elle veut la réussite de ce quinquennat, ça tombe bien, moi aussi.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Attention à la commandeur ou à la commandeuse.
THOMAS SOTTO
Merci beaucoup Michel SAPIN d'être venu en direct sur EUROPE 1, merci Jean-Pierre.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 octobre 2014