Interview de M. Michel Sapin, ministre de l'économie et des finances, à "France Inter" le 31 janvier 2017, sur les nouveaux chiffres de la croissance économique et sur la victoire de Benoit Hamon aux primaires de la gauche.

Texte intégral

PATRICK COHEN
Bonjour Michel SAPIN.
MICHEL SAPIN
Bonjour.
PATRICK COHEN
Avant de parler politique, quelques mots sur les derniers chiffres de la croissance en France qui viennent de tomber, +0,4 au quatrième trimestre, 1,1 sur l'année 2016, alors que le gouvernement avait prévu 1,4. C'est une déception ?
MICHEL SAPIN
Pas le 0,4 pour le dernier trimestre. Si on veut regarder juste derrière nous, c'est-à-dire ce qui a des effets aujourd'hui, en termes d'emplois par exemple, ce qui est juste devant nous, c'est-à-dire ce que nous sommes en train de vivre, nous avons une remontée de la croissance qui est spectaculaire. Mais, si je voulais réfléchir un tout petit peu plus loin, avec 1,1 %, ou 1,2 % selon la manière dont on calcule, nous avons créé beaucoup d'emplois en France, ce qui veut dire que, au fond, la quête d'une croissance toujours plus forte, toujours plus forte, n'est pas forcément la bonne méthode, y compris pour créer des emplois. Et moi je trouve que…
PATRICK COHEN
Ça c'est ce que vous dites après coup, vous avez quand même passé le quinquennat à attendre une reprise forte qui n'est pas venue.
MICHEL SAPIN
On a passé une bonne partie du quinquennat avec 0 % de croissance, à 0 % de croissance on détruit des emplois.
PATRICK COHEN
Mais finalement, sur tout le quinquennat, ça n'a pas dépassé 1,2, qui était le chiffre de 2015.
MICHEL SAPIN
1,2 c'est celui de 2015, 1,2 pour 2016, et pour 2017 je pense, compte tenu aujourd'hui des perspectives qui sont là, avec un investissement qui est beaucoup plus fort, avec une croissance de la consommation, de la consommation des ménages, qui sont les plus forts, avec ce qu'on appelle le moral des ménages, comme le moral des entreprises, qui est très très haut, je pense que nous sommes sur une bonne croissance. Simplement, je dis ça et puis on passera peut-être à autre chose après, il faut réfléchir aujourd'hui à cela. La quête de 2, 2,5, 3 % de croissance, ça n'a plus de sens aujourd'hui, ça n'a plus de sens.
PATRICK COHEN
Ça n'arrivera plus ?
MICHEL SAPIN
Je ne sais pas si ça arriverait, mais si ça arriverait dans des conditions qui sont, par ailleurs, ni forcément créatrices d'emplois, ni forcément très respectueuses de la planète et de l'environnement. Donc, on peut inventer une croissance, aujourd'hui, entre 1 et 2 %, qui est une croissance suffisante, un, pour rétablir les finances publiques, deux, plus important encore, pour lutter contre le chômage et le faire diminuer.
PATRICK COHEN
C'est drôle parce que ce que vous dites fait écho à une partie de la campagne et du propos de Benoît HAMON.
MICHEL SAPIN
Absolument, ça ne doit pas être par hasard que je vous le dis.
PATRICK COHEN
Ah oui, tiens ! Donc, le Parti socialiste a un candidat, ce n'était pas le vôtre, comme la plupart des ministres vous aviez choisi Manuel VALLS, ce sera donc Benoît HAMON, qui a promis de rassembler tous les socialistes. Vous vous joignez, Michel SAPIN, à ce rassemblement ?
MICHEL SAPIN
Moi ça fait plus de 40 ans que je suis membre du Parti socialiste, au cours de ces 40 ans, d'ailleurs, la gauche a été à peu près une vingtaine d'années au pouvoir, ce qui montre que la gauche française a été, dans cette période, au pouvoir, et a apporté des transformations réelles à la situation française. Mais, au cours de ces 40 ans il m'est arrivé d'être minoritaire, souvent dans mon parti, et pour autant j'étais dans ce mouvement, parce que le Parti socialiste, le socialisme, ça n'a pas commencé avec moi, ça n'a pas commencé avec le candidat d'aujourd'hui, ça a commencé avant et ça continuera après. Donc, il y a un candidat qui a été désigné légitimement, par une méthode légitime, c'est évidemment le candidat qui est le mien.
PATRICK COHEN
Et que vous irez applaudir dimanche à la convention d'investiture.
MICHEL SAPIN
Non, parce que je serai en Afrique du Sud pour promouvoir des entreprises françaises qui sont bonnes à l'exportation et créent des emplois en France.
PATRICK COHEN
Benoît HAMON doit-il infléchir son discours, comme lui a demandé Bernard CAZENEUVE, et assumer le bilan du quinquennat ?
MICHEL SAPIN
La seule question importante n'est donc pas de savoir – c'est normal que vous posiez la question – pour qui va voter untel ou untel, mais c'est pour qui vont s'engager les électeurs de gauche, les électeurs de gauche.
PATRICK COHEN
Bien sûr, et sur quel discours.
MICHEL SAPIN
Et quelles sont les conditions pour que la candidature de Benoît HAMON soit une candidature de rassemblement, une candidature dynamique, susceptible d'emporter au premier tour suffisamment d'électeurs, de gauche, peut-être même d'ailleurs, pour être présent au deuxième tour et battre la droite et l'extrême droite. C'est la seule question qui compte. Et sur ce point ma conviction est profonde : il ne peut pas rassembler s'il le fait, j'allais dire presque uniquement, sur la critique de ce que nous avons fait pendant 5 ans. Au contraire. Il ne peut rassembler que s'il y a une fierté de ce qui a été fait pendant ces 5 ans. Est-ce que ça veut dire aucune critique de ce qui a été fait pendant ces 5 ans ? Non, évidemment, nous avons chacun un sens critique et si Benoît HAMON veut dire sur la loi Travail elle-même, ce qui dans la loi Travail ne lui convient pas, je comprends tout à fait que cette critique existe. Mais si c'est pour laisser penser que ce qui a été fait pendant 5 ans, comme certains ont dit « c'est une page qu'il faut tourner », comme s'il fallait effacer ces 5 ans, alors il perdra. Il ne peut rassembler que s'il a la fierté de ce qui a été fait pendant 5 ans.
PATRICK COHEN
Assumer le bilan, comme l'a dit Bernard CAZENEUVE hier, c'est donc en être fier, c'est cela ?
MICHEL SAPIN
Mais oui, mais la fierté ne veut pas dire l'absence de sens critique, mais même pour chacun d'entre nous…
PATRICK COHEN
Sauf que là vous êtes en train de demander à celui qui symbolise le rejet du quinquennat, qui a porté deux motions de censure contre le gouvernement, de défendre son bilan, c'est compliqué.
MICHEL SAPIN
S'il veut, comme vous le dites, avec peut-être un peu de caricature, symboliser les échecs, l'opposition aux « échecs » du quinquennat…
PATRICK COHEN
Le rejet.
MICHEL SAPIN
Il perdra.
PATRICK COHEN
Ce n'est pas le sens du vote de dimanche dernier Michel SAPIN ?
MICHEL SAPIN
C'est peut-être le sens du vote, mais on reste, à ce moment-là, ultra minoritaire. Si on veut rassembler, il faut aussi rassembler ceux qui sont fiers de ce qui a été fait pendant ce quinquennat, et qui sont un nombre quand même assez considérable en France, et c'est indispensable à une gauche qui veut construire que de rassembler aussi ceux-là. Je dirais qu'il y a aussi deux autres conditions. La première elle revient à ce qui a été dit sur la question de l'Europe. On ne peut pas être à gauche et avoir, sur l'Europe, un discours qui serait un discours trop précautionneux. L'Europe c'est notre destin, y compris à gauche, il faut la reconstruire, il faut construire avec les autres forces de gauche, il faut affirmer notre unité, y compris, surtout en ce moment, par rapport à ceux qui, aux Etats-Unis, ou ailleurs, ont des propos, des repliements sur eux-mêmes, qui sont absolument insupportables pour nos esprits de gauche, mais l'Europe doit aussi être au coeur de cette campagne, et c'est aussi ça qui peut…
PATRICK COHEN
Là-dessus Benoît HAMON a un discours qui vous convient, dans la campagne ?
MICHEL SAPIN
Peut-être, mais il ne faut pas croire que l'Europe elle est tout à l'image de ce qu'on veut soi-même dans un pays. Construire l'unité européenne c'est construire avec les autres, donc c'est tenir aussi compte des autres, et pas croire qu'on va imposer aux autres notre propre vision, ça c'est quelque chose qui n'a aucun sens lorsqu'on construit l'unité européenne. Donc, c'est le dialogue avec les autres, c'est la recherche d'un compromis au bon sens qui permet… Mais je termine sur un point, la responsabilité au bon sens du terme, ça ne sert à rien de dire quelque chose, de promettre quelque chose, si on n'est pas capable de le mettre ensuite en musique, de le faire rentrer dans la réalité. La gauche de la réalité c'est la gauche à laquelle a appartenu, pendant très longtemps, Benoît HAMON, celle que défendait Michel ROCARD, où il faut de l'enthousiasme social, de l'imagination sociale, il en a, mais il faut aussi avoir le sens des réalités pour faire que cette imagination devienne aussi une réalité.
PATRICK COHEN
Benoît HAMON ou ses partisans pourraient vous renvoyer aux promesses de François HOLLANDE et aux promesses du quinquennat qui n'ont pas été tenues.
MICHEL SAPIN
Eh bien qu'ils nous y renvoient et faisons justement le travail qui consiste à regarder ce qui a été fait par rapport à ce qui a été promis, et vous verrez que vous n'aurez pas le même jugement.
PATRICK COHEN
En tout cas la contradiction, celle que je soulignais par mes questions, a été jugée suffisamment forte par le groupe des réformateurs, c'est-à-dire l'aile droite du PS emmenée par Christophe CARESCHE et Gilles SAVARY, pour revendiquer ce qu'ils appellent leur « droit de retrait », c'est une tribune qui paraît sur lemonde.fr. qui est parue il y a 1 heure. « Nous sommes face à un cas de conscience inédit » disent-ils, « comment porter un projet présidentiel conçu comme l'antithèse d'une action de mandature que nous avons soutenue et dont nous revendiquons les avancées. » Vous auriez pu signer cela Michel SAPIN, cette phrase.
MICHEL SAPIN
Pas la notion de retrait que je ne comprends pas, je ne sais pas ce que c'est.
PATRICK COHEN
Le droit de retrait, ça veut dire on ne fera pas campagne pour Benoît HAMON.
MICHEL SAPIN
Ça, on a le droit de ne pas faire campagne pour quelqu'un, la question c'est est-ce qu'on fait campagne pour quelqu'un d'autre, mais on a parfaitement le droit de ne pas faire campagne pour quelqu'un. Mais, oui, si Benoît HAMON n'est pas – je reprends les termes – fier, de manière argumentée, pas fier par une forme d'automatisme qui serait condamnable, mais de manière argumentée, de ce qui a été fait, il y aura une difficulté, et cette difficulté mènera à l'échec, alors que je pense qu'il est possible de créer une dynamique et une dynamique qui soit victorieuse.
PATRICK COHEN
Jean-Marie LE GUEN, votre collègue du gouvernement, ce matin dans les colonnes du Parisien : « on peut être socialiste et appeler à voter MACRON. » Il a raison ?
MICHEL SAPIN
Chacun fera les choix qu'il voudra. Je pense que le mieux c'est quand même d'attendre un peu et de laisser à chacun la chance d'exprimer ce qu'il a envie d'exprimer, d'avoir les gestes qu'il a envie d'avoir, et d'avoir la capacité de rassemblement qui est possible.
PATRICK COHEN
Attendre un peu, c'est quoi, c'est regarder les sondages du mois de février ?
MICHEL SAPIN
Heureusement que nous n'agissons pas que par rapport aux sondages, sinon on ne bougerait plus, on prendrait le sondage et on dirait, voilà, c'est la réalité, et dans 3 mois, ou dans 3 ans, bien…
PATRICK COHEN
Non, mais vous observez des dynamiques.
MICHEL SAPIN
Il y a des dynamiques, il faut observer les dynamiques, il faut observer la manière dont chacun se conduit, il faut observer les capacités de rassemblement, avant de porter un jugement. Mais, je vous rassure, ou je les rassure, la fenêtre d'opportunité n'est pas très grande, nous avons devant nous 15 jours, 3 semaines, pour permettre, en particulier à Benoît HAMON, de faire les gestes, en toute sincérité, dans le respect de ce qu'il est, dans le respect de ceux qui ont porté la voix sur lui, pour faire les gestes qui permettront le rassemblement et la dynamique.
PATRICK COHEN
15 jours, 3 semaines. François HOLLANDE, il a vocation à s'exprimer ou pas, ou à peser sur cette campagne et sur ces choix de campagne ?
MICHEL SAPIN
Il fera le choix qu'il voudra. Il est d'usage, en tous les cas, à un moment donné, d'une campagne électorale, qu'un président de la République qui ne se représente pas donne une indication, je n'ose pas dire qu'il montre le bon choix, comme dirait quelqu'un, ou comme aurait dit quelqu'un, mais ça peut être d'usage, c'est lui qui le dira. Aujourd'hui il est président de la République, pleinement président de la République, et je crois que ça peut être utile, y compris dans les périodes agitées que nous connaissons.
PATRICK COHEN
Est-ce qu'il faudrait que Benoît HAMON, qui a promis de dialoguer avec Jean-Luc MELENCHON, on aura tout à l'heure l'un de ses représentants dans quelques minutes, l'un de ses porte-parole Alexis CORBIERE, est-ce qu'il doit aussi entamer le dialogue avec Emmanuel MACRON ?
MICHEL SAPIN
Je croyais qu'on parlait de MELENCHON.
PATRICK COHEN
Les deux si vous voulez, on peut parler des deux.
THOMAS LEGRAND
Est-ce qu'à la fin il faut qu'il n'y en ait qu'un ?
MICHEL SAPIN
Je ne crois pas à cela. Monsieur MELENCHON a donné une réponse déjà, je suis là j'y reste.
THOMAS LEGRAND
Entre HAMON et MACRON, est-ce qu'à la fin il faut qu'il n'y en ait qu'un ?
MICHEL SAPIN
Monsieur MACRON a déjà donné une réponse, même avant que les désignations se fassent, j'y suis, j'y reste, et j'irai jusqu'au bout. Bien. Donc, la question n'est pas de savoir si quelqu'un se retire, la question est de savoir quel est celui qui a une dynamique et, pardon pour moi, pardon pour mes convictions…
THOMAS LEGRAND
Oui, mais à la fin il faut bien qu'il y en ait un qui se retire.
MICHEL SAPIN
Pardon pour mes convictions, une dynamique de gauche. Et cette dynamique de gauche moi je veux la voir se créer, mais elle ne peut pas se créer en venant de nulle part et en allant nulle part.
PATRICK COHEN
En venant de nulle part et en allant nulle part, pardon, je ne vous ai pas suivi… c'est MACRON ça ?
MICHEL SAPIN
Je ne sais pas…
PATRICK COHEN
… de bons analystes politiques.
MICHEL SAPIN
J'essaye de vous faire passer une conviction profonde qui est la mienne, c'est qu'un engagement politique ce n'est pas une aventure personnelle, un engagement politique, même si les personnalités comptent, même si le charisme de telle ou telle personnalité compte, même si ce n'est pas n'importe qui qui gagne une élection présidentielle, c'est quelque chose qui s'inscrit dans une histoire, qui s'inscrit dans un mouvement, avec ses difficultés, avec ses réussites, mais on ne s'en sort pas tout seul.
THOMAS LEGRAND
Mais si la dynamique dont vous parlez n'est pas portée par Benoît HAMON mais par quelqu'un d'autre, vous irez ou… ?
MICHEL SAPIN
Mais moi je ne suis pas dans les « si », c'est normal que vous le soyez, vous êtes analyste, moi je suis politique, je suis dans l'action, et j'attends de Benoît HAMON qu'il ait, aujourd'hui, les gestes, en toute sincérité, dans le respect de lui-même, qui permettront le rassemblement et la dynamique à gauche.
PATRICK COHEN
Merci beaucoup Michel SAPIN d'être venu ce matin au micro de France Inter.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 février 2017