Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à RTL le 9 mars 2017, sur les violences dans les lycées de Saint-Denis et la sécurisation des établissements scolaires.

Texte intégral

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM. Merci d'être avec nous dans ce studio de RTL. Des violences spectaculaires à l'intérieur et à l'extérieur du lycée Suger à Saint-Denis mardi. Situation intolérable : moi, je ne tolèrerai pas ça, sous-entendu, vous le faites, a déclaré François FILLON hier soir. Et Marine LE PEN accuse le Premier ministre, Bernard CAZENEUVE, d'être plus occupé à faire la campagne que de gouverner, ils ont tort ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bon, d'abord, les faits et rien que les faits, et ensuite, on reviendra sur la polémique et l'huile qu'on jette sur le feu. Mais les faits, c'est mardi matin, en effet, des incidents extrêmement graves qui se sont déroulés dans trois lycées à Saint-Denis, Suger, Bartholdi et Eluard, avec notamment des intrusions au sein des établissements de casseurs qui ont semé la terreur auprès des enseignants, des élèves, la police qui est intervenue aussitôt, soyons clairs…
ELIZABETH MARTICHOUX
La terreur, avec des barres de fer, des jets de fumigènes, des intrusions dans les salles de profs aussi.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Voilà. Pourquoi est-ce que je rentre dans ces détails, pour vous dire que dès mardi, évidemment, j'ai condamné avec la plus grande fermeté ces faits qui sont absolument inadmissibles et qui sont des actes graves, qui doivent être sanctionnés par la justice. Contrairement à ce qu'on entend, les forces de police ont fait leur travail, elles sont intervenues aussitôt, il y a eu 55 personnes qui ont été interpellées et qui sont aujourd'hui sous-main de justice. Au-delà de ce qu'ont fait les forces de police, pour ce qui me concerne, le mardi même, dans l'après-midi, je suis allée sur le territoire, j'ai réuni en préfecture de Bobigny…
ELIZABETH MARTICHOUX
Vous n'êtes pas allée dans le lycée, vous êtes allée dans le département…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Pas dans le lycée, mais j'ai réuni l'ensemble des chefs d'établissement des lycées concernés, les représentants des personnels, les représentants des parents d'élèves et les représentants des lycéens, avec lesquels nous avons passé en revue la situation, nous avons décidé de mesures supplémentaires pour renforcer la sécurisation des établissements…
ELIZABETH MARTICHOUX
Ça veut dire que par exemple, ce matin…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et vous aurez remarqué que le lendemain, les choses se sont calmées...
ELIZABETH MARTICHOUX
La rentrée s'est bien passée hier matin. Mais on craint encore d'autres violences, disent certains, d'après les témoignages recueillis. La sécurité est renforcée ce matin aux abords de ces lycées ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bien entendu, et hier matin…
ELIZABETH MARTICHOUX
Il y a plus de forces de police, c'est visible ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, bien entendu, et hier matin aussi, et d'ailleurs…
ELIZABETH MARTICHOUX
Combien de personnels, combien de gardes mobiles, de forces mobiles ont été déployés en supplément ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Alors, ce qu'il faut que vous sachiez, c'est que pour assurer cette sécurisation, il y a deux modes opératoires, il y a les forces de police, qui relèvent de la préfecture, donc il y a des voitures qui stationnent aux abords des établissements pour veiller à ce que les choses se passent bien. Et puis, il y a – et ça, c'est ma compétence à moi – ce qu'on appelle des équipes mobiles de sécurité qui sont une compétence Education nationale, que j'ai renforcées l'année dernière pour, précisément, ce département, parce que j'avais noté que les agressions à l'égard des chefs d'établissement par exemple, malheureusement, s'étaient succédées. Et donc ce département a bénéficié de 18 personnes supplémentaires pour ces établissements scolaires, ce qui porte à plus d'une trentaine le nombre d'équipes mobiles de sécurité présente là-bas. Donc, oui, les moyens sont mis en oeuvre, et surtout, le travail se fait en bonne entente avec les équipes des établissements, avec les forces de police, et je n'admets pas – j'en viens à la polémique – je n'admets pas dans ces conditions que l'on souffle sur les braises, comme le font monsieur FILLON ou madame LE PEN qui – je le rappelle – à titre personnel, dans le cadre de cette campagne, se soustraient à la justice pour les affaires qui les concernent, passent leur temps à déclarer la justice de ce pays illégitime et non-indépendante. Comment veulent-ils faire respecter cette même justice ensuite par les jeunes qui nous écoutent ? Donc moi, je leur dis : commencez par vous occuper de vos affaires, respectez la sécurité, la justice de ce pays, et ensuite, seulement, vous pourrez donner des leçons.
ELIZABETH MARTICHOUX
On entend votre indignation face à ce que vous estimez être des propos de campagne démagogiques et faciles.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Mais c'est plus que ça, c'est-à-dire que, moi, ce qui me fascine, c'est que quand mardi après-midi – et je le redis – mardi après-midi, je vais sur place, je m'organise avec l'ensemble des acteurs concernés pour que les choses se passent pour le mieux, je ne passe pas mon temps à en faire état dans la presse, vous voyez, je ne suis pas dans la médiatisation, je suis dans le travail, dans l'action.
ELIZABETH MARTICHOUX
Vous récusez absolument l'accusation d'immobilisme et de laxisme.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Le lendemain, lorsque madame PECRESSE, pour la citer nommément, va, avec 48h de retard, sur les lieux, elle y va accompagner d'une caméra pour jeter de l'huile sur le feu, je trouve cela détestable, voilà. Et cela ne règle rien. Donc moi, j'en appelle à la plus grande fermeté, d'ailleurs, j'en profite pour dire que j'ai demandé aux chefs d'établissement…
ELIZABETH MARTICHOUX
Qu'est-ce qu'ils cherchent ces casseurs ? Qu'est-ce qu'ils veulent ces casseurs ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
J'ai demandé justement aux chefs d'établissement, au-delà des sanctions de la justice, de procéder aussi à des conseils disciplinaires, bien entendu, pour qu'il y ait des sanctions disciplinaires dans les lycées…
ELIZABETH MARTICHOUX
Pour les élèves, voilà. Vous avez peut-être entendu une mère, justement, à 07h30, qui, profitant du passage de Valérie PECRESSE, hurlait sa rage, or madame PECRESSE n'y était pour rien, que sa fille, qui est en terminale, première de la classe, disait-elle, soit gardée à vue pendant 24h. 55 interpellations, dont 44 mineurs, 8 seront déférés, les autres ont été relâchées, mais c'est quoi, c'est un coup de pression de la police, c'est précisément pour répondre à cette accusation de laxisme ? C'est pour faire un exemple ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Que quoi, que, on a interpellé 55 personnes ?
ELIZABETH MARTICHOUX
Qu'il y a eu ce coup de filet de 55 personnes, dont 44 mineurs…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ah, non, non, ah non, n'allez pas…
ELIZABETH MARTICHOUX
La plupart ont été relâchées, mais 24h en garde à vue…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, de grâce, ne tirez pas ce type de conclusion, si les policiers ont interpellé ces 55 personnes, c'est que ces 55 personnes faisaient partie de la bande de casseurs qui, encore une fois, ont procédé à des actes extrêmement graves, ne minimisons pas les faits, parce que, moi, vous savez, c'est une nouveauté de voir la violence ainsi s'introduire à l'intérieur d'un établissement, jusqu'à présent, ça avait pu arriver, notamment à Suger, au lycée Suger, mais sur le parvis de l'établissement, cette fois-ci, quand je vous dis qu'ils ont semé la frayeur chez les personnels et chez les élèves, pour moi, c'est extrêmement grave. Donc évidemment que les poursuites en justice doivent être très sévères. Et donc je réponds…
ELIZABETH MARTICHOUX
Il n'y a pas de raison d'avoir peur pour les enseignants et les élèves ce matin ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et donc je réponds, y compris à ceux qui déplorent que les élèves aient été gardés à vue, que c'est la règle…
ELIZABETH MARTICHOUX
Et la fermeté, la réponse du gouvernement, c'est la fermeté…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
La fermeté et la règle, bien entendu.
ELIZABETH MARTICHOUX
La campagne, la campagne de Benoît HAMON, votre candidat, est compliquée. Un mot quand même de Bertrand DELANOË qui a décidé de soutenir Emmanuel MACRON, il l'a annoncé hier chez nos confrères de France Inter. Ça vous surprend ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ecoutez, moi, que les choses soient claires, il y a parmi les socialistes qui font le choix de rejoindre Emmanuel MACRON beaucoup d'amis, beaucoup de camarades, beaucoup de gens que j'apprécie, et donc vous ne me verrez pas jeter l'anathème sur ces gens-là. C'est leur choix, c'est leur liberté…
ELIZABETH MARTICHOUX
Ce n'est pas une trahison, comme l'a dit par exemple madame FILIPPETTI, elle n'a pas dit trahison d'ailleurs en tant que telle, elle a dit : c'est une trahison de la primaire, de la logique de la primaire, qui désigne un candidat au camp des socialistes, et dont certains se détournent.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
On peut déplorer que le camp socialiste ne reste pas uni, bien entendu que j'aurais préféré qu'il reste uni, mais en même temps, moi, je ne tire pas de conclusions s'agissant des individus. Et de la même façon, s'il vous plaît, j'aimerais qu'on ne tire pas non plus de conclusions désagréables s'agissant de ceux qui font le choix de rester en soutien à Benoît HAMON…
ELIZABETH MARTICHOUX
Vous faites allusion à quoi ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, mais, je veux dire, il ne faudrait pas non plus que ceux qui font le choix de soutenir Benoît HAMON passent, à contrario, pour des sectaires incapables de changer d'avis, etc. Je ne me sens pas sectaire, moi, en fait, je me sens en fidélité avec moi-même, avec ce que je pense, et avec ma hiérarchie des priorités, voilà, et c'est la raison pour laquelle je soutiendrai Benoît HAMON.
ELIZABETH MARTICHOUX
Il a une phrase forte, Bertrand DELANOË : je préfère mon pays à mon parti. Jamais l'extrême droite n'a été si haute. Il estime que, aujourd'hui, Benoît HAMON n'est pas en mesure de gagner et de passer le cap du premier tour, il faut voter utile dès le 23 avril, c'est ce qu'il dit. Vous comprenez cette logique, face à la menace, comme l'a dit aussi le président, jamais la menace FN n'a été aussi haute.
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Donc, c'est cette logique-là qu'il conduit, ok, c'est d'ailleurs intéressant de constater que finalement, parmi ceux qui rallient la candidature d'Emmanuel MACRON, il y a des raisons très différentes qui ne font pas non plus une unité, tout cela devrait interroger, il me semble. Mais revenons à l'argument du vote utile. Moi, vous savez, je me méfie beaucoup des sondages, donc je trouve que se décider en fonction de ce que nous disent des sondages qui ont prouvé tant de fois par le passé qu'ils se trompaient, eh bien, ma foi, c'est courir de grands risques d'être, in fine, en désaccord avec ceux qu'on aura soutenus, sans pour autant obtenir le résultat souhaité. Donc moi, c'est pour ça que je trouve que quand on est dans l'incertitude comme c'est le cas aujourd'hui, le mieux, c'est quand même de se fier à ses convictions profondes, et aux valeurs que l'on défend. Et il me semble que les valeurs de la gauche, ce sera mon dernier mot sur le sujet, mais les valeurs de la gauche, aujourd'hui, il n'y a pas de doute pour moi, sont défendues par le candidat de la gauche, et pas ou beaucoup moins en tout cas, par le candidat qui appelle au dépassement du clivage gauche-droite. Car, dans le dépassement du clivage gauche-droite, auquel je n'ai jamais cru, je n'y ai pas cru quand c'était François BAYROU et le MoDem, et je n'y crois pas plus aujourd'hui, dans ce dépassement-là, la gauche s'affaiblit, et donc elle ne peut pas défendre ses valeurs.
ELIZABETH MARTICHOUX
Un tout petit mot parce qu'il nous reste malheureusement très peu de temps, sur le programme éducation d'Emmanuel MACRON – dont vous regrettez la candidature, vous l'avez dit – par exemple, il veut diviser par deux les effectifs des classes de CP et de CE1 dans les zones prioritaires, c'est assez incontestable comme intention ?
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, commençons par cette proposition, parce que, comme vous le dites, qui peut être en désaccord avec ça, donc, regardez, je suis en accord avec ça, simplement, le faire dans les zones d'éducation prioritaire renforcées, comme il le souhaite, ça demande 12.000 postes. Regardons son programme, les crée-t-il ? Non. Il en crée au mieux…
ELIZABETH MARTICHOUX
Si, si, il prévoit de réorienter entre 6.000 et 10.000 postes sur les 60.000 créés…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Voilà, donc en gros, il en crée 4.000, et le reste, il prévoit de le réorienter du secondaire, c'est-à-dire du collège et du lycée vers le primaire…
ELIZABETH MARTICHOUX
Là où il y a des besoins…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Simplement, n'oubliez pas une chose, c'est que c'est au collège et au lycée qu'en ce moment, la démographie est en explosion totale, après l'avoir été à l'école primaire, c'est au collège et au lycée qu'on voit arriver le plus d'effectifs d'élèves. Les parents qui nous écoutent comprennent ça. Quand ils ont des classes au lycée de 39 élèves par classe, qu'on leur explique qu'on va enlever des professeurs au lycée pour les mettre sur le primaire, ça ne tient pas. Donc c'est ça que je reproche. Et vous voyez, la comparaison avec le programme de Benoît HAMON, sur le même sujet, c'est que, HAMON aussi va proposer de réduire drastiquement le nombre d'élèves par classe dans les CP, CE1 en zone difficile, sauf que, il crée 40.000 postes d'enseignants, et ça, ça tient. Donc c'est juste la réalité que je demande.
ELIZABETH MARTICHOUX
Najat VALLAUD-BELKACEM. On aura l'occasion d'en reparler. Je signale votre livre « La vie a plus d'imagination que toi », un récit très touchant de votre parcours, écrit à la première personne, aux Editions Grasset. Et puis, dans quelques heures, vous allez présenter la rentrée prochaine avec la création de 11.000 postes. Ce qui vous fera 60.000 à la fin du quinquennat, comme promis, voilà, c'est une promesse tenue…
NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et vous voyez, ça n'aura pas suffi à tout régler. Heureusement qu'on l'a fait, mais ça n'est pas suffisant, il faudra amplifier évidemment.
ELIZABETH MARTICHOUX
Voilà, une petite marque de modestie. Merci à vous.
YVES CALVI
Après les violences dans trois établissements en Seine-Saint-Denis, contrairement à ce que l'on raconte, la police est immédiatement intervenue, faisant 55 interpellations, rappelle la ministre, et j'ai pris en concertation des mesures immédiates de renfort et de protection. C'est ce que vient de nous dire Najat VALLAUD-BELKACEM, qui, par ailleurs, dit à la droite de s'occuper de ses affaires de justice ! Merci à toutes les deux.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 mars 2017

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