Interview de M. Emmanuel Macron, ministre de l'économie, de l'industrie et du numérique, dans "Le Monde" le 31 juillet 2015, sur l'accord signé entre Areva et Edf, sur le programme de privatisation du gouvernement.

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Texte intégral

Q - Areva et EDF viennent de conclure un accord de principe. Areva est-il sauvé ?
R - Nous sommes en train de rebâtir une entreprise et, au-delà, la filière nucléaire. Cela ne se fait pas en un jour. Les bases de cette refondation avaient été posées par François Hollande le 3 juin. Il s'agit de créer une entité spécifique correspondant à l'activité d'Areva dans les réacteurs nucléaires. Elle sera détenue en majorité par EDF. On entre dans la deuxième étape. Elle consiste à mettre en oeuvre ces décisions, à obtenir de la visibilité sur le plan de charge de la filière en France et à continuer l'offensive commerciale à l'étranger.
Q - Cet éclatement ressemble à un retour au passé, avant la fusion de Framatome et Cogema...
R - Ce n'est pas un retour au passé. Historiquement, Cogema n'était pas actionnaire de Framatome, par exemple. Désormais, l'activité de réacteurs sera contrôlée par EDF, mais Areva conservera entre 15% et 25% des parts et disposera de droits de gouvernance spécifique. Cela permet d'assurer une cohérence, d'aligner les intérêts des deux entreprises.
Q - D'autres actionnaires pourraient-ils entrer au capital de cette activité de réacteurs ?
R - Oui, des investisseurs pourraient entrer, s'ils apportent quelque chose sur un plan industriel ou financier.
Q - Qu'attendez-vous à présent d'EDF et Areva ?
R- Des plans de bataille réalistes et ambitieux. Le gouvernement a demandé à EDF de présenter en septembre un plan d'investissement détaillé pour la modernisation des centrales actuelles. Il s'agirait d'une première tranche de plusieurs milliards d'euros. Cela générera de l'activité pour Areva et pour les entreprises de la filière. Areva doit présenter au même moment un plan de marche correspondant au nouveau périmètre du groupe. Bernard Fontana, le nouveau dirigeant d'Areva NP, l'entité chargée des réacteurs, va bâtir un plan opérationnel. Nous commençons une nouvelle aventure.
Q - Combien de milliards l'État va-t-il injecter dans ce sauvetage ?
R - L'État prendra ses responsabilités en participant à la future recapitalisation d'Areva. Mais nous sommes un actionnaire de long terme, et nous avons besoin de plans industriels et financiers précis avant d'engager l'argent du contribuable. C'est donc sur la base de ce que les entreprises nous proposerons et que nous discuterons que nous définirons le montant de la recapitalisation à laquelle l'État participera.
Q - L'État va-t-il prendre à sa charge les risques financiers liés au chantier de l'EPR en Finlande ?
R - La priorité est d'achever rapidement le chantier et, sur ce point, les relations entre Areva et son client finlandais se sont améliorées. Un contentieux existe à propos du passé. Les discussions sont en cours pour en sortir. L'État a un rôle à jouer.
Q - Le nucléaire est-il encore compétitif ?
R - Nous avons encore besoin de données sur l'enfouissement des déchets pour connaître précisément le coût final du nucléaire. Mais oui, cette énergie reste pertinente et compétitive. C'est grâce au nucléaire que la France est un des pays les plus décarbonés au monde. Regardez la Grande-Bretagne, qui vient de retenir l'EPR français pour ses prochaines centrales. Le nucléaire a un avenir, même si nous devons y réduire notre dépendance et si, dans le cadre de la transition énergétique portée par Ségolène Royal, nous diversifions notre mix énergétique en développant la part des énergies renouvelables.
Q - Et «l'équipe de France du nucléaire», cela a-t-il encore un sens ?
R - Dans le nucléaire, la notion de «camp français» a parfois relevé du voeu pieux. Les deux entreprises ont souvent pris des décisions divergentes : elles avaient par exemple des politiques de développement en Chine qui étaient antagonistes. Cela fait partie des raisons qui expliquent les difficultés d'Areva, avec les erreurs opérationnelles du groupe, et la baisse du marché mondial après Fukushima et l'essor du gaz de schiste. C'est pourquoi depuis trois ans nous ne cessons de remettre de la cohérence dans cette filière.
Q - Allez-vous atteindre votre objectif de 5 milliards de recettes de privatisation cette année ?
R - Nous avons déjà réalisé près de la moitié de notre objectif. Pour la suite, nous céderons les 5% de Renault acquis au printemps pour garantir l'adoption des droits de vote doubles. Nous lancerons également rapidement le chantier de privatisation des sociétés de gestion aéroportuaires. J'ai d'ailleurs rencontré l'ensemble des élus et actionnaires de Lyon et de Nice ces derniers jours. L'opération se terminera en 2016.
Q - A quoi servira cet argent ?
R - Avec Michel Sapin, le ministre des finances, notre politique est celle du «et-et» : et désendettement et réinvestissement. Nous réinvestissons dans des domaines prioritaires comme le numérique et la transition énergétique. Nous avons une politique active, comme le montre l'exemple de PSA. En investissant plusieurs centaines de millions d'euros dans le groupe automobile, nous avons participé à la stratégie, à la mise en place du nouveau management et notre présence était l'une des conditions de l'entrée d'un actionnaire chinois. Aujourd'hui, PSA se redresse, et l'État a fait une bonne affaire. On peut tout à fait imaginer le même schéma vertueux pour Areva.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 août 2015