Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'environnement, dans "Revue des deux mondes" d'octobre 1993, sur la politique de l'environnement, et la contribution de l'environnement à l'emploi et l'environnement au niveau européen.

Prononcé le 1er octobre 1993

Intervenant(s) : 

Média : REVUE DES DEUX MONDES

Texte intégral

Les atouts de l'environnement

La Revue : Monsieur le ministre, pourriez-vous nous préciser quels leçons et axes de réflexion vous retenez des expériences politiques de vos prédécesseurs à l'Environnement, et quelles sont, aujourd'hui, vos grandes priorités d'action ?

Michel Barnier : Je ne souhaite pas inscrire mon action en rupture avec celle de mes prédécesseurs. Chacun a son style et son tempérament. Quelques-uns sont restés peu de temps et cela explique peut-être que la forme l'ait emporté sur le fond… Mais tous ont marqué des étapes utiles.

Beaucoup de lois ont été votées depuis cinq ans pour l'environnement: l'eau, le bruit, les déchets, le paysage, les carrières. Il reste à les appliquer intelligemment. De nombreux décrets, trop nombreux, restaient en panne. Nous y travaillons.

Mon vœu est que ce ministère soit respecté et associé. Il nous faut aussi faire un effort pour ne plus seulement "décréter" l'écologie ou l'imposer d'en haut. Nos compatriotes eux aussi doivent être respectés, associés, écoutés. Que l'environnement cesse d'être un sujet de confrontation pour devenir un sujet de concertation.

En effet, la préservation de l'espace et des espèces est la mission première du ministère de l'Environnement. Dans ce cadre, plusieurs objectifs doivent être atteints. Il s'agit tout d'abord de mieux intégrer l'environnement dans l'aménagement du territoire. Le Ciat (Comité interministériel d'aménagement du territoire) de Mende du 12 juillet dernier a été l'occasion de rappeler cette priorité. La gestion des déchets constitue également un enjeu majeur. L'objectif est clair : la suppression des décharges d'ici à l'an 2002. Quant à la gestion de l'eau, l'objectif est de réduire à zéro les effets des déversements toxiques d'ici à cinq ans et d'atteindre un taux de dépollution des villes de 70 % à la fin de la décennie. Enfin, j'attache un intérêt particulier à la question de l'énergie. C'est pourquoi nous lancerons avec le ministre de l'Industrie, Gérard Longuet, un grand débat national sur ce thème dans quelques mois.

Mais, au-delà de cette mission traditionnelle, de protection et de conservation, le ministère de l'Environnement doit inscrire son action dans une perspective positive s'il tient vraiment à être respecté et écouté. Il doit prendre la tête d'une réflexion nouvelle en faveur du développement durable, pour que l'environnement soit pris en compte dans toutes les politiques publiques, qu'il s'agisse d'industrie, d'équipement, d'aménagement du territoire, d'agriculture, de santé, et naturellement de l'économie. Si la protection de l'environnement a aujourd'hui un coût, l'inaction ou l'indifférence auront un coût bien plus lourd dans quelques années. Ce concept d'une croissance nouvelle s'appuie sur une vraie conviction : la dimension économique des problèmes d'environnement est devenue incontournable et, dans le même temps, l'environnement peut être, par les marchés qu'il ouvre, les métiers qu'il crée, les besoins qu'il justifie, l'un des moteurs du redressement. Voilà pourquoi j'ai notamment mis en place, au sein du ministère de l'Environnement, une cellule de réflexion sur le modèle du Centre d'analyse et de prévisions qui a été créé avec succès au ministère des Affaires étrangères.

La Revue : Les préoccupations, aujourd'hui, du gouvernement sont, comme vous le savez, la relance de l'économie et la "bataille pour l'emploi". Dans ce contexte, quelle est votre marge d'action comme ministre de l'Environnement ?

Michel Barnier : Certes, les temps actuels ne sont pas faciles pour la défense de l'environnement. Les écologistes n'ont pas atteint en mars 93 le score qui leur était promis, et, surtout, la crise et le chômage renvoient à des temps meilleurs ce que l'on considère parfois, à tort, comme un luxe. Et pourtant… La croissance que nous attendons, dont nous avons besoin, sera moins fragile, plus durable si elle sait être plus économe des espaces et des ressources, une croissance différente qui prévient plutôt que de réparer. Par ailleurs, je suis convaincu que plus d'environnement, c'est plus d'emplois !

D'ores et déjà, le secteur de l'environnement emploie plus de 400 000 personnes. L'excédent commercial annuel dégagé par les industries et les services de l'environnement est régulièrement supérieur à 5 milliards de francs. Le cabinet Eco-tech a ainsi évalué pour le compte de l'OCDE la croissance des éco-industries à 5,5 % par an et estime que leur marché mondial s'élèvera à plus de 300 milliards en l'an 2000.

Depuis cinq ans, les secteurs qui ont créé le plus d'emplois en France sont liés à l'environnement : l'industrie de l'eau, de l'assainissement, des déchets, de l'énergie.

Par ailleurs, sur le terrain, des emplois pourraient être créés par les collectivités territoriales à l'image des "brigades vertes" qui existent déjà en Alsace. L'extension de cette expérience sur le plan national à travers la création d'un corps de "gardes de l'environnement" pourrait permettre d'ici quatre ou cinq ans la création de plusieurs milliers d'emplois pour l'entretien des rivières, des forêts, des berges et pour des missions de prévention.

Enfin, pour la première fois en France, un volet environnement a été intégré dans le cadre du plan de redressement, présenté par M. Balladur au printemps dernier. Voilà qui prouve que la relance de l'économie et la bataille pour l'emploi ne passent pas nécessairement et seulement par de nouvelles autoroutes ou de nouveaux logements, mais aussi par des travaux publics liés à l'environnement, comme l'aménagement de stations d'épuration ou l'enfouissement de lignes électriques.

Une autre raison milite en faveur d'une action forte pour l'environnement en période de crise, lorsque l'on est obligé de lutter contre l'augmentation du chômage, de contenir le pouvoir d'achat, on ne peut pas, en plus, voir se dégrader la qualité, le cadre de vie. Nous allons vers une croissance plus qualitative. L'État comme les entreprises doivent en tenir compte. L'environnement est donc lui aussi un facteur de l'unité sociale.

La Revue : Plus précisément, n'y a-t-il pas antinomie entre relance économique et dépenses liées, par exemple, aux nouvelles normes européennes sur l'environnement ?

Michel Barnier : Alors que la croissance ralentit, l'environnement doit être davantage encore intégré à l'économie.

Il ne s'agit pas là seulement de réglementer, mais de développer la pratique des évaluations environnementales et démontrer que l'environnement est un atout pour un pays comme pour l'industrie ou l'entreprise. Pour cela, la meilleure méthode repose sur le contrat plutôt que la contrainte, et il faut dans ce domaine développer l'effort de concertation. C'est ce que l'Europe fait dans le nouveau règlement sur les fonds structurels. Aussi faut-il développer l'application du principe pollueur-payeur et l'usage des instruments économiques et fiscaux, qu'ils soient incitatifs, répressifs ou générateurs de ressources. Il n'y a donc pas autonomie entre relance économique et dépenses liées à l'environnement via l'Europe, mais bel et bien complémentarité.

La France jouera son rôle afin qu'une réelle et efficace politique de l'environnement soit mise en œuvre. En cela, nous sommes aidés par le traité sur l'Union européenne, car il fixe un niveau élevé d'ambition pour la politique européenne de l'environnement. Il s'agit donc de ne pas gâcher cette chance et cette opportunité, tout en restant réaliste.

Notre pays, par sa situation géographique, sa biodiversité, constitue un trait d'union entre l'Europe du Nord et celle du Sud. En effet, i est nécessaire de concilier, vers le haut, les préoccupations et les exigences des pays du Nord, dont l'espace est limité, avec ceux du Sud dont la richesse est très grande et qui parfois jugent et apprécient difficilement les nécessités environnementales. Notre place nous permet donc de réaliser des synthèses et de faire avancer positivement la construction européenne dans ce domaine.

Ainsi, il existe des terrains prioritaires d'action. Je pense d'abord aux émissions de CO2 qui ont augmenté de 36 % depuis 1980. Elles sont dues en grande partie au secteur des transports. Aussi, nous proposons que la Communauté lutte contre les émissions de CO2, responsables de l'effet de serre, notamment par la fixation d'objectifs moyens de consommation par véhicule, qui devraient être respectés pour les immatriculations nouvelles.

Mais il faut aussi développer davantage de nouvelles démarches, plus préventives, plus intégrées, par exemple dans le domaine des déchets, en apportant une attention particulière aux conditions industrielles et économiques de réalisation des objectifs fixés en commun. Nos partenaires peuvent profiter de notre expérience, notre savoir-faire, par exemple en matière de contrôle intégré des installations classées, d'écolabels et d'écobilans.

Enfin, et d'une manière plus générale, lorsque l'on observe la situation de nos industries et de nos services dans le domaine de l'environnement, on constate une conjonction d'atouts assez rare. Nos industries et nos services sont parmi les plus puissants du monde dans le domaine de l'eau, des déchets, de l'assainissement, de l'énergie. Notre recherche est très sophistiquée. Enfin, l'expérience institutionnelle française est grande dans ce domaine à travers les agences de l'eau, les parcs naturels ou Éco-emballage qui constituent autant d'initiatives qui font référence. Ainsi, je pense que l'environnement est pour la France l'un des chemins d'une croissance nouvelle d'une part, et d'une nouvelle influence dans le monde, notamment au niveau européen, d'autre part.

La Revue : Comment alors la France peut-elle agir pour aider, de façon concrète, les pays d'Europe de l'Est dont la situation écologique est critique, et quel rôle peut-elle jouer, en matière de protection de l'environnement, au sein de la Communauté européenne ?

Michel Barnier : La situation écologique à l'Est est souvent critique. J'ai eu l'occasion d'étudier avec attention cette question à travers un rapport parlementaire consacré à l'état de l'environnement dans les pays de l'Est et intitulé Pour une initiative européenne de sécurité écologique. Et, sans aucun doute, le défi majeur est celui du nucléaire.

Ainsi, avec l'Allemagne, la France a pris l'initiative de proposer à ses partenaires les plus riches, au sommet de Munich du 17 juillet 1992, la création d'un fonds multilatéral pour améliorer la sécurité de fonctionnement de celles des installations nucléaires qui présentent des risques inacceptables. Notre pays est maintenant l'un des principaux contributeurs de ce fonds. Dans le cadre de la Communauté européenne, nous nous battons aussi pour que les programmes d'assistance soient mis en œuvre plus rapidement et avec une plus grande maîtrise. Nous avons déjà mis la nôtre à disposition des pays d'Europe de l'Est qui nous l'ont demandé. Mais un effort plus important, plus rapide, plus efficace est nécessaire et d'autres doivent nous rejoindre dans les actions entreprises pour aboutir à une véritable initiative européenne écologique.

Ensuite les pays de l'Est souffrent d'une situation écologique parfois désastreuse comme dans le "triangle noir" où la pollution de l'air et de l'eau a des conséquences graves sur la santé même des populations.

À Lucerne, où les ministres de l'Environnement se sont réunis en avril dernier, ont été définies des priorités pour l'action en faveur de l'environnement dans les pays d'Europe de l'Est et de la coopération financée par les donateurs bilatéraux et les organismes internationaux. Outre le financement des investissements prioritaires, il y a tout un système administratif, juridique, économique, à mettre en place et la France offre à cet égard son assistance technique à un certain nombre de pays d'Europe de l'Est.

La première difficulté pour les ministres de l'Environnement à l'Est est de faire reconnaître par leurs gouvernements la priorité à accorder à l'environnement et à son intégration dans les politiques de restructuration et de développement économiques. Tous ensemble, nous pouvons les y aider.