Interview de Mme Lucette Michaux-Chevry, ministre délégué à l'action humanitaire et aux droits de l'homme, à RMC le 20 octobre 1993, sur les restrictions budgétaires pour l'aide humanitaire, l'action en Somalie et l'aide médicale pour les enfants d'Haïti.

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Média : RMC

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P. Lapousterle : Avez-vous des motifs d'optimisme ?

L. Michaux-Chevry : Il y a un grand espoir dans des pays. La volonté de la démocratie dans ces pays suffit à avoir de l'espoir. Je recevais hier le procureur du Salvador qui était en train d'organiser les élections pour préparer le retour à la démocratie.

P. Lapousterle : Il y a tellement d'autres endroits où ça va mal !

L. Michaux-Chevry : Il y a des déstabilisations qui sont très importantes à travers le monde, que ce soit en Afrique, en Haïti, dans l'ex-Yougoslavie. À partir du moment où on se rend compte que les responsables politiques au plus haut niveau en prennent conscience et veulent se retrouver sur la table de la Convention internationale des Droits de l'Homme, il y a une lueur d'espoir.

P. Lapousterle : Avez-vous fait progresser quelques dossiers ?

L. Michaux-Chevry : Beaucoup. Je faisais une réunion avec des parlementaires qui se sont montrés surpris de l'action que je conduis. Je suis très présente au niveau de mon ministère en ex-Yougoslavie, dans la Corne de l'Afrique, en Somalie, au Liberia, en Amérique du Sud et à Haïti. Nos interventions sont multiples.

P. Lapousterle : Votre fonds d'intervention est pourtant passé de 150 millions à 101 millions de francs.

L. Michaux-Chevry : C'est la cellule d'urgence. Il y a des restrictions budgétaires qui touchent tous les ministres. Je suis solidaire. Nous sommes confrontés à une situation très grave. La France est obligée de réduire le montant de sa cellule d'urgence. Toutefois, au niveau européen, dans la cellule "Eco", le montant s'élève à 5 milliards. La participation de la France y est de 1 milliard. À partir de ces fonds et des subventions versées au HCR, nous pouvons récupérer des fonds pour conduire des actions en profondeur. Par contre, quand il y a une catastrophe en Inde, le fonds d'urgence intervient.

P. Lapousterle : N'est-ce pas un peu gênant de prendre la suite de quelqu'un comme B. Kouchner ?

L. Michaux-Chevry : Je suis différente parce que je suis une authentique élue. Je suis issue de la volonté populaire. La médiatisation de mon action ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est l'action que je conduis au nom de la France à l'extérieur, non faire passer l'image de madame Michaux-Chevry. Dans ma région, on me connaît bien. Je suis bien élue, voilà l'important.

P. Lapousterle : Un an après, quelles conclusions tirer de l'action "Du riz pour la Somalie" ?

L. Michaux-Chevry : Il fallait faire l'opération. Mais 'elle a été conduite sous le coup du cœur, de la spontanéité, je ne saurais donc la critiquer. Par contre, l'expérience que j'ai et la façon dont je conduis l'action humanitaire me mènent à dire que je ne l'aurais pas conduire de cette façon. En rencontrant les ONG présentes en Somalie, je me suis aperçue qu'il y avait trop de dons alimentaires donnés. La population se trouvait dans une situation d'assistanat puisqu'elle ne plantait plus ses céréales. Il fallait faire cette action, mais mieux appréhender sur le terrain pour permettre aux gens qui reçoivent de l'aide alimentaire de ne pas se trouver dans une ambiance d'assistanat. L'action humanitaire ne doit pas être de la charité. Ce doit être une aide qui permette l'attente face à une situation d'urgence grave et qui permette de passer au développement.

P. Lapousterle : Que faire ?

L. Michaux-Chevry : En Somalie, il n'y a pas de famine. La situation s'y est dégradée parce que les dispositions prises n'ont pas été suivies. Il avait été décidé d'y désarmer en priorité les factions qui attaquaient. La France, grâce à l'armée, a mené en Somalie du Sud une action extrêmement efficace, notamment avec l'AICF. L'erreur commise a consisté à envoyer des Pakistanais désarmer les Somaliens. Or il y a un contentieux ancestral entre les Pakistanais et les Somaliens. Ça s'est mal passé.

P. Lapousterle : Militaires et sacs de riz font-ils bon ménage ?

L. Michaux-Chevry : Oui, si l'action est bien coordonnée. Si l'action est désordonnée, on se demande ce que font les militaires. Si l'action est bien coordonnée, comme j'ai eu l'occasion de m'en rendre compte au sud somalien ou à Sarajevo, les militaires ont des moyens d'investigation que les ONG ne peuvent avoir. Quand une Musulmane a épousé un Croate et qu'elle vit dans une cave depuis des mois, les ONG ne peuvent pas le savoir. L'armée peut le savoir et peut intervenir avec plus d'efficacité.

P. Lapousterle : Le droit d'ingérence, où en est-il ?

L. Michaux-Chevry : Le bilan de l'action somalienne n'est pas très efficace et très réussie pour l'ONU. Dans cette affaire, on a créé un personnage en la personne du général AIDID. Les choses n'ont pas été assez-menées avec prudence. Par ailleurs, il faut plus de concertation avant d'engager les opérations militaires. Il faut que les ONG soient informées. Il y a eu des bombardements en Somalie qui ont fait beaucoup de mal aux ONG. Ce n'est pas acceptable.

P. Lapousterle : On apprend ce matin que des personnes veulent fuir Haïti. N'est-ce pas un peu ridicule de voir ce qui s'y passe ?

L. Michaux-Chevry : Il y aura toujours de l'action humanitaire à Haïti. La France peut y aller. Nous entretenons des relations très privilégiées avec ce pays. Il fallait faire respecter le protocole passé entre la junte militaire et les Américains pour le retour de J.-B. Aristide. Mais les Haïtiens sont un peuple d'une fierté très à fleur de peau. Or la présence de militaires aussi importants, 1 400 Américains et Canadiens, 100 Français, ils considèrent cela comme une invasion. Or c'est un peuple qui n'a d'espoir que dans sa liberté. Ce peuple vit dans un état de dénuement extrême. La liberté représente le seul sens de sa vie. La présence de l'ONU était nécessaire pour établir la paix. Mais cela aurait dû se faire avec plus de douceur. C'est encore une méconnaissance du terrain.

P. Lapousterle : Et maintenant que le président Aristide a des difficultés à rentrer, que faut-il faire ? Employer la force ?

L. Michaux-Chevry : Non, je pense qu'il faut négocier. Il y a assez de drames en Haït. Nous conduirons l'action humanitaire dès que les choses le permettront. Nous avons des Antillais sur le terrain qui nous ont fait un bilan. Nous allons commencer les vaccinations contre la rougeole, il faut que le monde sache que des enfants meurent de la rougeole à Haïti. C'est quand même aberrant que des enfants n'aient pas de quoi manger, n'aient pas de quoi aller à l'école. Nous allons quand même conduire l'action humanitaire grâce aux ONG sur le terrain, et -nous pensons que la France pourra déclencher la- reprise du dialogue pour que la paix intervienne.

P. Lapousterle : Et donc vous restez optimiste malgré la Somalie, malgré la Bosnie, malgré Haïti ?

L. Michaux-Chevry : Mon action c'est celle de l'homme. Et l'homme c'est l'espoir, c'est la vie. Donc, je mobilise beaucoup sur les enfants. Vous savez, j'ai été très frappée par ce qui s'est passé au Brésil notamment, où j'ai vu ces espèces de commandos de la mort assassiner des enfants sur les marches des églises. Et nous avons conduit de façon efficace, des actions très importantes. Je suis attachée au ministère des affaires étrangères, ce qui me permet d'utiliser le champ énorme des relations que la France a à l'extérieur, grâce aux ambassades, pour me permettre de conduire avec l'ONU et avec les pays, des actions qui ont permis de créer des centres par exemple à Rio, pour que les enfants aient des refuges.