Article de M. François Léotard, ministre de la défense, dans "Paris-Match" du 26 août 1993, en hommage à l'action des soldats français à Sarajevo, intitulé "Combien de petites Irma et d'enfants blessés nos soldats n'ont-ils pas sauvés ?".

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Média : Paris Match

Texte intégral

Combien de fois ai-je entendu cette question : que faisons-nous là-bas ? Combien de fois n'avons-nous pas ressenti autour de nous, dans ces conversations d'été, comme une pesante évidence que l'on ne meurt pas pour Sarajevo ? Nous avons tous entendu cet « à quoi bon » qui nous pousserait à laisser monter la haine et la guerre, comme dans un chaudron lointain, probablement inquiétant mais tellement importun...

Je crois qu'il faut pousser leurs auteurs dans ces questions-là, parce que leurs interrogations sont utiles. Pourquoi nous ? En effet. Pourquoi la France ? Qu'avons-nous à attendre d'une telle immersion dans la folie et le sang ? Mais il faut poursuivre ces questions serions-nous d'une partie de l'Europe définitivement civilisée, définitivement protégée, pour n'avoir à regarder cela qu'avec dédain, peut-être dégoût, en tout cas mépris ? Serions-nous d'une autre espèce ou d'une autre Europe ou, plus simplement, hélas ! aurions-nous oublié ce qu'est la France, son message et une partie de son honneur ?

Car il s'agit bien ici d'un étrange paradoxe : dans son langage de mort, là-bas, Sarajevo nous parle de la France vivante.

Nous nous souvenons peut-être de Pondichéry. Nous avons laissé en Louisiane Bâton Rouge et, sur chaque continent, les traces d'une grande patrie. Et au Texas : Paris. Mais Sarajevo ? Dans ces quatre syllabes répétées inlassablement ces jours derniers, nous n'avons retenu que la première étincelle du premier conflit mondial. Le mot inquiète donc comme une souffrance ancienne, une plaie déjà fermée recouverte de tant d'autres... Nous aimerions que ces vieilles peurs ne reviennent pas. Pour les plus jeunes : une sorte de Moyen-Âge, avec les tranchées, les gaz, Douaumont, « debout les morts... », la « der des der ». Et de nouveau les Français, ces Européens par nature, par définition, dans une ville étrange, percée de toutes parts, peuplée pendant des nuits entières du vent de la haine. « Ici l'on vit, ici l'on meurt à petit feu... Tout prend au temps qu'il fait le parfum de l'enfer... » (Aragon.) Ici, les femmes sont suivies, dans leurs marches courbées, par des fusils qui en font, comme d'un gibier, la chasse attentive. D'une fenêtre vient la mort, d'une autre la vengeance. Ainsi va, dans l'Europe d'aujourd'hui, la grande ville assiégée. La guerre de Troie se porte bien. Mais il n'y aura là aucune légende, nul héroïsme et, on peut le dire maintenant, nul vainqueur. Alors, pourquoi la France ? J'aimerais y répondre d'abord par des questions. 

Qui osera dire qu'en Europe on achève bien les enfants ?

Qui aurait pensé, dans cette fin des années 80 qui vit tomber bien des murs, que, trois ans plus tard, au cœur de l'Europe, une ville, des villes, seraient impunément assiégées ? Que le mot « purifier » s'appliquerait à des peuples pour désigner en eux ceux qui ont le droit de vivre ou d'aimer ? Et, pour les autres, le devoir de mourir ou, pire encore, de se taire et de fuir ? Je dis « pire » parce que la honte est bien plus grave que la mort, et que ce qui est semé là-bas est une graine terrible dont nous connaîtrons longtemps les fruits amers.

Qui ne se souvient de notre échec de 1939 : cette incapacité formidable désigner l'agresseur ?

Qu'avons-nous retenu de cette mécanique de la lâcheté qui nous fait appeler patience une succession de renoncements, négociations un enchaînement de capitulations et cessez-le-feu le silence des vaincus? Nos enfants pourront un jour rappeler les cailloux noirs de ce chemin qui descend : Vukovar, Dubrovnik, Srebrenica, Gorazde et, aujourd'hui, Sarajevo. Je m'arrête à ce nom. Car il faut s'arrêter. Et je le dis avec la force du seul pays dans le monde qui s'est autant engagé : nos soldats, là-bas, sauvent chaque jour ce qui peut être encore sauvé de l'homme européen.

Bien sûr, c'est dangereux. Bien sûr, c'est insuffisant. Bien sûr, cela n'a pas empêché Irma d'être blessée et le monde d'en être, un instant, tourmenté. Mais combien d'Irma les soldats français ont-ils sauvées ? Combien de vivres (et que ce mot est beau !) nos jeunes aviateurs de Beauce ou du Cantal ont-ils pu acheminer jusqu'à cette ville affamée qu'ils ne connaissaient pas ? Combien de blessés, dans cette petite antenne chirurgicale de l'aéroport, ont-ils été séparés de la mort ?

C'est vrai : le courage de quelques-uns ne sauve pas l'humanité de son indifférence. Mais le courage de quelques-uns a toujours fait de la France une patrie immatérielle où l'on peut parfois se réfugier de la honte. Ce fut la guerre de l'indépendance américaine, ce fut la Grèce, ce fut la Pologne, ce fut le Liban. Ce fut toujours une petite voix française, un peu de panache et beaucoup de solitude... Et voilà une bonne question pour un baccalauréat de la fin du siècle : qu'est-ce qu'un intérêt vital pour un peuple comme le nôtre ? N'est-ce pas aussi – à côté de tout le reste – une façon de se regarder soi-même, de défendre, au-delà du territoire, quelques principes oubliés, effacés depuis trop longtemps des tableaux noirs de nos écoles ? Dans cet été qui se termine, il y a la monnaie, il y a le budget, il y a le chômage, il y a la sécurité sociale... Et puis il y a six mille Français dans un bout d'Europe qui n'en finit pas de mourir. Près de 40 % d'entre eux sont de jeunes appelés. C'est une partie de notre peuple. Je souhaite leur rendre hommage. Non pas parce qu'ils sont soldats: cela ne suffit pas. Mais parce que, dans le chaos et dans l'honneur, à bout de bras et contre tant d'obstacles, Ils soutiennent comme le drapeau déchiré de notre continent une certaine idée de la justice et du droit.