Point de presse de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, sur la candidature de M. Bernard Kouchner comme représentant de l'ONU à la tête de l'administration civile internationale du Kosovo et sur les négociations sur une éventuelle aide à la Serbie, New York le 30 juin 1999.

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Circonstance : Réunion du groupe des amis du secrétaire général pour le Kosovo, New York le 30 juin 1999

Texte intégral

POINT DE PRESSE A L'ISSUE DE LA REUNION MINISTERIELLE DU GROUPE DES AMIS
DU SECRETAIRE GENERAL POUR LE KOSOVO à New York, 30 juin 1999
Q - Sur la candidature de M. Kouchner
R - Expérience du terrain, expérience politique, disponibilité, ce sont des critères que M. Kouchner remplit bien et nous avons beaucoup insisté. Non seulement on a présenté cette candidature et je crois que M. Annan est conscient des qualités de
M. Kouchner par rapport au poste, mais on a insisté sur le fait que, de toutes façons, il fallait que ce soit quelqu'un qui fasse cela à plein temps. On lui a dit que nous ne pouvions vraiment pas approuver un arrangement qui ferait qu'il y aurait quelqu'un une partie du temps. Ce qui fait que ça se joue maintenant.
Dans toute cette affaire les choses ne sont pas jouées, en fait. La phase politico-diplomatico-militaire a atteint ses objectifs. En ce qui concerne l'avenir du Kosovo, par rapport à notre conception qui est exprimée par la résolution, la coexistence à réorganiser, la sécurité à rétablir pour tout le monde, ce n'est pas joué du tout. Il y a même une sorte de contradiction, je ne dis pas plus, contradiction potentielle entre les objectifs généraux au nom desquels on a mené cette opération, les principes auxquels se réfère la résolution et la dynamique de paix. Dans cette course de vitesse, la seule réponse utile c'est que l'administration civile soit en place le plus vite possible.
La KFOR a fait un travail formidable : le général Jackson est très bien, M. Vieira de Mello a commencé un travail formidable. Tout le monde a tiré les leçons de la Bosnie sur tous les plans. Ils ont commencé à travailler ensemble dès la première minute. C'est très bien, ce qu'ils ont fait. Il n'y a aucune critique à faire. De même que les critiques qui commençaient contre les militaires dans, entre guillemets, le "secteur français", étaient tout à fait injustifiées. Ils avaient à faire face à un problème plus compliqué que ce que les autres avaient à traiter dans les autres secteurs. Dans ce qui s'est passé depuis la sortie des forces serbes et l'entrée internationale, il n'y a aucune critique à faire.
Simplement il ne faut pas se reposer là-dessus, il ne faut pas se dire que du coup c'est réglé. Parce que notre ambition est beaucoup plus forte que de simplement faire sortir les forces serbes. On est engagés sur un gros projet. On a dit depuis des semaines qu'on voulait établir - non pas rétablir, ça n'a jamais existé -, mais établir un Kosovo dans lequel les gens pourraient vivre en sécurité, dans lequel ils pourraient, non pas se réconcilier - il ne faut pas être utopique -, mais simplement coexister. Donc la sécurité pour tous, la mise en marche d'une administration dans ses différentes composantes, c'est un travail énorme.
Ce que je dis simplement c'est qu'il faut lutter contre l'idée que l'essentiel est fait maintenant. Quand je dis rien n'est joué, c'est cela. Il peut y avoir une sorte d'enchaînement sur le terrain où on se trouverait avec une UCK plus ou moins contrôlée occupant plus d'espace, mène son propre jeu. La seule façon d'y répondre c'est d'être présents, nous, dans toutes les fonctions.
Donc la réunion montée par Kofi Annan était une bonne chose. Bonne chose à un bon moment parce que cela a permis d'entraîner dans le mouvement toute une série de pays qui peuvent être des contributeurs utiles. Cela a permis quelques vraies discussions, justement sur les relations entre l'administration civile et les forces sur le terrain et même un peu de discussion sur l'aide à la Serbie.
Q - Sur l'aide à la Serbie.
R - A propos de l'aide à la Serbie, il y a plusieurs positions. Il y a la position russe et chinoise disant qu'il faut aider tout le monde sans discrimination et que la Serbie doit bénéficier de tout ce qui doit être préparé pour les Balkans sur le même pied que les autres. Et la position de tous les autres consistant à dire qu'on ne peut pas faire quelque chose qui va consolider le régime.
Q - De tous les autres ?
R - De tous les autres, oui. La position occidentale c'est de dire on ne peut pas consolider le régime. Alors après il y a quelques nuances, ce ne sont pas des oppositions mais des nuances sur lesquelles on continue à travailler à propos de la classification des aides possibles. Tout le monde est d'accord pour que l'aide humanitaire soit faite sans condition ni préalable. Tout le monde exclut une aide économique d'avenir, des nouveaux investissements, des choses de ce type, et il y a la reconstruction qui est entre les deux. Alors il y a des pays qui ont une position plus réticente. On le voit d'ailleurs dans les déclarations publiques de leurs dirigeants, comme les Etats-Unis et la Grande Bretagne.
J'ai fait valoir qu'une partie de la reconstruction était humanitaire. Il faut donc qu'on précise notre définition des trois catégories. Nous estimons que la remise en marche du chauffage, de l'eau potable, c'est humanitaire. M. Kofi Annan l'a dit, il est tout à fait sur cette ligne.
On en a parlé avant que M. Kofi Annan n'en parle. Cela remonte à quinze jours, trois semaines. J'espère qu'on aura la confirmation qu'il y a un consensus sur le fait que l'eau, l'électricité, le chauffage, entrent dans l'humanitaire. Il y a une discussion qu'il faut poursuivre parce que il y a par exemple la question des équipements comme les ponts. A priori les Etats-Unis y sont hostiles, mais les pays de la région, comme l'Autriche et la Roumanie, font valoir que c'est un équipement d'intérêt régional. On peut discuter. Ce n'est pas une instance pour décider. Le Groupe des amis du Secrétaire général pour l'aider à faire son travail sur le Kosovo à partir de la 1244 n'est pas une instance qui décide quels sont les critères de l'aide ou le maintien ou le changement des sanctions sur la Yougoslavie. C'est différent. Donc c'était un échange de vues.
J'ai insisté sur ces deux idées simples. Il y a une partie de la reconstruction qui est humanitaire et il ne faut pas se lier les mains par des critères trop stricts qui finiraient par nous gêner.
Q - Avez-vous le sentiment qu'il y a un vrai engagement des pays ...
R - Il y a quand même un sentiment général qu'on joue gros ensemble maintenant sur la paix ; que bâtir la paix - qui est la phase actuelle - est aussi compliqué que la phase précédente. Cela ne se passe pas de la même façon, mais il y a une vraie volonté, même de la part des Japonais et de la part de beaucoup de pays. L'appel pour compléter rapidement la KFOR, pour qu'elle soit vite à ses niveaux maximums et qu'elle soit présente partout, je crois qu'il va être entendu. L'appel de l'administration civile volet par volet, l'aide, la fourniture de personnel compétent, je crois que cette réunion est très bonne.
Q - En revanche l'appel de fonds...
R - L'appel de fonds, attendez quelques jours pour avoir les réponses. Ce n'est pas parce qu'il n'y avait pas de réponses toutes prêtes ce matin qu'il n'y en aura pas. C'est une bonne réunion. Le côté mobilisation, motivation, l'idée qu'on est engagés ensemble dans une affaire qui est la suite logique de tout ce qui a été fait avant, l'engagement des pays qui se sont engagés à l'origine pour inverser le cours des choses au Kosovo n'a de sens que si l'on est capable d'aller jusqu'au bout et de bâtir le type de Kosovo dont on a parlé. Cela forme un tout et il me semble que la motivation politique est extrêmement forte là-dessus. On traite les choses sans retard, en temps réel et comme je le disais, le travail fait par la KFOR et M. Vieira de Mello est remarquable. Mais le sujet lui-même est très difficile. Donner un sentiment de sécurité à des gens qui ne pensent qu'en termes de massacres, de peur, de menace, de revanche, c'est très compliqué. Il faut qu'on lutte contre cela.
Ce n'est pas joué, mais il y a quelques semaines on pensait que les Kosovars ne reviendraient jamais, qu'ils seraient encore à l'extérieur l'hiver prochain, etc. Il n'y a pas de raison de s'incliner devant des événements. Il y a une réaction de fuite et de panique des minorités serbes parce que c'est la seule vision de l'Histoire qu'ils ont, et les autres aussi, jusqu'à maintenant. Un massacre en précède un autre et l'avenir n'est fait qu'à partir de la revanche sur le massacre antérieur. C'est précisément parce que notre ambition est considérable, parce qu'elle consiste à inverser le cours des choses et à changer cette mentalité, que je souligne que le travail qui reste devant nous est considérable. C'est pour cela qu'il faut une présence à la fois militaire et civile internationale très conséquente. C'est donc un bon rendez-vous de motivation, d'accélération et de pression en même temps.
Q - Le rôle du TPI a été discuté ?
R - Je ne crois pas. La réunion de ce matin, c'est le Secrétaire général qui organise, qui convoque un groupe d'amis pour l'aider à mettre en oeuvre la 1244 sur le Kosovo. Cela ne concerne pas ce que le TPI peut avoir à faire en Yougoslavie, et bien sûr sur le Kosovo. Je crois que cela s'est mis en place correctement. On peut dire que tous les pays ont envoyé des gens de type police judiciaire ou légistes qui font le travail.
Q - Est-ce qu'il y a d'autres réunions prévues de ce type ?
R - Non, on ne court pas après les réunions. On fait des réunions quand elles sont utiles. Mais c'est au Secrétaire général de voir. Si à un moment donné il pense que c'est utile, on le refera, bien sûr.
Q - Vous venez de dire que M. Vieira de Mello faisait un travail extraordinaire. Est-ce qu'on ne pourrait pas imaginer de le laisser en place ?
R - C'est au Secrétaire général de décider cela. A l'origine, même avant que M. Vieira de Mello soit sur le terrain - donc ce n'est pas par rapport à lui -, dans les discussions avant la solution, on avait mis en avant notre souhait, nous Français, que ce soit un ressortissant de l'Union européenne. Il n'y avait pas de nom à l'époque. Ce n'était donc ni pour M. X ni contre M. Y ou Mme Z. C'était une sorte d'expression de reconnaissance du rôle des pays de l'Europe dans cette affaire, de la volonté de l'Europe pour la suite, aussi bien sur le Kosovo que sur l'ensemble des Balkans. M. Kofi Annan a intégré cette notion et à un moment donné il a dit "j'admets cette idée, ce sera un Européen". Il n'a pas forcément dit ce sera un ressortissant de l'Union européenne, mais enfin il a accepté l'idée que ce soit un Européen. A ce moment-là, il n'y a toujours pas de nom. Ensuite, dans l'urgence, il a nommé M. Vieira de Mello dont j'ai dit qu'il a démarré bien, vite, remarquablement : il est apprécié de tout le monde, et avec la KFOR ils ont bâti un système de coopération remarquable qui tire bien les leçons du passé, de ce qui ne s'était pas fait en Bosnie où les gens étaient moins préparés à cela justement et quelle que soit la suite, ce type de travail et de coopération doit rester. Mais M. Kofi Annan a annoncé lui-même au début qu'il était nommé à titre transitoire. Il a de larges responsabilités, je ne suis pas sûr qu'il ne veuille le mettre que là-dessus, cela lui poserait d'autres problèmes. Il n'y a donc absolument rien contre M. Vieira de Mello quand on a rappelé qu'il y avait eu l'engagement antérieur de nommer un Européen, c'est tout. Maintenant c'est à lui de décider.
Q - On pousse beaucoup, le gouvernement, le président, pour que ce soit
M. Kouchner ?
R - Les choses sont très claires. Quand il y a eu la discussion entre Européens pour savoir qui avait des candidats, nous avons mis en avant la candidature de Bernard Kouchner. Le gouvernement a mis en avant cette candidature, en pensant notamment qu'il était bien adapté à la tâche. C'est quand même important de trouver quelqu'un qui ait, comme le dit M. Kofi Annan lui-même, une expérience du terrain, une expérience de ce type de crise, une expérience politique, qui soit disponible, qui soit disponible à plein temps et qui ne soit pas là candidat comme il pourrait l'être sur n'importe quoi d'autre ailleurs. C'est très important. C'est une proposition du gouvernement, activement soutenue par le président. M. Kofi Annan sait tout cela. Voilà. Les délibérations entre Européens ont abouti à recenser les candidatures européennes qui ont été transmises et communiquées. Maintenant c'est à lui de trancher.
Q - Sur la candidature du président Ahtisaari.
R - M. Ahtisaari est un homme tout à fait remarquable, mais objectivement ce n'est pas possible d'être président d'un pays, président de l'Europe et à plein temps à Pristina. C'est une analyse de fait. On dit c'est urgent, il faut être sur place, il y a mille problèmes à régler du matin au soir, il faut faire venir les gens, il faut voir, il faut parler aux militaires, c'est un plein temps. Voilà.
Q - Vous avez pu parler de l'Iraq avec vos homologues ,
R - Je vais en parler.
Q - Avant votre départ ?
R - Oui.
Q - Avec qui ?
R - Avec M. Cook, par exemple.
Q - Avec le Secrétaire général hier ?
R - Un petit peu, oui.
Q - On peut savoir ce qui sera dit ?
R - Nous allons continuer à discuter. Il faut continuer à discuter au sein du Conseil de sécurité. L'idée générale est qu'il vaut mieux continuer à discuter que de précipiter des échéances qui feraient apparaître des désaccords. Si on peut trouver une solution intelligente, il vaut mieux la rechercher, donc continuons à discuter.
Il n'empêche qu'on apporte de bonnes réponses au sujet. Depuis janvier on a présenté beaucoup d'idées. On pense qu'on devrait pouvoir mettre un terme à cette situation qui, sur le plan humain, humanitaire et social est intolérable, tout en ayant un système de contrôle sur tous les plans qui donne entièrement satisfaction à ceux qui craignent légitimement pour leur sécurité. On pense qu'on a une approche qui répond bien à tout cela. Ce n'est pas l'approche des autres, mais il faut continuer à discuter. Ce n'est pas la peine d'aller constater un désaccord, ça ne sert à rien.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 06 juillet 1999)