Texte intégral
Mesdames et Messieurs,
Je suis particulièrement heureuse d'être parmi vous en cette fin de journée pour conclure des débats, dont je sais qu'ils ont été très animés, sur l'ensemble des questions relatives aux migrations et à la vie associative. L'histoire de l'immigration en France, la conquête de leurs droits par les étrangers résidant sur le sol français, la conquête de leurs droits dans leur pays d'origine, la place des associations représentant les étrangers au sein de l'ensemble du mouvement associatif, voilà j'imagine quelques-uns des sujets importants que vous avez dû aborder ensemble. Ces sujets prennent aujourd'hui un relief particulier. Nous célébrons ensemble ce siècle de vie associative et ces vingt ans de droit d'association pour les étrangers en France, dans un contexte où l'actualité internationale a placé au centre de nos préoccupations des débats essentiels pour l'avenir des démocraties : les valeurs de la République, l'équilibre entre liberté et sécurité, les relations entre le Nord et le Sud, la place de l'Europe dans le monde, la place de l'Islam dans une République laïque.
Nous sommes dans un moment d'interrogation forte des sociétés démocratiques. Les attentats terroristes du 11 septembre à New York et Washington, commis par des personnes qui se définissent soi disant comme des combattants de l'Islam, ont eu des répercussions qui vont bien au-delà des questions militaires et de sécurité. Ils ont projeté sur le devant de la scène des sujets qui restaient auparavant en arrière plan, même s'ils travaillaient en profondeur la société. Comme tous les gouvernements qui ne soutiennent pas le terrorisme, le gouvernement français se trouve aujourd'hui face à une double responsabilité. Il doit d'abord, face à des actes terroristes, mettre tout en uvre pour assurer la sécurité des personnes présentes en France et appeler chacun à un comportement responsable dans un contexte de menace. Il doit, dans le même temps, détruire tout risque d'amalgame entre Islam et terrorisme et réaffirmer qu'il n'y a pas de combat d'une civilisation contre une autre civilisation. La quasi totalité des responsables politiques a eu une attitude responsable sur ces questions. Je n'en dirais pas autant de certains relais d'opinion. Il y a trois semaines certains magazines se sont crus autorisé à déclarer que " Les islamistes déclaraient la guerre à l'Occident " en adoptant un ton et un vocabulaire à l'avenant. Je suis très choquée de cette attitude.
Parlons franchement. Nous devons penser la place de l'Islam dans une République laïque. En France, la religion fait partie de l'espace privé et uniquement de l'espace privé. C'est cela la séparation de l'Église et de l'État. C'est une composante fondamentale de notre contrat politique et de notre culture, qui concerne les musulmans, comme les chrétiens ou les juifs. Depuis 1989 les gouvernements successifs ont travaillé à organiser un Islam de France afin de permettre la représentation des musulmans de France dans les institutions de la République. L'Islam doit bénéficier dans ce cadre républicain de la même reconnaissance et des mêmes facilités matérielles que les autres cultes. Je me réjouis que, comme l'ont montré différentes enquêtes d'opinion réalisées depuis le 11 septembre, les Français non musulmans soient majoritaires aujourd'hui à penser que le culte musulman doive se pratiquer dans une mosquée, un lieu qui soit dédié à la pratique de la foi. Aujourd'hui les Français musulmans se sentent à une écrasante majorité Français et pour les Français qui ne sont pas musulmans, une forte majorité considère l'Islam au quotidien de manière positive. En 10 ans l'intégration de l'Islam dans le paysage de la société française a énormément progressé. C'est au point que dans une enquête du Monde réalisée la semaine dernière, l'élection d'un maire d'origine musulmane est acceptée par 65% des personnes interrogées contre 30% il y a 10 ans. Je sais que depuis plusieurs mois un dialogue est engagé entre certains syndicats comme la CFDT et des associations -je pense notamment à la Ligue des droits de l'homme- avec le mouvement associatif musulman sur les questions d'Islam et laïcité. Cette réflexion me semble encore plus nécessaire aujourd'hui. Je terminerai sur ce point en évoquant un sujet qui me tient particulièrement à cur. La place des femmes. La question de l'égalité entre les hommes et les femmes est une question fondamentale pour les Français musulmans comme pour les autres. Ce gouvernement en faisant voter la loi sur la parité l'a inscrite dans notre contrat social. Il est essentiel pour que les Français non musulmans acceptent complètement l'Islam que ce principe d'égalité homme/femme soit respecté par tous. Dans ce colloque où il est question de droits des associations, j'affirme avec force que l'objectif d'une représentation plus importante des femmes dans les associations qui travaillent sur les droits des étrangers, me semble particulièrement emblématique et nécessaire.
Ce que nous avons découvert en quelques semaines, c'est que la situation que nous vivons ne se compare à aucune autre. Depuis hier, les Etats-Unis ont commencé leur offensive en Afghanistan. Après les événements du 11 octobre, la tentation était forte de penser cette période avec en tête le précédent de la guerre du Golfe et cette tentation pourrait être accentuée aujourd'hui que les actions militaires ont débuté. Ce serait une erreur grossière. Nous devons remettre en cause tout notre prêt à penser, nos préjugés et les références toutes faites. Le gouvernement français est solidaire des Etats-Unis. Mais nous resterons vigilants. La France a d'emblée attiré l'attention de ses partenaires européens et des Etats -Unis sur la nécessité d'avoir une riposte proportionnée, l'importance des préoccupations humanitaires, et le sort des populations civiles.
Que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en France, nous découvrons des réalités sociales plus complexes que nos images d'Epinal opposant le sentiment républicain à la pratique religieuse, l'attachement à la démocratie et le partage de valeurs communautaires. Nous découvrons ainsi la complexité des identités personnelle, sociale et politique dans un univers mondialisé. Je suis Française, je me sens aussi Marocaine, j'aime New York, cette ville-monde, cette ville d'immigration que symbolise si bien le Musée de l'immigration à Ellis island, le lieu où arrivaient les migrants du monde entier, qu'ils soient irlandais, grecs, arméniens, ou polonais. Ce ne sont pas des sentiments, des identités qui s'opposent, entre lesquelles il faudrait choisir, mais qui au contraire permettent d'être davantage encore soi-même.
Il y a quelques semaines on ne parlait plus, on n'osait plus parler ouvertement d'intégration. On cherchait les mots pour définir le processus qui fait qu'une personne qui vient d'ailleurs finit par se sentir bien en France, par choisir d'y rester, d'y prendre des responsabilités, d'y acquérir des droits, de respecter le droit, de s'y enraciner. Le mot semblait daté. Il était fortement contesté par les jeunes Français issus de l'immigration. Aujourd'hui je crois qu'il peut retrouver une nouvelle force si nous savons l'employer, non pas de manière générale et incantatoire mais pour affirmer une volonté politique - celle que chaque personne qui réside en France y ait sa place - et pour mieux connaître les dynamiques qui sont à l'uvre dans la société française. L'intégration ne se décrète pas, l'intégration n'est pas un phénomène simple à comprendre et à expliquer. Elle dépend de la capacité de la société française à se montrer tolérante et accueillante. Elle dépend de l'attitude de l'Etat, du gouvernement qui a la responsabilité de la défense des valeurs démocratiques et celle de mettre en uvre les politiques de l'éducation, de l'emploi, du logement. Mais, j'insiste sur ce point, elle dépend aussi de la volonté de chacun, du sens des responsabilités, du parcours personnel, des rencontres, aussi. L'intégration se vit concrètement au jour le jour. Elle se structure aussi dans des moments symboliques forts, qu'il soit du domaine de la vie personnelle et de l'intimité -je pense au mariage, au fait de devenir parent- ou dans l'espace public. L'intégration repose pour moi sur un véritable contrat moral entre l'individu et la société, entre la personne et l'Etat. C'est un équilibre entre responsabilité et choix individuels et responsabilité de la société. C'est cette conviction que je poursuivais lorsque j'ai rétabli le droit du sol en faisant voter le 16 mars 1998 la loi relative à la nationalité qui est aujourd'hui en vigueur. Elle m'anime toujours aujourd'hui.
J'en viens aux droits des associations. Je me souviens bien des différentes étapes dans l'accession aux droits que la victoire de la gauche en 1981 a ouvert aux étrangers. Il y a eu le droit d'association en octobre 1981 -c'est l'anniversaire que nous célébrons aujourd'hui- mais il y a eu aussi d'autres moments forts. La marche des beurs en 1983, son arrivée à Paris et le choix fait par François Mitterrand à ce moment de créer une carte de résident de 10 ans, dont la durée était en fait alignée sur celle de la carte d'identité. Ce que je retiens de cette époque c'est qu'on ne peut pas séparer les droits et les aspirations de ces jeunes Français et de leurs parents qui étaient en majorité restés étrangers. C'est en quelque sorte grâce à la marche de leurs enfants que les parents ont vu leurs droits s'accroître avec la création de cette carte de résident. C'est aussi sans doute parce que le droit d'association avait été ouvert aux étrangers en 1981 que les jeunes se sont mobilisé pour aller plus loin, pour exister politiquement, visiblement, dans l'espace public. Lorsqu'on parle intégration il faut voir les faits, les événements dans le temps, il faut penser le lien de génération. Il faut aussi savoir faire des choix politiques forts.
Un siècle après le vote de la loi de 1901, le 1er juillet 2001, l'Etat et la Conférence permanente des coordinations associatives (CPCA) expression du mouvement associatif, ont décidé par la signature d'une charte de reconnaître leurs engagements réciproques et d'intensifier leur coopération. Le gouvernement de Lionel Jospin a ainsi donné un signe politique fort de reconnaissance des associations comme acteurs de développement, d'innovation et de cohésion dans la société. Ce sont les associations qui, par leur force d'alerte et d'interpellation, ont permis à l'Etat de prendre conscience en matière de droits des étrangers de la nécessité de mettre le principe d'égalité au cur des politiques publiques et de combattre toutes les discriminations. Ce sont elles aussi qui ont joué un rôle de pédagogues et de médiateurs lorsqu'il s'agissait de parler, de débattre des valeurs démocratiques qui fondent notre République. Les associations ont un rôle essentiel pour ouvrir chacun d'entre nous sur le monde ; elles ne doivent jamais servir le repli communautaire.
Mais, je sais aussi qu'on ne peut tout demander au mouvement associatif. Les droits associatifs sont essentiels pour exister dans l'espace public, pour que la représentation des étrangers soit effective. La question qui est posée est aujourd'hui celle des droits politiques. L'acquisition du droit de vote des étrangers non communautaires aux élections municipales est un sujet sur lequel la gauche va s'engager clairement lors des prochaines échéances électorales. C'est important. C'est sur des points comme celui-ci que se joue le sentiment de dignité de ceux qui ont choisi de vivre en France.
Je crois aussi que nous Français devons accepter, pour donner à l'intégration dans notre société toute sa force, de regarder en face notre histoire. Je trouve fondamental que ce colloque ait choisi d'aborder le droit d'association des étrangers dans son lien avec de grandes étapes de l'histoire française. L'histoire des étrangers qui vivaient en France est indissociable de l'histoire de la France. Des Espagnols, des Italiens, des Arméniens ont combattu l'occupant allemand dans la Résistance. Les syndicats français ont joué un rôle important dans l'apprentissage de leurs droits politiques pour les immigrés algériens dans les années 1920. Ceux-ci ont ensuite contribué à structurer les mouvements politiques de lutte pour l'indépendance. Ce n'est pas tout La France a été une puissance coloniale. Cette période coloniale est achevée depuis longtemps. Mais nous devons continuer notre travail pour établir une mémoire des faits et des responsabilités exacte, sans refoulement, ni non dit. Depuis quelques mois, la force du débat public sur la guerre d'Algérie, qu'il s'agisse de la torture et ou des responsabilités de l'Etat, porté d'ailleurs en partie par de jeunes Français de 30 ans, nous montre que nous devons approfondir cette question de l'histoire coloniale. On ne peut regarder l'avenir en face sans avoir réglé son passé.
La société française est une société multiculturelle. La France est une démocratie. Pour que ce sentiment démocratique vive et s'exprime, nous devons dépasser nos tabous. Parler de l'Islam ouvertement, sans arrières pensées. Condamner le recours à la violence sous toutes ses formes. Etre intraitable vis à vis du terrorisme. Affirmer le principe d'égalité concrètement et combattre la discrimination : égalité des chances à l'école, dans l'emploi, dans la vie tout simplement. Ouvrir enfin la société française sur le monde. Nous ne devons pas avoir peur des incertitudes du monde. C'est à nous de construire une mondialisation à visage humain, où chacun ait sa place.
(source http://www.social.gouv.fr, le 15 octobre 2001)
Je suis particulièrement heureuse d'être parmi vous en cette fin de journée pour conclure des débats, dont je sais qu'ils ont été très animés, sur l'ensemble des questions relatives aux migrations et à la vie associative. L'histoire de l'immigration en France, la conquête de leurs droits par les étrangers résidant sur le sol français, la conquête de leurs droits dans leur pays d'origine, la place des associations représentant les étrangers au sein de l'ensemble du mouvement associatif, voilà j'imagine quelques-uns des sujets importants que vous avez dû aborder ensemble. Ces sujets prennent aujourd'hui un relief particulier. Nous célébrons ensemble ce siècle de vie associative et ces vingt ans de droit d'association pour les étrangers en France, dans un contexte où l'actualité internationale a placé au centre de nos préoccupations des débats essentiels pour l'avenir des démocraties : les valeurs de la République, l'équilibre entre liberté et sécurité, les relations entre le Nord et le Sud, la place de l'Europe dans le monde, la place de l'Islam dans une République laïque.
Nous sommes dans un moment d'interrogation forte des sociétés démocratiques. Les attentats terroristes du 11 septembre à New York et Washington, commis par des personnes qui se définissent soi disant comme des combattants de l'Islam, ont eu des répercussions qui vont bien au-delà des questions militaires et de sécurité. Ils ont projeté sur le devant de la scène des sujets qui restaient auparavant en arrière plan, même s'ils travaillaient en profondeur la société. Comme tous les gouvernements qui ne soutiennent pas le terrorisme, le gouvernement français se trouve aujourd'hui face à une double responsabilité. Il doit d'abord, face à des actes terroristes, mettre tout en uvre pour assurer la sécurité des personnes présentes en France et appeler chacun à un comportement responsable dans un contexte de menace. Il doit, dans le même temps, détruire tout risque d'amalgame entre Islam et terrorisme et réaffirmer qu'il n'y a pas de combat d'une civilisation contre une autre civilisation. La quasi totalité des responsables politiques a eu une attitude responsable sur ces questions. Je n'en dirais pas autant de certains relais d'opinion. Il y a trois semaines certains magazines se sont crus autorisé à déclarer que " Les islamistes déclaraient la guerre à l'Occident " en adoptant un ton et un vocabulaire à l'avenant. Je suis très choquée de cette attitude.
Parlons franchement. Nous devons penser la place de l'Islam dans une République laïque. En France, la religion fait partie de l'espace privé et uniquement de l'espace privé. C'est cela la séparation de l'Église et de l'État. C'est une composante fondamentale de notre contrat politique et de notre culture, qui concerne les musulmans, comme les chrétiens ou les juifs. Depuis 1989 les gouvernements successifs ont travaillé à organiser un Islam de France afin de permettre la représentation des musulmans de France dans les institutions de la République. L'Islam doit bénéficier dans ce cadre républicain de la même reconnaissance et des mêmes facilités matérielles que les autres cultes. Je me réjouis que, comme l'ont montré différentes enquêtes d'opinion réalisées depuis le 11 septembre, les Français non musulmans soient majoritaires aujourd'hui à penser que le culte musulman doive se pratiquer dans une mosquée, un lieu qui soit dédié à la pratique de la foi. Aujourd'hui les Français musulmans se sentent à une écrasante majorité Français et pour les Français qui ne sont pas musulmans, une forte majorité considère l'Islam au quotidien de manière positive. En 10 ans l'intégration de l'Islam dans le paysage de la société française a énormément progressé. C'est au point que dans une enquête du Monde réalisée la semaine dernière, l'élection d'un maire d'origine musulmane est acceptée par 65% des personnes interrogées contre 30% il y a 10 ans. Je sais que depuis plusieurs mois un dialogue est engagé entre certains syndicats comme la CFDT et des associations -je pense notamment à la Ligue des droits de l'homme- avec le mouvement associatif musulman sur les questions d'Islam et laïcité. Cette réflexion me semble encore plus nécessaire aujourd'hui. Je terminerai sur ce point en évoquant un sujet qui me tient particulièrement à cur. La place des femmes. La question de l'égalité entre les hommes et les femmes est une question fondamentale pour les Français musulmans comme pour les autres. Ce gouvernement en faisant voter la loi sur la parité l'a inscrite dans notre contrat social. Il est essentiel pour que les Français non musulmans acceptent complètement l'Islam que ce principe d'égalité homme/femme soit respecté par tous. Dans ce colloque où il est question de droits des associations, j'affirme avec force que l'objectif d'une représentation plus importante des femmes dans les associations qui travaillent sur les droits des étrangers, me semble particulièrement emblématique et nécessaire.
Ce que nous avons découvert en quelques semaines, c'est que la situation que nous vivons ne se compare à aucune autre. Depuis hier, les Etats-Unis ont commencé leur offensive en Afghanistan. Après les événements du 11 octobre, la tentation était forte de penser cette période avec en tête le précédent de la guerre du Golfe et cette tentation pourrait être accentuée aujourd'hui que les actions militaires ont débuté. Ce serait une erreur grossière. Nous devons remettre en cause tout notre prêt à penser, nos préjugés et les références toutes faites. Le gouvernement français est solidaire des Etats-Unis. Mais nous resterons vigilants. La France a d'emblée attiré l'attention de ses partenaires européens et des Etats -Unis sur la nécessité d'avoir une riposte proportionnée, l'importance des préoccupations humanitaires, et le sort des populations civiles.
Que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en France, nous découvrons des réalités sociales plus complexes que nos images d'Epinal opposant le sentiment républicain à la pratique religieuse, l'attachement à la démocratie et le partage de valeurs communautaires. Nous découvrons ainsi la complexité des identités personnelle, sociale et politique dans un univers mondialisé. Je suis Française, je me sens aussi Marocaine, j'aime New York, cette ville-monde, cette ville d'immigration que symbolise si bien le Musée de l'immigration à Ellis island, le lieu où arrivaient les migrants du monde entier, qu'ils soient irlandais, grecs, arméniens, ou polonais. Ce ne sont pas des sentiments, des identités qui s'opposent, entre lesquelles il faudrait choisir, mais qui au contraire permettent d'être davantage encore soi-même.
Il y a quelques semaines on ne parlait plus, on n'osait plus parler ouvertement d'intégration. On cherchait les mots pour définir le processus qui fait qu'une personne qui vient d'ailleurs finit par se sentir bien en France, par choisir d'y rester, d'y prendre des responsabilités, d'y acquérir des droits, de respecter le droit, de s'y enraciner. Le mot semblait daté. Il était fortement contesté par les jeunes Français issus de l'immigration. Aujourd'hui je crois qu'il peut retrouver une nouvelle force si nous savons l'employer, non pas de manière générale et incantatoire mais pour affirmer une volonté politique - celle que chaque personne qui réside en France y ait sa place - et pour mieux connaître les dynamiques qui sont à l'uvre dans la société française. L'intégration ne se décrète pas, l'intégration n'est pas un phénomène simple à comprendre et à expliquer. Elle dépend de la capacité de la société française à se montrer tolérante et accueillante. Elle dépend de l'attitude de l'Etat, du gouvernement qui a la responsabilité de la défense des valeurs démocratiques et celle de mettre en uvre les politiques de l'éducation, de l'emploi, du logement. Mais, j'insiste sur ce point, elle dépend aussi de la volonté de chacun, du sens des responsabilités, du parcours personnel, des rencontres, aussi. L'intégration se vit concrètement au jour le jour. Elle se structure aussi dans des moments symboliques forts, qu'il soit du domaine de la vie personnelle et de l'intimité -je pense au mariage, au fait de devenir parent- ou dans l'espace public. L'intégration repose pour moi sur un véritable contrat moral entre l'individu et la société, entre la personne et l'Etat. C'est un équilibre entre responsabilité et choix individuels et responsabilité de la société. C'est cette conviction que je poursuivais lorsque j'ai rétabli le droit du sol en faisant voter le 16 mars 1998 la loi relative à la nationalité qui est aujourd'hui en vigueur. Elle m'anime toujours aujourd'hui.
J'en viens aux droits des associations. Je me souviens bien des différentes étapes dans l'accession aux droits que la victoire de la gauche en 1981 a ouvert aux étrangers. Il y a eu le droit d'association en octobre 1981 -c'est l'anniversaire que nous célébrons aujourd'hui- mais il y a eu aussi d'autres moments forts. La marche des beurs en 1983, son arrivée à Paris et le choix fait par François Mitterrand à ce moment de créer une carte de résident de 10 ans, dont la durée était en fait alignée sur celle de la carte d'identité. Ce que je retiens de cette époque c'est qu'on ne peut pas séparer les droits et les aspirations de ces jeunes Français et de leurs parents qui étaient en majorité restés étrangers. C'est en quelque sorte grâce à la marche de leurs enfants que les parents ont vu leurs droits s'accroître avec la création de cette carte de résident. C'est aussi sans doute parce que le droit d'association avait été ouvert aux étrangers en 1981 que les jeunes se sont mobilisé pour aller plus loin, pour exister politiquement, visiblement, dans l'espace public. Lorsqu'on parle intégration il faut voir les faits, les événements dans le temps, il faut penser le lien de génération. Il faut aussi savoir faire des choix politiques forts.
Un siècle après le vote de la loi de 1901, le 1er juillet 2001, l'Etat et la Conférence permanente des coordinations associatives (CPCA) expression du mouvement associatif, ont décidé par la signature d'une charte de reconnaître leurs engagements réciproques et d'intensifier leur coopération. Le gouvernement de Lionel Jospin a ainsi donné un signe politique fort de reconnaissance des associations comme acteurs de développement, d'innovation et de cohésion dans la société. Ce sont les associations qui, par leur force d'alerte et d'interpellation, ont permis à l'Etat de prendre conscience en matière de droits des étrangers de la nécessité de mettre le principe d'égalité au cur des politiques publiques et de combattre toutes les discriminations. Ce sont elles aussi qui ont joué un rôle de pédagogues et de médiateurs lorsqu'il s'agissait de parler, de débattre des valeurs démocratiques qui fondent notre République. Les associations ont un rôle essentiel pour ouvrir chacun d'entre nous sur le monde ; elles ne doivent jamais servir le repli communautaire.
Mais, je sais aussi qu'on ne peut tout demander au mouvement associatif. Les droits associatifs sont essentiels pour exister dans l'espace public, pour que la représentation des étrangers soit effective. La question qui est posée est aujourd'hui celle des droits politiques. L'acquisition du droit de vote des étrangers non communautaires aux élections municipales est un sujet sur lequel la gauche va s'engager clairement lors des prochaines échéances électorales. C'est important. C'est sur des points comme celui-ci que se joue le sentiment de dignité de ceux qui ont choisi de vivre en France.
Je crois aussi que nous Français devons accepter, pour donner à l'intégration dans notre société toute sa force, de regarder en face notre histoire. Je trouve fondamental que ce colloque ait choisi d'aborder le droit d'association des étrangers dans son lien avec de grandes étapes de l'histoire française. L'histoire des étrangers qui vivaient en France est indissociable de l'histoire de la France. Des Espagnols, des Italiens, des Arméniens ont combattu l'occupant allemand dans la Résistance. Les syndicats français ont joué un rôle important dans l'apprentissage de leurs droits politiques pour les immigrés algériens dans les années 1920. Ceux-ci ont ensuite contribué à structurer les mouvements politiques de lutte pour l'indépendance. Ce n'est pas tout La France a été une puissance coloniale. Cette période coloniale est achevée depuis longtemps. Mais nous devons continuer notre travail pour établir une mémoire des faits et des responsabilités exacte, sans refoulement, ni non dit. Depuis quelques mois, la force du débat public sur la guerre d'Algérie, qu'il s'agisse de la torture et ou des responsabilités de l'Etat, porté d'ailleurs en partie par de jeunes Français de 30 ans, nous montre que nous devons approfondir cette question de l'histoire coloniale. On ne peut regarder l'avenir en face sans avoir réglé son passé.
La société française est une société multiculturelle. La France est une démocratie. Pour que ce sentiment démocratique vive et s'exprime, nous devons dépasser nos tabous. Parler de l'Islam ouvertement, sans arrières pensées. Condamner le recours à la violence sous toutes ses formes. Etre intraitable vis à vis du terrorisme. Affirmer le principe d'égalité concrètement et combattre la discrimination : égalité des chances à l'école, dans l'emploi, dans la vie tout simplement. Ouvrir enfin la société française sur le monde. Nous ne devons pas avoir peur des incertitudes du monde. C'est à nous de construire une mondialisation à visage humain, où chacun ait sa place.
(source http://www.social.gouv.fr, le 15 octobre 2001)