déclaration de Mme Laurence Rossignol, ministre des familles, de l'enfance et des droits des femmes, sur l'ouverture au public de la maison natale de Colette, Saint Sauveur en Puisaye le 21 mai 2016.

Texte intégral


C'est un réel plaisir d'être aujourd'hui à vos côtés pour inaugurer la Maison de Colette et rendre hommage à celle qui fut « l'enfant du pays », votre pays, avant de devenir, pour la postérité, la « dame du Palais-Royal ». C'est aussi une émotion particulière de célébrer avec vous l'accomplissement d'un magnifique projet, que ses artisans ont porté avec une énergie et un enthousiasme indéfectibles, durant près de 10 ans. Je veux donc, tout d'abord, saluer l'engagement de celles et ceux qui se sont mobilisés, sans réserve et sans relâche, pour sauver de l'oubli la demeure natale de Colette, et lui donner une seconde vie en l'ouvrant au public.
Je pense évidemment à Frédéric Maget et Jean-François Brégy qui, chacun dans leur rôle, président désormais tous deux aux destinées de ce lieu de mémoire, et à tous les membres de la Société des amis de Colette. Mais je n'oublie pas que leur ténacité a su trouver un relais précieux auprès de toutes celles et tous ceux qui ont été associés aux travaux de restauration et d'aménagement de la Maison. Ouvriers, artisans, entrepreneurs, enseignants, chercheurs, élus, mécènes : en découvrant le fruit de votre travail et de votre investissement, chacun mesure votre savoir-faire, votre talent, votre générosité mais surtout la passion qui vous a animés durant toutes ces années. Vous êtes les héros discrets mais essentiels d'une histoire dont nous ouvrons aujourd'hui, je crois, le plus beau chapitre.
Messieurs les Présidents, vous avez souhaité que le public puisse visiter la Maison et son jardin « comme on tourne les pages d'un livre ». Un livre qui nous raconterait l'histoire d'une œuvre mais aussi celle d'une vie. Vous avez formidablement relevé votre pari car ici, l'une et l'autre se confondent. C'est le propre de ces maisons des « illustres » : bien plus que les musées où le rapport aux œuvres prime, les demeures, elles, nous permettent de toucher du doigt ce lien étroit, presque charnel, qui existe entre l'artiste et l'endroit où il est né, au monde et à l'art. Cet édifice en est une parfaite illustration : la création prend un autre sens quand on découvre l'espace dans lequel elle a germé.
L'exigence d'authenticité vous a conduits à reproduire à l'identique la décoration, les meubles, la bibliothèque, pour recréer au mieux l'atmosphère qui y régnait. Ce choix nous permet donc de nous approcher au plus près de la source d'inspiration à laquelle Colette aura puisé toute sa vie. Le jardin, tout particulièrement, vibre de nos propres souvenirs de lecteur. Ses œuvres de jeunesse font écho à la nôtre, quand nous dévorions les Claudine, où chaque page évoque les parfums et les saveurs de cette terre à laquelle était restée si attachée et qu'elle a si merveilleusement décrite. En découvrant l'univers de son enfance, nous faisons corps avec la sève qui a nourri son œuvre, vecteur d'une nouvelle proximité avec le public.
Devant le perron de cette demeure, les plus âgés d'entre nous ressentent naturellement l'envie de se replonger dans les livres de Colette. Pour les jeunes générations, il s'agira plutôt de découvrir une écrivaine dont les ouvrages ne sont plus assez lus et connus. Etrange paradoxe que d'avoir été au faîte de la gloire de son vivant, jusqu'à présider le jury du prix Goncourt, mais de ne plus être considérée aujourd'hui comme un auteur majeur de sa génération. Je forme donc le vœu que l'ouverture de cette Maison puisse contribuer, aussi, à la réhabilitation de son talent littéraire.
A cet égard, je tiens à saluer la qualité du projet culturel qui accompagne l'ouverture de la Maison, et notamment les actions en direction du jeune public et des scolaires. Il me paraît essentiel qu'ils puissent ainsi être sensibilisés, dès le plus jeune âge, à la richesse d'une œuvre foisonnante, qui est certes le reflet d'une époque, mais qui touche aussi à l'intime et à l'universel. Toute la programmation culturelle est d'ailleurs une invitation à célébrer sa modernité et la poésie de sa langue.
Comme vous le savez, une pétition a été récemment lancée par une enseignante de français pour dénoncer l'absence d'écrivaines dans les programmes de littérature en terminale L. Je partage évidemment cette indignation et suis pleinement mobilisée, auprès de ma collègue Najat Vallaud-Belkacem, pour faire avancer cette question. Lorsque nous parviendrons à faire disparaître cette tradition absurde, Colette aura naturellement toute sa place dans ces programmes.
Je suis convaincue que le festival « Ecrits de Femmes », dont la prochaine édition sera judicieusement consacrée aux « Féminismes », contribuera à ce nouvel élan. Le ministère des Droits des Femmes soutient évidemment cette manifestation depuis sa création, car elle contribue à rendre aux femmes la place qu'elles méritent dans le domaine de la création littéraire. Je dis bien « rendre » et non pas « donner », car cette place, elles l'occupent depuis bien longtemps, mais sans jouir encore d'une visibilité et d'une reconnaissance à la hauteur de leurs talents.
Cette forme d'injustice n'a que trop duré. C'est la raison pour laquelle j'ai fait de cet enjeu une priorité de mon ministère. Je vous remercie chaleureusement de prendre toute votre part à cette bataille que nous devons mener collectivement pour faire reculer l'invisibilité des femmes dans le monde de l'art et de la culture.
Nul ne contestera que Colette y a contribué en son temps, mais presque à son insu ou malgré elle. Car c'est certainement à la moins féministe des féministes que nous rendons hommage aujourd'hui.
En 1948, Simone de Beauvoir écrivait à Nelson Algren que Colette était « le seul grand écrivain femme vivant », mais elle lui reprocha plus tard de ne pas avoir soutenu la cause des femmes. Il faut bien reconnaître que le sens politique n'était certainement sa qualité première ; l'engagement était même sa dernière préoccupation.
« Les suffragettes me dégoûtent », disait-elle. L'affirmation est étonnante mais après tout, pourquoi se battre pour obtenir le droit de vote quand, par ses choix de vie, on incarne la conquête de toutes les libertés ? Parce qu'on ne peut être féministe seule et pour soi-même. Parce que le féminisme, c'est toujours penser et agir en solidarité avec les autres femmes. L'histoire l'a parfaitement montré : leur libération exigeait – et impose toujours – un combat collectif.
Beauvoir avait raison : cette bataille, Colette ne l'a pas menée et c'est toute la limite de l'individualisme dans la revendication de la liberté. Ni théorique, ni militant, le féminisme de Colette est d'abord un refus des convenances et des conventions. Car c'est essentiellement par la subversion, et le scandale parfois, qu'elle a ouvert la voie à une forme d'émancipation dont nous, les femmes, lui sommes encore redevables.
Je pense évidemment à l'indépendance vis-à-vis du mari et l'autonomie financière par l'exercice d'un métier. N'oublions pas que celle qui affirmait « J'ai horreur d'écrire », a d'abord vu dans la littérature le moyen de gagner sa vie et de s'affranchir de la tutelle d'un époux qui exploitait son talent. La possibilité de publier de ses livres sous son seul nom, « Colette », reconnue au terme d'une longue attente, témoigne de cette victoire sur le patriarcat.
En se libérant elle-même du joug masculin, il est vrai que c'est toute une génération de femmes qu'elle a aussi affranchies des contraintes liées à leur sexe et conduites sur le chemin de l'égalité.
Corps dénudé, plaisir revendiqué, amours libertines avec les deux sexes : qui mieux que l'écrivaine, devenue artiste de music-hall puis journaliste, a incarné cette volonté de disposer pleinement de son corps, et même d'en jouir ? Qui mieux qu'elle a personnifié cette audace insensée de l'exposer, pour mieux en reprendre le contrôle et le faire échapper à la domination masculine ? Même George Sand, qui ouvrit la voie quelques années plus tôt, n'était pas allée aussi loin dans l'affirmation publique d'une telle liberté de corps et d'esprit. Car Colette n'a pas seulement bousculé les mentalités : elle a fait voler en éclats les codes et les normes qui étaient autant de carcans pour les femmes.
En cela, toutes les femmes et toutes les féministes sont ses héritières. Des héritières que les années ont rendu lucides sur la portée de son tribut à nos luttes communes ; et sur la réalité de son rapport aux événements de son époque. Le talent n'empêche pas les défauts, pas plus que le génie n'excuse les fautes. Retenons simplement le meilleur : c'est le sens du moment qui nous réunit aujourd'hui.
Franchir aujourd'hui le seuil de la maison où s'est forgé cet exceptionnel caractère, où a germé cette œuvre-miroir de son existence, est une invitation à mettre ses pas dans les siens. Cette demeure retrouvée au crépuscule de sa vie, Colette la voyait comme une « relique », « le musée de sa jeunesse ».
Plutôt qu'un lieu de mémoire dédié à la célébration du passé, j'espère que cette « vieille maison » saura bientôt être un foyer vivant, où s'incarne la force de l'esprit qui inspire les plus beaux combats. Merci à chacune et chacun de vous de contribuer à le faire rayonner.
Source http://www.familles-enfance-droitsdesfemmes.gouv.fr, le 31 mai 2016