Interviews de M. Jean Poperen, membre du PS, à RMC et RTL le 28 janvier et le 18 février 1993, sur la campagne des législatives, les difficultés du PS et le "big bang" de M. Michel Rocard.

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Média : RMC - RTL

Texte intégral

P. Lapousterle : Êtes-vous toujours socialiste ?

J. Poperen : Oui, même si les temps ne sont pas véritablement faciles. Les temps difficiles ne m'ont jamais trop contrarié.

P. Lapousterle : En juin, vous disiez du PS qu'il était au fond de la nasse. Que dites-vous aujourd'hui ?

J. Poperen : On a du mal à en sortir. C'est dans les semaines de la campagne que les choses peuvent et doivent se produire. Cela ne se fera pas n'importe comment. Lorsque le Premier ministre dit et répète que du point de vue économique, nous avons su bien gérer et qu'en effet, nous avons actuellement une situation plus favorable, c'est-à-dire moins défavorable que beaucoup d'autres pays, c'est vrai. Il est caricatural d'entendre les gens de la droite parler comme F. Léotard de désastre économique. C'est inouï. On sait ce qu'est notre taux d'inflation, la situation de la monnaie et le commerce extérieur. Mais nous sommes des socialistes. L'autre volet, c'est donc de satisfaire à l'exigence profonde et forte de justice sociale. Et c'est là que nous avons à dire pourquoi nous n'avons pas pleinement réussi. Il y a des raisons, il faut les dire et comment nous allons faire dans l'avenir. Notamment, comment aller vers cette formule de grand contrat social pour régler la question de l'emploi et du partage du travail. Cela ne se fera pas par décret. Cela se fera par la négociation contractuelle. Voilà une perspective. Si on ne dit rien de tel aux gens, si on dit qu'on ne s'est pas trop mal débrouillé et que les autres, ce sera pire, c'est vrai, ce n'est pas douteux. Au fond, les gens le savent bien : ceux qui nous quittent ne vont pas voter à droite, c'est clair. La droite n'augmente pas ses suffrages. C'est très significatif.

P. Lapousterle : Donc, la campagne du PS n'est pas bonne ?

J. Poperen : Je n'ai pas dit cela. Il faut dire d'autres choses en plus de ce qui a été dit. Cela ne suffit pas. La preuve, les sondages ne remontent pas.

P. Lapousterle : Que pensez-vous des sondages qui donnent le PS derrière les Verts ?

J. Poperen : Cela ne nous éloigne pas du sujet que je viens d'évoquer. Si les gens de notre électorat se préparent à voter écologiste, c'est précisément qu'ils veulent marquer un mécontentement à notre égard, une certaine insatisfaction. Pour autant, ils ne veulent pas voter à droite. Cela signifie qu'ils sont en attente à notre égard. Ils nous reprochent non d'avoir été trop à gauche, mais de ne pas l'avoir été tout à fait assez. Quand j'entends Lalonde nous raconter "plus de gauche, plus de droite, c'est pareil"… Précisément, les gens qui viennent à lui nous reprochent de ne pas avoir été assez fortement à gauche. Ce n'est pas en suivant le mélimélo de B. Lalonde qu'on réglera les choses. Annoncer comme une modernisation de la vie politique et nous ressortir cette vieillerie "ni droite ni gauche" est une véritable rigolade, malheureusement un peu triste.

P. Lapousterle : Le PS pourra-t-il se réconcilier avec les écologistes entre les deux tours ?

J. Poperen : Il le faut. Il faut créer des conditions. La première, c'est de marquer une perspective sur le terrain de la justice sociale.

P. Lapousterle : Si les élections étaient mauvaises pour le PS, serait-ce injuste ?

J. Poperen : Si nous devions être au niveau annoncé aujourd'hui, mais je continue à croire que si nous faisons ce qu'il faut, si les socialistes retrouvent un peu de goût pour se battre…

P. Lapousterle : Mais vous n'êtes même pas candidat !

J. Poperen : On se bat de différentes façons et je me bats. On ne peut pas réclamer en même temps un renouvellement et ne jamais le faire. Je le fais et me bats en même temps. Si nous faisons tout cela, nous corrigerons la situation. Si on devait être au niveau annoncé actuellement, ce serait injuste parce qu'il y a des critiques à nous faire, certes, ce qui a été accompli par les socialistes ne mériterait pas ce type de sanction à ce niveau. Ce serait non seulement injuste mais grave de conséquence. Cela aboutirait à un déséquilibre fantastique qui ne serait en rien représentatif de la société française et qui ne pourrait nous promettre que des jours très difficiles. C'est pourquoi j'en appelle à l'essentiel : ce gouvernement de revanche, on a entendu les propos de M. Pasqua ou de M. Chirac, si les gens n'en veulent pas, il faut qu'ils réfléchissent un peu.

P. Lapousterle : Pour animer la campagne, Fabius où Bérégovoy ?

J. Poperen : L. Fabius remplit sa fonction, il s'est exprimé devant le comité directeur en tant que Premier secrétaire. Le Premier ministre remplit sa fonction de chef de gouvernement qui rassemble des forces diverses autour des socialistes, des forces d'ouverture, y compris hier B. Lalonde. Il est entré dans un gouvernement d'ouverture dont il était un des représentants. On n'y comprend plus rien. Ou trop bien !

P. Lapousterle : Le gouvernement aurait-il dû être plus ferme sur l'affaire Hoover ?

J. Poperen : Nous sommes dans le même registre. Le gouvernement et la Commission de Bruxelles ont fait ce qu'ils devaient faire en fonction des accords actuels. Deux leçons sont à tirer : à l'évidence, il faut revoir les dispositions, non celles de Maastricht, mais de leur complément social et considérer que l'engagement de tous les pays sur la partie sociale de l'accord est indispensable. Sinon, il n'y a plus de Maastricht. C'est bien là que le bât blesse. Nous l'avions dit pendant la campagne. Il ne suffit pas qu'il y ait des accords à Bruxelles. Il faut que le mouvement social européen soit engagé dans la construction de l'Europe. Imaginez qu'il n'y a pas eu de concertation étroite entre les mouvements socialistes français, britannique et allemand sur ces questions ! Aujourd'hui, cela se fait sans que les partis socialistes aient eu une action commune ou un appel aux travailleurs des différents pays pour se montrer solidaires. Rien n'a été dit aux travailleurs écossais. C'est quand même l'ABC du mouvement socialiste, de l'internationalisme du mouvement socialiste. Il faut que les mouvements socialistes s'engagent ensemble dans la lutte. C'est une lutte pour faire respecter ses droits dans tous les pays européens.

 

18 février 1993
RTL

P. Caloni : M. Rocard est-il à l'origine d'un nouveau monde ?

J. Poperen : En effet, cela fait du bruit. Je ne suis pas mécontent que cela fasse du bruit. Et je suis heureux de voir que M. Rocard vient en renfort… 

P. Caloni : … de J. Poperen ?

J. Poperen : Je suis venu en parler ici, j'avais dit d'ailleurs : de l'extrême-gauche à l'extrême-centre. En tout cas, il y vient. Et c'est vrai qu'il faut un nouveau départ, avec une vue ample, la perspective d'un grand mouvement où toutes les forces qu'il a énumérées – peut-être d'autres, en tout cas ça sera à voir – se rassembleront. Simplement, vous comprenez bien que j'aurais préféré que cet appel vienne plus tôt, parce que c'est plus difficile aujourd'hui. Regardez Lalonde, comment il répond. Il fait la nique. Il dit : venez chez moi ! Je crois qu'il rêve un peu, mais c'est permis. Le moment était important. Je pense qu'il aurait été bon de prendre une initiative il y a dix-huit mois, un an. Maintenant, on est dans la campagne, il faut que chacun la mène. Mais après il va falloir y venir. Simplement il ne suffit pas d'en parler. Moi, je prends des initiatives.

P. Caloni : Le parti socialiste est mort ?

J. Poperen : Non, non ! Le PS a des difficultés très sérieuses, nous le savons. Je pense profondément qu'il ne pourra pas poursuivre tel qu'il est aujourd'hui, dans les structures qui sont les siennes, et sans un grand effort de réflexion. Ce sont les deux observations que je veux ajouter à mon propos sur la proposition de M. Rocard. D'une part, quelle sera la base politique, le contenu politique ? Cela devra être à partir d'une grande réflexion sur ce qui s'est passé depuis douze ans, et quel que soit le résultat des élections. Nous sommes devant un certain nombre de constats. J'entendais encore ce qui se dit sur le plan de l'emploi dans l'ensemble de l'Europe. Comment ferons-nous pour que la mutation qui va se poursuivre et s'accélérer se fasse, mais pas essentiellement sur le dos du monde du travail, des salariés ? Car malheureusement, nous avons réussi beaucoup de choses, mais ça, nous ne l'avons pas réussi. Il faut faire en sorte que la mutation ne soit pas essentiellement supportée par le monde du travail. Deuxième remarque : cela ne doit pas être accroché au char de la présidentielle. Car ce dont le parti socialiste a souffert, et dont il crevait, c'est que tout a été subordonné à la concurrence des écuries présidentielles. C'est de Rennes que le mal est venu et c'est là que ce mal s'est affirmé. Si on veut rénover, ce n'est pas autour du fait présidentiel qui est une des difficultés de la vie politique française.

P. Caloni : Rennes était révélateur de quoi ?

J. Poperen : Que tout s'organisait en fonction des écuries présidentielles. Le poids de l'institution sur les formations politiques françaises est en train de les faire crever, toutes.

P. Caloni : Est-ce que douze ans, ce n'est pas la période de lassitude et d'érosion inhérente à la durée ?

J. Poperen : Il y a des propositions de réforme des institutions. J'imagine que le président de la république les évoquera notamment ce soir. Je fais le vœu que l'essentiel des propositions qui sont faites aboutissent. L'ancien ministre que je suis, pense profondément à la nécessité de revaloriser le Parlement, et dans les propositions qui sont faites, certaines contribuent fortement à cette évolution.

P. Caloni : Parlez-moi un peu de J. Delors ?

J. Poperen : Je crois qu'il va bien dans sa fonction, qu'il remplit avec une grande efficacité…

P. Caloni : Est-ce qu'il y a un ticket Delors-Rocard ou pas ?

J. Poperen : Je ne suis pas dans toutes les confidences. Mais j'ai tout de même trouvé une certaine connotation dans les propos de J. Delors et notamment – et c'est ça qui me préoccupe un peu, c'est pourquoi je pense que M. Rocard sera très clair dans les semaines qui viennent – quand il dit : il n'y a plus de gauche, il n'y a plus de droite. Au moment où l'on est en campagne électorale, s'il n'y a plus de gauche et plus de droite, c'est difficile de dire aux gens de voter à gauche. C'est quand même une très curieuse façon de voir les choses. En plus, c'est ce que dit Lalonde, mais lui, c'est son fonds de commerce, naturellement. On va pas lui faciliter la tâche à ce cher B. Lalonde, que j'aime bien par ailleurs. Mais il cherche la pierre philosophale, le centre. Ça fait des générations qu'on le cherche sans le trouver. Et quand on le trouve vraiment, on sait où il est, à droite.

P. Caloni : Quand on est militant socialiste, ce ne doit pas être encourageant d'aller voter ?

J. Poperen : J'en ai connu d'autres. On surmontera cela.

P. Caloni : Ça vous manque pas de ne pas être candidat ?

J. Poperen : Vous savez, je fais campagne. Si c'était la campagne qui me manquait, j'y suis. Je réfléchis, je travaille.