Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, à TF1 le 29 août 1993, sur la mission des casques bleus français en Yougoslavie, les négociations en cours et l'hypothèse d'une intervention militaire européenne et américaine.

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Média : TF1

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C. Chazal : Vous avez vu aujourd'hui les Casques bleus du 21ème RIMA. Ils ont été très exposés ces temps derniers. Comment les avez-vous trouvés ?

F. Léotard : D'abord en forme et avec un moral formidable. Ce sont des soldats qui aujourd'hui assurent le contact avec la population, permettent le ravitaillement de la ville, l'alimentation en eau, en gaz, protègent les enfants, les femmes. C'est bien sur cette image-là qu'il faut que les Français retiennent. Ce que fait ce régiment et les autres bien entendu, toutes unités militaires qui sont à Sarajevo, est l'honneur des armées françaises et à l'honneur des soldats, des sous-officiers, des officiers qui exécutent aujourd'hui une tâche extraordinairement difficile. Je suis venu les rencontrer, les écouter et puis si c'est nécessaire les soutenir. Mais vous savez, ils n'ont pas trop besoin de moi. Ils savent très bien quel est leur devoir, quelle est leur mission et comment exécuter l'un et l'autre.

C. Chazal : Des soupçons de trafic et de marché noir pèsent sur certains régiments à Sarajevo. Une enquête est ouverte, vous l'avez dit. S'il s'avère que ces rumeurs sont fondées, quelle décision prendrez-vous ?

F. Léotard : Je peux vous dire que s'il m'est apporté la moindre preuve que des allégations de cette nature sont fondées, bien entendu les sanctions immédiates et extraordinairement sévères seront prises. Mais je trouve un peu honteuses ces attaques. Bien sûr, si jamais c'était avéré, on ferait ce qui est nécessaire. Avant que ce ne soit le cas, et pour l'instant c'est la situation, qu'on ne calomnie pas des hommes qui aujourd'hui risquent tous les jours leur vie. J'étais ce matin auprès d'un jeune capitaine de 33 ans, grièvement blessé, et qui est soigné à l'hôpital de Toulon. Tous ses camarades sont ici dans la même situation de péril. Je demande simplement que ceux qui ont le devoir de commenter des événements le fassent en respectant d'une part la dignité des soldats, leur honneur tant qu'ils n'ont pas fait de fautes, et on est loin du compte, et puis en sachant que quand on risque sa vie, quand on sert son pays, quand on sert une organisation internationale, on ne mérite pas. Alors attendons. Et je peux vous dire que dans cette attente, le ministre que je suis, est au côté de ses soldats et au côté de ces Français qui donnent de nous-mêmes, de notre pays une image formidable actuellement dans le monde.

C. Chazal : Le plan de paix piétine. Vous avez déjà dit votre scepticisme. Qu'est-ce qu'on peut attendre, selon vous, de cette réunion de Genève demain ?

F. Léotard : D'abord, c'est très important parce que les trois protagonistes vont se retrouver. Et la première chose à dire, c'est qu'il faut attendre leur accord. En d'autres termes, s'ils ratifient un document, c'est de leur propre chef. C'est eux-même qui auront décidé le type de pays dans lequel ils veulent vivre et la Bosnie qu'ils veulent dessiner. Ce que je souhaite simplement, c'est qu'eux-mêmes, mais que les diplomates qui les entourent et les conseillent mesurent que lorsqu'on va demander à la communauté internationale de faire en sorte que cet accord soit respecté, on sache que ça tombera sur des soldats. Et que protéger un corridor, défendre une zone protégée, tout cela suppose que l'on définisse très précisément les missions. Quand on a défini des zones protégées, c'était à l'initiative de la France et c'était une bonne chose. Mais ça veut dire qu'il y a un trait qui sépare une communauté d'une autre, qu'on donne aux soldats une mission très précise, qu'on les laisse répondre lorsqu'ils sont agressés. C'est toute une série de notions que je souhaite voir retenues pour qu'on n'expose pas inutilement la vie de nos soldats. Il faut que la carte, et c'est là que mon inquiétude est grande, qui sera proposée par les trois parties demain soit viable, que les zones soient économiquement viables, que les corridors puissent être véritablement protégés et enfin que chaque communauté puisse être dans une entité qui puisse être défendue. Ça, c'est très difficile.

C. Chazal : Vous avez annoncé un retrait d'une partie des troupes françaises au Cambodge et Somalie. Est-ce que ça veut dire qu'en revanche, en Bosnie, le contingent français pourrait augmenter ?

F. Léotard : Pour l'instant, ce n'est pas l'intention du gouvernement. Je vous informe qu'effectivement au Cambodge où la mission est en train de prendre fin et où l'ONU a marqué son efficacité, car les élections ont été possibles grâce, là aussi, aux soldats de l'ONU et donc aux Français, en Somalie où nous allons retirer également notre contingent dans le courant du mois de janvier 1994, nous récupérons ainsi vers la métropole de l'ordre de 2 000 à 2 500 soldats. En Bosnie, pour l'instant, notre intention n'est pas de renforcer nos effectifs car nous sommes les premiers à avoir répondu à l'ONU et à la communauté européenne après le sommet de Copenhague. Et donc je souhaite que les autres européens, les Américains par exemple, puissent, s'il y a un plan de paix, nous aider à le faire appliquer. Nous sommes près de 6 000 soldats français actuellement sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie. C'est un chiffre considérable. Et le volume de soldats, de moyens matériels que nous utilisons aujourd'hui au profit de l'ONU est tout à fait important pour le pays, pour la France. Nous sommes les premiers et de loin de l'ensemble des membres permanents du conseil de sécurité. Le gouvernement a pris la décision de réduire cet effort l'année prochaine. Vous verrez qu'en rapatriant nos soldats du Cambodge et de Somalie, nous resterons encore, de loin, le premier contingent au service des Nations-Unies.