Interview de Mme Marisol Touraine, ministre des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes à Europe 1 le 30 décembre 2014, sur le mouvement de grève des médecins libéraux et l'accès aux soins d'urgence.

Texte intégral


Alexandre KARA
Merci d'être avec nous ce matin. Alors, la grève des médecins libéraux est largement suivie, elle dure maintenant depuis plus d'une semaine. Où en êtes-vous avec les syndicats, est-ce que le dialogue est rompu ?
Marisol TOURAINE
La porte de la concertation est toujours ouverte, et je le dis, ma détermination à dialoguer, échanger, est intacte. D'ailleurs, j'ai rencontré les organisations professionnelles avant leur mouvement, et nous sommes convenus de nous retrouver à la rentrée. De quoi s'agit-il. Le métier de médecin de famille, de médecin généraliste, de médecin de proximité, est en changement, et chacun s'accorde à cela, il faut suivre des malades plus âgés, il faut suivre des malades qui parfois ont plusieurs maladies, ce qu'on appelle les maladies chroniques, et il y a donc des transformations. Les jeunes médecins le disent eux-mêmes, ils ne veulent plus travailler isolés dans leur cabinet comme autrefois, ils veulent pouvoir coopérer, coopérer mieux avec l'hôpital, et donc pour cela nous avons besoin de mettre en place des transformations, des changements, et c'est ce que je porte. Alors, face à cela, il y a des inquiétudes qui s'expriment, je les entends, je souhaite pouvoir y répondre, et nous avons engagé un travail avec les médecins, mais je veux dire que je pense aussi aux patients, et les patients sont en droit d'attendre que notre système de santé évolue pour répondre à leurs besoins.
Alexandre KARA
Alors Marisol TOURAINE, on reviendra un peu sur les questions qui fâchent ensuite, mais j'aimerais d'abord qu'on fasse un point sur la situation. Vous avez affirmé hier qu'il n'y avait pas de difficulté dans l'accès aux soins, due à la grève des médecins, pourtant dans toute la France il a fallu réquisitionner les praticiens de SOS Médecins, et dans le journal de 7H00 on l'entendait, Lionel GOUGELOT nous a raconté que le standard du 15 de la ville de Lille, par exemple, est saturé.
Marisol TOURAINE
Nous avons conseillé aux patients, lorsqu'ils ont un doute, d'appeler le 15. Il y a la continuité des soins partout sur le territoire, et chacun assume ses responsabilités, y compris les médecins, simplement, aujourd'hui, les Français qui ont besoin de se faire soigner, peuvent se faire soigner, et nous ne constatons pas, par rapport aux périodes équivalentes des années précédentes, d'afflux dans les services d'urgence parce que les Français ne trouveraient pas de médecin pour se faire soigner. Mais, je le dis, chacun assume ses responsabilités…
Alexandre KARA
On sent bien qu'il y a un flux tendu, qu'on est à la limite quand même !
Marisol TOURAINE
Et moi je suis extrêmement vigilante pour que, évidemment, il n'y ait pas de rupture dans l'accès aux soins sur le territoire.
Alexandre KARA
Alors, les médecins menacent maintenant de faire la grève, ce qu'ils appellent la grève de la carte Vitale, autrement dit de ne plus effectuer la télétransmission des feuilles de soins. Ça va encore aggraver les choses, non ?
Marisol TOURAINE
Essayons de voir pourquoi il y a un mouvement aussi, essayons de comprendre les raisons pour lesquelles les médecins, aujourd'hui, expriment des inquiétudes. Les médecins…
Alexandre KARA
Non, mais juste d'abord, on va revenir là-dessus, mais est-ce que ça vous inquiète la poursuite de cette grève et, par exemple, le risque de la grève de la carte Vitale ?
Marisol TOURAINE
Lorsqu'on a introduit la carte Vitale il y a quelques années, cela a provoqué des inquiétudes, aujourd'hui plus aucun médecin, d'ailleurs, ne refuse la carte Vitale, et ne la met en place. Moi j'appelle les médecins à être attentifs à cela, parce que ne pas transmettre les actes médicaux, avec la carte Vitale, mais remplir des feuilles de soins comme on le faisait autrefois, c'est exposer les patients à des délais de remboursement plus longs.
Alexandre KARA
Vous voulez dire que les médecins prendraient, dans ce cas-là, les patients et les malades en otages ?
Marisol TOURAINE
Je dis simplement que, aujourd'hui, le traitement d'une feuille de soins c'est 2 fois plus de temps qu'un acte transmis par une carte Vitale, et donc j'appelle chacun à être attentif au fait que ce sont les patients qui seraient directement pénalisés par ce mouvement. Mais moi je voudrais qu'on regarde un peu la situation aujourd'hui. Des changements sont nécessaires, la loi de santé elle est faite pour les patients. La loi de santé c'est quoi, puisqu'on en parle beaucoup ? La loi de santé c'est plus de prévention, c'est plus de coopération entre les médecins de ville et l'hôpital, dans l'intérêt des patients, et c'est lever les obstacles financiers, d'où la mesure qui est celle qui cristallise les difficultés, qui est celle du tiers payant. Moi je voudrais quand même appeler, disons les médecins, à regarder ce qu'est le tiers payant. Le tiers payant il est pratiqué dans la plupart des pays qui nous entourent, le tiers payant c'est ce que l'on fait dans les pharmacies, c'est ce que l'on fait à l'hôpital, c'est ce que l'on fait dans des cabinets de biologie par exemple. Ça veut dire que, vous arrivez, vous n'avancez pas les frais, et le médecin est ensuite payé par la Sécurité sociale.
Alexandre KARA
D'accord Marisol TOURAINE, mais les médecins vous répondent que c'est beaucoup de paperasse, c'est de l'administratif, et même que ça induit un coût, ils parlent d'un coût, par exemple du traitement des feuilles de soins à 3,50 euros supplémentaires.
Marisol TOURAINE
Non, je crois que ces chiffres n'ont aucune base, ne renvoient à rien, ce sont les arguments que l'on entendait au moment où s'est mise en place la carte Vitale, et aujourd'hui plus personne, encore une fois, ne se pose la question de savoir si la carte Vitale est utile ou non, la carte Vitale est évidemment un élément central de la relation entre le médecin et son malade, et son patient. Et donc, je dis aux médecins, comme je leur ai dit avant la trêve de la fin de l'année, je dis aux médecins, travaillons ensemble sur les modalités de mise en oeuvre du tiers payant, nous devons, d'ailleurs, nous retrouver à la rentrée, un groupe de travail et de concertation va se mettre en place, pour voir, pour garantir, un mode de traitement, rapide, simple et fiable. Je ne veux pas de paperasserie, je veux des délais de paiement rapides, et je veux que ce soit solide, robuste, et s'il faut que des garanties soient inscrites dans la loi, je les inscrirai dans la loi.
Alexandre KARA
Mais on sent bien que chez les médecins il y a une frustration, et peut-être un manque de confiance en la parole de l'Etat. Parmi les revendications il y a la question notamment du tarif de la consultation, elle est bloquée depuis 4 ans à 23 euros, les généralistes, désormais, voudraient être alignés sur les spécialistes qui touchent, eux, 25 euros. Est-ce que vous ne pensez que ça c'est une revendication légitime ?
Marisol TOURAINE
Vous savez, la difficulté… enfin, un des paradoxes, c'est que les médecins généralistes, et je les entends, expriment au fond une inquiétude sur leurs conditions d'exercice, sur leur place dans notre système de santé, or la loi que je porte elle a précisément pour ambition de renforcer la place du médecin de proximité, et en particulier du médecin généraliste, parce que l'avenir de notre système de santé c'est que les patients aillent voir leur médecin de proximité plutôt que d'avoir le réflexe systématique d'aller à l'hôpital et en particulier dans les services d'urgences. Je vais d'ailleurs rencontrer ce que l'on appelle « le front généraliste », le 12 janvier prochain, c'est-à-dire l'ensemble des composantes du monde de la médecine générale, et je veux, avec eux, travailler aux conditions d'une meilleure reconnaissance de leur travail. Mais je voudrais dire à vos auditeurs, que lorsqu'un médecin reçoit un patient, il facture bien sûr le prix de la consultation, mais à côté de cela la Sécurité sociale, elle, elle verse des ressources complémentaires, par exemple pour le fait de recevoir un malade de plus de 80 ans, ou d'avoir des pratiques de santé publique, les dépistages de cancer, par exemple, qui sont actives. Pour vous donner un chiffre. L'année dernière, un médecin généraliste, en moyenne, a reçu, pour sa pratique de santé publique, entre 5007 et 5008 euros pour l'année, ce n'est pas négligeable, cela représente 8 euros de plus par acte.
Alexandre KARA
Pour autant cette loi de santé cristallise beaucoup d'inquiétudes. Il y a un autre sujet qui fâche, la délégation de compétences, il s'agit par exemple d'autoriser les pharmaciens à vacciner, et l'un des représentants de la Confédération des syndicats médicaux français estime que ça c'est vendre la médecine à la découpe.
Marisol TOURAINE
Il ne s'agit absolument pas de s'attaquer à la spécificité du travail du médecin, évidemment pas, il s'agit d'avoir des compléments. Aujourd'hui, en France, nous sommes confrontés au fait que les Français se vaccinent moins qu'avant, donc il s'agit tout simplement d'avoir davantage de canaux, mais le médecin reste central, c'est lui qui prescrit, c'est lui qui doit concentrer l'information, et là encore chacun s'accorde pour dire que nous devons avoir plus de coopération entre les professionnels de santé, travaillons ensemble à la manière de le faire. Moi, ce que je veux dire, c'est qu'à la rentrée je souhaite que le travail sur lequel nous sommes tombés d'accord avant les vacances, pour ceux qui prennent des vacances, puisse se mettre en place, que nous puissions progresser, ajuster, améliorer l'écriture de la loi, mais je le dis, des réformes sont nécessaires, dans l'intérêt des Français, dans l'intérêt des patients, et dans l'intérêt de notre système de santé.
Alexandre KARA
Il faudra convaincre les syndicats qui pour l'instant n'ont pas l'air convaincus !
Marisol TOURAINE
En tout cas ma porte est ouverte et la concertation doit se poursuivre.
Alexandre KARA
Juste, pour finir. Hier un SDF est mort de froid à Douai, le 115, le numéro d'urgence, et les centres d'accueil, en ce moment sont saturés, on entendait tout à l'heure Jean-Baptiste EYRAUD, le porte-parole du DAL, sur notre antenne, dénoncer la mauvaise utilisation des fonds publics dans le domaine de l'aide d'urgence. Est-ce qu'aujourd'hui il n'y a pas vraiment une grande réforme à enclencher dans ce domaine ?
Marisol TOURAINE
Des actions sont portées par le gouvernement, et Sylvia PINEL, qui est en charge de ces questions, est extrêmement engagée, d'abord pour faire en sorte que le recours aux hôtels soit davantage limité, parce qu'on sait que cela coûte cher…
Alexandre KARA
Très cher.
Marisol TOURAINE
Sans apporter de réponse pérenne. Des plans de construction de logements très sociaux et de logements accompagnés ont été engagés, 10.000 logements sociaux à bas prix sur les trois années qui viennent, 15.000 logements accompagnés, ce sont des mesures fortes et…
Alexandre KARA
Mais il faut aller plus loin, non ?
Marisol TOURAINE
Ecoutez, il faut, en tout cas, avoir une politique vigoureuse en la matière, c'est la volonté du gouvernement, et d'ailleurs je tiens à dire que les places d'hébergement temporaire qui ont été ouvertes au 1er novembre, elles sont ouvertes jusqu'à la fin du mois de mars, on ne regarde pas la température, parce qu'il ne s'agit pas, lorsque la température remonte, de refermer les places pour les rouvrir 15 jours après. Des places sont ouvertes, de nouvelles places sont ouvertes depuis quelques jours, mais qui resteront disponibles et accessibles jusqu'à la fin de la période hivernale.
Alexandre KARA
Merci Marisol TOURAINE d'avoir été notre invitée pour cet avant-dernier jour de l'année.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 31 décembre 2014