Interview de M. Bernard Cazeneuve, Premier ministre, à Sud Radio le 14 février 2017, sur les relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis et les échéances électorales en France et en Allemagne.

Texte intégral

DIMITRI PAVLENKO
Le Premier ministre a rencontré Angela MERKEL pour faire le point sur la relation franco-allemande, sur l'Europe également. Michael DARMON, notre éditorialiste politique était du voyage et le locataire de Matignon lui a accordé hier soir une entrevue exclusive enregistrée à 19h.
MICHAEL DARMON
Monsieur le Premier ministre bonjour. Bernard CAZENEUVE merci de répondre aux questions et à l'invitation de Sud Radio. Vous êtes donc à Berlin, c'est pendant ce déplacement que vous nous accordez cet entretien. Vous avez rencontré donc Angela MERKEL, vous avez évoqué l'élection récente du président TRUMP et la manière dont maintenant il déroule ses propos, sa politique. En Allemagne, ici, ça inquiète particulièrement. Est-ce que de ce point de vue-là il y a une position commune entre la France et l'Allemagne pour pouvoir donc répondre au moins sinon résister à Donald TRUMP ?
BERNARD CAZENEUVE
Ce sont les Européens qui sont maitres de leur propre destin. Il peut t avoir des provocations, il peut y avoir des propos, il peut y avoir une volonté d'un certain nombre de pays de voir l'Union européenne se dissoudre mais la responsabilité des dirigeants de l'Union européenne c'est de faire en sorte que face à ces défis qui se présentent à elle l'Europe soit plus forte. Donc lorsque Donald TRUMP dit « nous allons en engager du continent européen et notamment de la sécurité du continent européen », cela signifie que nous devons faire plus d'Europe de la Défense, que nous devons faire en sorte que le Fonds européen pour la défense qui est mobilisé pour porter un certain nombre de programmes qui peuvent être mutualisés entre les pays de l'Union européenne, des programmes industriels destinés à nous doter des moyens de notre propre défense, tout ça doit être encouragé.
MICHAEL DARMON
Il dit aussi « il faut d'autres Brexit, il faut que la France aussi fasse son Brexit, il faut que l'Europe soit démantelée », qu'est-ce que vous répondez à cela ?
BERNARD CAZENEUVE
Je réponds à cela que c'est à l'Europe de choisir son propre destin, et ce ne sont pas à des chefs d'Etat, quels que soient les pays dont ils sont les représentants, de dire à l'Europe ce qu'elle doit vouloir pour elle-même. Et aujourd'hui, face au terrorisme, face à la compétition économique internationale, face au désordre du monde, l'Europe a besoin de davantage d'intégration, de davantage de solidarité ; et la seule réponse que nous devons apporter à ces déclarations – qui ne sont pas d'ailleurs de nature à créer les conditions de l'apaisement dans le monde – c'est que l'Europe soit forte de son propre projet, qu'elle soit capable de convaincre les peuples de l'Union européenne de s'engager derrière ce projet, donc face aux Etats-Unis et au nouveau président américain, nous devons garder notre sang froid, renforcer nos solidarités, être plus forts ensemble, et ne pas nous laisser impressionner par ni les propos, ni les tweet qui peuvent être parfois dégainés plus vite que cela n'est nécessaire.
MICHAEL DARMON
On pourrait rajouter un autre risque ou une autre inquiétude qu'on entend beaucoup en Allemagne, la campagne présidentielle française qui va précéder donc celle qu'il y aura en Allemagne. On s'inquiète de la possibilité de l'éventualité d'une Marine Le PEN en situation, peut-être, d'être élue ; est-ce que ici vous l'avez ressentie également à travers vos entretiens ?
BERNARD CAZENEUVE
Chacun perçoit bien la capacité de destruction du projet européen et de la stabilité de l'Union européenne que représentent les populismes en Europe. Nous avons cette préoccupation commune, la poussée de l'AFD également forte en Allemagne, nous voyons quelle est la puissance des populismes aux Pays-Bas, en Italie, dans d'autres pays de l'Union européenne. Et par conséquent notre rôle de responsable politique c'est de faire en sorte que nous puissions, par des politiques publiques, par des projets, par des perspectives, faire en sorte que l'Union européenne résiste à ces forces qui veulent la détruire.
MICHAEL DARMON
Concernant notre situation en France, monsieur François FILLON, candidat à l'élection présidentielle, ancien Premier ministre, accuse le gouvernement d'être responsable de la situation actuelle, de la tension dans les banlieues ; qu'est-ce que vous lui répondez ?
BERNARD CAZENEUVE
Ecoutez je ne vais pas rentrer dans des polémiques de ce type. Je sais que la campagne électorale va conduire à des emportements, à des excès, à des outrances qui seront d'ailleurs d'autant plus convoqués que les candidats qui les convoqueront seront plus en difficulté. Donc moi je n'ai pas du tout envie de rentrer là-dedans. Ce que je constate simplement c'est que si on veut qu'il y ait de la sécurité dans les banlieues il faut qu'il y ait des emplois. Ce n'est pas nous qui en avons supprimés 13 000 d'emplois, dans la police, dans la gendarmerie, nous en aurons créés 9000. Il faut qu'il y ait du respect mutuel ; et ce n'est pas nous qui attisons les tensions. Nous essayons au contraire, par une parole responsable, de les apaiser. Il faut aussi que les policiers aient les moyens d'être formés face à une situation de plus en plus tendue. Ce n'est pas nous qui avons supprimé la direction qui était en charge de la formation de la police nationale, c'est nous qui l'avons recréée.
MICHAEL DARMON
Au-delà des polémiques, vous avez dit en arrivant, en prenant vos fonctions, en arrivant à Matignon « mon objectif, mon seul objectif c'est de protéger les Français ». Et est-ce qu'aujourd'hui vous considérez que les Français dans ces quartiers sont bien protégés ?
BERNARD CAZENEUVE
Mais protéger les Français ça veut dire quoi ? Ça veut dire d'abord éviter que nous ayons de nouveaux attentats terroristes. Vous avez vu le nombre d'attentats qui sont déjoués par les forces de sécurité intérieure et par les services de renseignement. Ça veut dire faire en sorte que nos forces de police, dans le respect rigoureux des principes de droit – et j'y tiens, parce que je suis ardemment républicain – aient les moyens de conduire leur mission. Et c'est ce que nous avons fait en modernisant depuis de nombreux mois les forces de police en leur donnant des véhicules dont elles ne disposaient pas, des armes dont elles avaient besoin, des moyens de protection qui leur étaient utiles et en même temps recréer une direction de la formation, en mettant en place les caméras-piétons nous créons les conditions d'un apaisement de la relation entre la police et la population. Mais c'est long de reconstruire une police quand on a supprimé des effectifs par milliers, quand on a réduit ses crédits de plus de 15%, quand on a supprimé la police de proximité. Nous sommes en train de reconstruire tout ça, pas à pas ; ça prend du temps, ça implique que l'on ait un sens rigoureux de ce que doit être l'ordre républicain, ça implique que l'on soit intraitable sur la nécessité du respect mutuel, et ça implique que l'on fasse des choix budgétaires que nous allons faire.
MICHAEL DARMON
Est-ce que vous avez le sentiment que le candidat Emmanuel MACRON peut correspondre aux critères et aux objectifs que vous venez de définir ?
BERNARD CAZENEUVE
Posez- lui la question.
MICHAEL DARMON
Je vous la pose à vous par rapport à comment vous jugez sa campagne ? Comment jugez-vous sa campagne, son programme, peut-être qui est encore un peu encore inconnu. Est-ce que vous pensez qu'effectivement il doit s'avancer un peu plus sur ces questions-là ?
BERNARD CAZENEUVE
Pour être critique à l'égard d'un programme il faut qu'un programme soit énoncé. Quand il le sera je vous dirais ce que j'en pense. Je crois comprendre qu'il le fera prochainement. Je n'ai pas de raison d'instruire des procès contre quiconque. Lorsque Emmanuel MACRON aura fait connaitre son programme, je crois comprendre qu'il le fera prochainement, je pourrais vous dire ce que j'en pense. Mais je ne peux pas le faire puisqu'il ne l'a pas rendu public. Et si je le faisais alors que je ne sais pas quel est son contenu je serais malveillant ; et si je vous en disais du bien alors que je ne sais pas ce qu'il contient je serais hasardeux. Je ne veux être ni malveillant, ni hasardeux.
MICHAEL DARMON
Merci beaucoup d'avoir accepté de répondre aux questions de Sud Radio monsieur le Premier ministre.Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 février 2017