Interviews dans "Paris-Match" du 18 novembre 1993, de M. Edmond Alphandéry, ministre de l'économie, et de MM. Monory, Strauss-Kahn, Barrot, Debré, de Villiers, Hollande, Lalonde, Arthuis, sur les prévisions conjoncturelles de l'INSEE et la perspective d'une reprise de l'économie.

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Média : Paris Match

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Edmond Alphandéry, ministre de l'Économie

« Le climat évolue dans le bon sens »

La dernière note de conjoncture de l'INSEE met en évidence la consolidation et le raffermissement de l'activité. L'important, c'est que les signes d'amélioration soient perceptibles dans de nombreux secteurs d'activité : hausse de la production industrielle et de la consommation des ménages au cours de l'été, redémarrage des mises en chantier, reprise dans le secteur des transports, augmentation des exportations, etc. Ce point de conjoncture fait aussi apparaître une amélioration des perspectives de production pour les mois à venir, qui vient ainsi prolonger les bons résultats de l'été.

Au total, je note que le climat évolue dans le bon sens le faisceau d'indices favorables s'élargit. Pour autant, restons prudents : le décollage de l'économie n'a pas encore eu lieu, l'économie française n'a pas de raison de manquer le rendez-vous de la reprise en Europe, qui aura lieu, selon toute vraisemblance, au début de 1994. Nos entreprises y sont bien préparées, car elles ont gagné de la compétitivité. On peut donc s'attendre à un redémarrage progressif avec une croissance des exportations, à la fin de la baisse de l'investissement des entreprises et à une progression modérée de la consommation des ménages. Les signes encourageants qui apparaissent aujourd'hui rendent d'autant plus crédible cette hypothèse.


René Monory, président du Sénat

« Profitons du répit »

Les experts de l'INSEE s'expriment avec prudence et modestie. Ils ont raison. La situation semble se stabiliser et je souhaite que les pertes d'emplois diminuent. La récession paraît s'être arrêtée plus vite que prévu. Il ne faut néanmoins pas s'attendre à une amélioration significative de notre situation. Nous ne retrouverons pas de sitôt les taux de croissance du passé. Nous sommes à un palier. Profitons-en pour investir dans les secteurs et les métiers d'avenir-formation, recherche, technologies, services –, et pour nous tourner plus encore vers l'exportation. Nous devons en effet mieux répondre à une demande étrangère et mieux répondre à une demande étrangère venant des pays à forte croissance, qui ont d'énormes besoins dans ces domaines. Je pense notamment à l'Asie du Sud-Est. En réalité, nous assistons à un véritable changement dû à une nouvelle répartition des richesses dans le monde. Nos chances dépendent de notre adaptation à cette nouvelle donne. Je crois donc à une reprise nouvelle donne. Je crois donc à une reprise très progressive de l'activité qui pourrait profiter des trois moteurs de la croissance que sont la consommation intérieure, l'exportation –  car le commerce international continue de progresser très vite – et l'investissement. Mais de grandes mutations s'opèrent sous nos yeux qui appellent de notre part imagination, audace et courage. Profitons par exemple de ce répit pour nous attaquer à des questions structurelles, comme l'emploi des jeunes, qui est essentiel pour la société française. Je n'accepte pas que seul un quart des jeunes soit stabilisé dans un emploi durable. Il y a là un vrai défi pour nos sociétés développées.


Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre de l'Industrie

« Prudence, les signes sont fragiles »

L'INSEE rend publics quelques indices qui font espérer que la situation économique a cessé de s'aggraver. Elle est peut-être même en train de s'améliorer. Si c'est vrai, tant mieux. Vivons-nous simplement une petite « reprise technique » comme il y en a déjà eu ? Ce sera le cas si, après avoir reconstitué leurs stocks, les entreprises retombent en léthargie, et si les ménages, après avoir tiré sur leur épargne pour consommer plus, recommencent à économiser par crainte du chômage à venir. Ou bien s'agit-il vraiment de la fin du cycle bas que nous connaissons depuis trois ans ? Soyons prudents, les instituts de prévision économique ont par le passé abondamment fait la preuve de leurs hésitations ! Certes, la demande étrangère est plus ferme (surtout aux États-Unis), la consommation des ménages au troisième trimestre a augmenté, la production industrielle remonte légèrement. Ce sont là des signes encourageants, mais ce sont des signes fragiles. En effet, il n'est pas certain que la fin de l'année 1993 et, plus encore, l'année 1994 continueront au même rythme. S'agissant de la consommation, l'INSEE est même assez pessimiste en raison de la stagnation du pouvoir d'achat, fortement ponctionné par la CSG et les cotisations à l'Unedic. Ce qui est sûr, c'est que, s'il y a, peut-être, un début de reprise internationale, il faut l'aider plus vigoureusement que ne le fait le gouvernement. De ce point de vue, le budget que la France est en train de se donner pour 1994 est bien trop timide pour constituer un soutien. Quant au niveau européen, l'Initiative européenne de croissance, telle qu'elle a été évoquée récemment par Michel Rocard (quelque 50 milliards d'écus lancés dans la machine économique européenne), viendrait à point nommé pour transformer, dans les voiles de la croissance, une légère brise en véritable mistral.


Jacques Barrot, président de la Commission des finances de l'Assemblée nationale

« Des phénomènes trop isolés »

À la fin de cette année 1993, quelques éclaircies enfin apparaissent… Mais ces phénomènes restent trop isolés pour nourrir un optimisme collectif indispensable à l'amorce d'une nouvelle dynamique. Une vraie reprise est néanmoins possible en 1994, mais à deux conditions : tout d'abord, une mobilisation de toutes les énergies, à défaut d'une relance proprement budgétaire rendue impossible par les déficits hérités des exercices précédents. Il faut utiliser tous les leviers possibles : le transfert de l'argent des sicav vers le logement, à la faveur des allègements fiscaux décidés et de la baisse des taux, l'utilisation de toutes les potentialités dont disposent les agents économiques tels que les sociétés d'autoroute, les agences de bassin, pour réaliser des investissements publics inéluctables, enfin une offre de crédit moins timorée de la part du secteur bancaire en faveur de nos PME grâce aux avantages fiscaux décidés sur les produits bancaires… Seconde condition, il faut quelques signaux forts dans le paysage international pour permettre le basculement des comportements : la conclusion d'un accord équilibré sur le Gatt et un projet européen d'envergure pour de grands investissements. Sauf accident de parcours, tout cela est à notre portée et 1994 peut marquer le début d'une reprise lente, mais réelle.


Jean-Louis Debré, secrétaire adjoint du RPR

« Le pays cueille les premiers fruits »

Depuis mars dernier, le gouvernement, soutenu par la majorité RPR-UDF, a procédé à l'assainissement de notre économie et stimulé l'activité, autant que cela était possible. Il semble, si l'on en juge par les derniers chiffres de l'INSEE, que le pays recueille les premiers fruits de cette politique. Ces signaux positifs sont encourageants et je m'en félicite. Mais on nous a trop souvent, par le passé, annoncé la reprise pour ne pas aujourd'hui rester prudents. Nous ne devons pas oublier que la situation du pays reste précaire et que l'aggravation du chômage, notamment celui de longue durée, est extrêmement préoccupante.


Philippe de Villers, député, président du Conseil général de Vendée

« On force les Français dans l'espérance de la reprise »

On entretient les Français dans l'espoir d'une reprise qui, telle le deus ex machina, viendrait sauver tout le monde au dernier moment, sans que personne n'ait besoin de faire d'efforts. Ce n'est pas responsable. En effet, nous savons bien que la croissance, si toutefois elle revient, n'atteindra pas 3 %, plancher nécessaire pour que l'économie recommence à créer des emplois ; pis encore, nous sommes sûrs qu'elle n'at teindra même pas 1,4 %, chiffre indispensable pour que le déficit budgétaire ne s'approfondisse pas davantage, Dans ces conditions, je ne vois pas comment le pays pourrait attendre 1995, date à laquelle il sera enfin possible, 1995, date à laquelle il sera enfin possible, paraît-il, de prendre des mesures énergiques, paraît-il, de prendre des mesures énergiques. C'est tout de suite qu'il faudrait provoquer quatre chocs psychologiques ; faire baisser spectaculairement les taux d'intérêt ; établir la préférence communautaire pour lutter contre les délocalisations ; faire voter le salaire parental afin de libérer des emplois. Au lieu de prépa afin de libérer des emplois. Au lieu de préparer le pays à ces mesures, on berce les Français dans l'espérance de la reprise et, pour mieux les faire patienter dans l'intervalle, on les amuse avec le débat sur les 32 heures, dont tout le monde sait qu'il ne mène à rien.


François Hollande, économiste, ancien député

« Le frémissement actuel peut s'étouffer lui-même »

La récession a sans doute atteint son point bas, c'est-à-dire que la consommation des ménages a cessé de baisser et que les stocks des entreprises ne se gonflent plus. Mais la reprise n'est pas encore là. Les investissements ne repartiront, au mieux, qu'au premier trimestre 1994, et les créations d'emplois n’apparaîtront que vers la fin 1994. Dès lors, le chômage continuera d'augmenter et la barre des 3,5 millions de demandeurs d'emploi sera franchie au milieu de l'année prochaine. Aussi, malgré les signes encourageants que l'on peut relever dans l'analyse de la conjoncture en France et à l'étranger, notamment aux États-Unis, la question de la relance économique demeure toujours d'actualité. Beaucoup proposent de grands emprunts au plan national et au plan européen qui serviraient à financer de grands travaux. C'est le retour du New Deal. Sans nier l'utilité de telles initiatives, leur influence sur la croissance resterait limitée, compte tenu du caractère restrictif des politiques monétaires actuelles. Il faut même craindre que le frémissement actuel ne s'étouffe de lui-même si aucune baisse significative des taux d'intérêt n'est enregistrée d'ici à la fin de taux d'intérêt n'est enregistrée d'ici à la fin de l'année. Les pouvoirs publics, en France, plutôt que de laisser filer les déficits, seraient mieux inspirés d'assouplir leur politique monétaire. Enfin, le retour, aujourd'hui très hypothétique, d'une croissance de l'ordre de 3 % par an ne diminuerait pas le chômage. D'où l'urgence de mettre en place des politiques qui dépassent le seul champ économique.


Brice Lalonde, président de Génération écologie

« Si le Gatt réussit, on peut doucement se remettre en route »

L'Amérique est endettée, l'Allemagne digère son Est, l'assainissement est en cours, mais il n'y aura vraiment reprise des activités que si la dimension politique de la crise est traitée : on attend ceux qui savent conduire dans le brouillard, ceux qui proposeront de nouvelles règles du jeu internationales, ceux qui incarneront le mode de vie français des trente prochaines années. Nos élites d'État savent produire des TGV et des Airbus. Elles n'ont pas de mal à faire de nous des entrepreneurs solidaires et combatifs. Or, la compétition moderne n'oppose pas seulement des entreprises mais des nations tout entières, avec leurs écoles et leurs télés. Ce qui nous manque, c'est de voir l'horizon, de maintenir la discipline européenne, d'avoir des voisins fiables à l'est et au sud du continent. Si le Gatt échoue, on risque d'aggraver la crise. Si la négociation réussit, on peut doucement se remettre en route.


Jean Arthuis, rapporteur général de la Commission des finances au Sénat

« Il faudrait un choc psychologique »

Quelques signes encourageants sont aujourd'hui perceptibles. Disons que l'incantation semble faire place à la raison. Cela étant, nous sommes encore dans un climat sans précédent d'incertitude économique. La croissance mondiale est essentiellement asiatique. L'Europe sombre dans l'immobilisme. Globalement, les facteurs d'instabilité altèrent les chances de reprise : explosion du système monétaire, absence d'harmonie des règles fiscales et sociales internes à chaque État membre, déficit d'instruments de politique commerciale. Bref, par rapport aux États-Unis et au Japon, l'Union européenne est vulnérable parce qu'elle cumule les handicaps. Sur le plan national, la mondialisation de l'économie avive le chômage. La volonté affichée de préserver les « avantages acquis » freine à l'excès les adaptations : l'audit de la France est resté au milieu du gué. C'est ainsi que nous laissons les cotisations sociales peser sur les salaires et les coûts de production. N'est-il pas urgent de budgétiser une partie plus consistante de ces charges ? La TVA constitue une ressource de remplacement, puisqu'elle s'applique indistinctement aux produits intérieurs et aux marchandises importées. Je crois que nous avons besoin d'une mesure massive, seule susceptible de créer un choc psychologique.