Discours de M. Michel Rocard, premier secrétaire du PS, sur le chômage, la politique de l'emploi et ses propositions de "new deal" européen, et le débat sur la semaine de quatre jours, Marseille le 23 novembre 1993.

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L'emploi, l'emploi, l'emploi… Voilà ce qui doit être au cœur de notre réflexion et qui nous assigne un devoir d'audace et d'imagination pour demain.

Je sais être entendu ici, dans ce département et dans cette ville qui, plus que d'autres, ont subi depuis quinze ans, les effets douloureux des restructurations industrielles, en particulier dans la sidérurgie, dans la construction et la réparation navale.

Vous avez mesuré et, hélas, à voir le nombre croissant de plans sociaux et d'entreprises en difficulté et la progression continue du chômage qui atteint ici un niveau insupportable plus de 16 % dans les Bouches-du-Rhône, plus de 13 % à Marseille, vous mesurez encore aujourd'hui les difficultés des politiques de revitalisation économique et les limites des politiques traditionnelles de l'emploi.

Vous en payez aujourd'hui le prix fort, l'exclusion sociale et la paupérisation s'ajoutant au chômage pour renforcer une image économique souvent injustement dévaluée, qui ne correspond pas à la réalité d'une situation plus complexe où les raisons d'espérer existent aussi fortement.

Nous devons en convenir lucidement. Si les politiques conduites depuis quinze ans et le haut niveau de protection sociale dont s'est doté notre pays ont pu en atténuer les effets, nous n'avons pu endiguer la progression du chômage et les risques de fracture sociale n'ont jamais été aussi grands.

L'actualité sociale en témoigne, une angoisse majeure touche une grande part de nos concitoyens, et d'abord les jeunes, qui n'ont jamais eu autant de difficultés à trouver un premier emploi.

Les hésitations et les erreurs successives accumulées par le gouvernement depuis six mois sur le plan de la politique économique et sociale, et l'immobilisme, la frilosité, dont ils font preuve désormais ne peuvent qu'aggraver cette situation et renforcer le scepticisme des Français sur la capacité des hommes politiques à proposer des solutions efficaces.

La manière aberrante dont la majorité vient de conduite au Parlement ce débat majeur qu'est la réduction du temps de travail, est l'illustration la plus récente de l'incapacité de ce gouvernement à penser en termes nouveaux pour répondre aux formidables défis qui nous sont opposés.

Partons d'un constat simple : de 1974 à 1992, le chômage est passé en Europe de 4 % à plus de 10 % de la population active, et se manifeste de plus en plus sous la forme d'un chômage d'exclusion.

Malgré une variété »de politiques macro-économiques, baisse des charges sociales, politiques actives de l'emploi la création d'emplois a été décevante. La croissance s'est révélée insuffisante et les mécanismes traditionnels d'intervention en partie impuissants.

Pourtant, la résignation ne doit pas être de mise et toutes les pistes doivent être aujourd'hui explorées.

J'en exclus cependant deux d'emblée, parce qu'elles entrent dans une logique de déclin et de régression que j'entends combattre.

Le retour à un certain protectionnisme tout d'abord, que certains hommes politiques préconisent insidieusement, pour flatter une opinion inquiète et tentée par le repli.

Cette perspective nous la refusons clairement et nous plaidons pour une économie ouverte dans un ensemble européen fort et un cadre commercial international régulé.

La réduction forte et généralisée du coût du travail, d'autre part, par la baisse des salaires, notamment ceux les plus bas, ceux des emplois non qualifiés, et la remise en cause des droits sociaux.

Cette perspective, nous la refusons également pour des raisons évidentes, car elle ne correspond ni à nos aspirations, ni à notre modèle de développement.

Dès lors, quelles sont les voies susceptibles de nous faire retrouver le chemin de la croissance, sans laquelle rien ne peut se faire, mais également celui de l'emploi que le retour de celle-ci ne pourra seul régler ?

Vous le savez, j'ai fait pour ma part deux propositions deux propositions parmi d'autres j'insiste là-dessus, dont je me félicite qu'elles soient aujourd'hui reprises et soient au centre du débat public.

La première, c'est une nouvelle donne européenne.

Chaque problème doit être traité à son niveau pertinent. Et dans bien des cas, et moi je m'en réjouis, ce niveau pertinent, c'est l'Europe, notamment dans le domaine économique.

Sur ce plan, mes convictions sont simples. Je sais que l'Europe peut être facteur de croissance, et c'est pourquoi j'ai proposé un new deal européen dont je vous rappelle brièvement les termes.

Que l'Union Européenne, qui n'est pas endettée, fasse ce choix intelligemment keynésien, qui consiste à emprunter à long terme – j'ai alors parlé de 50 milliards d'Ecus – que cet emprunt soit immédiatement réinvesti dans des dépenses ayant la double caractéristique d'être des dépenses d'avenir et créatrices d'emploi.

Et que ce mécanisme entraîne l'effort des États, des collectivités locales et du secteur privé, pour que de 150 à 200 milliards d'Ecus, soient ainsi réinjectés dans la communauté, pour relancer l'activité et la croissance.

Cette proposition fait aujourd'hui son chemin. Je m'honore que ces réflexions rejoignent celles engagées par Edmond Malinvaud et Jacques Drèze, et le collège de l'association économique européenne qui réunit les plus prestigieux de nos économistes, qui nous proposent d'engager d'ambitieux programmes d'investissements riches en emplois non qualifiés, à hauteur de 250 milliards d'Ecus, soit 4 % du PIB européen, sur quatre ans avec pour objectif de retrouver une croissance de 3 % l'an, permettant une augmentation de l'emploi de 1 % et la réduction du chômage de 0,5 % chaque année .

Je partage également le point de vue d'Edmond Malinvaud sur la nécessiter de baisser les taux d'intérêt à court terme – en visant des taux réels nuls – par une action européenne concertée pour faire repartir la machine. La responsabilité des autorités monétaires allemandes est ici largement engagée. Mais j'insiste sur le fait que tout ceci ne sera efficace que si la baisse des taux est audacieuse, et non à petits pas, et si l'objectif de stabilité du système monétaire européen est réaffirmé.

Ma deuxième proposition concerne la durée du travail et la semaine des quatre jours.

On a beaucoup dit et entendu sur ce sujet depuis un mois, et il nie semble qu'il faut reposer clairement les termes du débat, au-delà des effets de mode et de la démagogie... ou de la nécessité qu'a eu la majorité masquer le vide de sa grande loi quinquennale pour l'emploi et les reculs sociaux qu'elle engage – à l'exemple de la remise en question de seuils masquer le vide de sa grande loi quinquennale pour l'emploi et les reculs sociaux qu'elle engage – à l'exemple de la remise en question de seuils sociaux dans les entreprises, comme si la démocratie sociale pouvait jouer contre l'emploi !

(Décidément, la droite ne comprend rien à la modernisation de l'économie et garde une vision archaïque et dépassée des rapports sociaux dans l'entreprise).

J'ai donc dès avant les dernières élections indiqué ma conviction profonde en ce qui concerne le chômage : nous ne réglerons le problème qu'en organisant différemment le travail dans no société. Le chômage, c'est un problème économique et social, mais c'est aussi une question culturelle.

La croissance ne peut à elle seule résoudre cette question, nous venons de le voir, sauf à attendre dix ans, ce qui, convenons-en est proprement intolérable. D'ailleurs, la croissance ne l'a jamais permis, comme le montre histoire.

En l'espace de cinq générations, le temps de travail annuel a été diminué de moitié, soit l'équivalent, en 150 ans, de 172 journées de huit heures.

En prenant la période récente, celle de l'après-guerre, qui a vu se succéder une forte période de croissance – les Trente Glorieuses – puis, à partir de 1974, la crise, la richesse nationale a été multipliée environ par cinq, soit un peu moins que la productivité du travail.

En d'autres termes, la croissance a été insuffisante pour éviter une contraction de l'activité travaillée, et l'emploi total ne s'est accru que dans la mesure où la durée annuelle du travail s'est réduite plus fortement (moins 21 %) que celle-ci (moins 8 %). Et ceci vaut pour les deux périodes de forte croissance puis de crise.

Nous devons donc, de façon inéluctable, renouer avec le processus séculaire de réduction du temps de travail, seul à même en vérité de répondre à la question de l'emploi.

J'ai eu l'occasion d'indiquer que la semaine de quatre jours est un objectif urgent, digne et responsable.

Urgent, parce que c'est la seule voie entre l'aventurisme et la résignation.

Digne, parce qu'elle se traduira par un progrès social dont nous devons être les ardents promoteurs : que chacun puisse dans l'avenir disposer d'une journée pour soi.

Responsable car possible à certaines conditions précises : la réorganisation de la production, car si nous devons travailler tous, nous devons travailler plus, et donc réorganiser l'entreprise, pour augmenter la durée d'utilisation des équipements ; le règlement de la question des revenus et j'ai indiqué que, si pour diminuer le chômage, on choisit une baisse significative du temps de travail, il faut pouvoir garantir que les baisses de revenus qui seraient nécessaires soient justes et n'affectent pas les bas revenus ; la compensation par l'État, enfin, qui doit amorcer la pompe et tourner vers l'activité les sommes aujourd'hui consacrées au financement de l'inactivité.

J'ajoute, mais cela va de soi, que seule l'implication dynamique des partenaires sociaux et la négociation sociale peuvent réellement transformer la réduction de la durée du travail en création d'emplois. Nous avons un besoin urgent de démocratie sociale renouvelée.

C'est donc un véritable projet de société qui se dessine, fondé sur la consécration d'un réel droit de chacun à l'activité.

On est loin du débat tronqué qui a animé la majorité au Parlement, sur un projet de flexibilité accrue du travail, sans contreparties en terme d'emploi, puis en réalité de généralisation du temps partiel de longue durée indemnisé.

Les Français sont aujourd'hui intéressés. Il nous faut les convaincre de la justesse de cette grande ambition et de cette dynamique à impulser et ne pas céder aux habituelles et classiques oppositions de principe sur ce sujet.

Je sais bien les arguments qui peuvent m'être opposés. C'étaient déjà ceux employés par les adversaires de la journée de dix heures, puis de la journée de huit heures. Et pourtant, la journée de dix heures a été votée. Celle de huit heures également, et malgré les arguments qui sont toujours les mêmes, la semaine de quatre jours se fera. La seule question qui vaille est de savoir quand. La seule réponse qui vaille est de la faire par choix, au nom du partage du travail, plutôt que d'y être un jour contraint, sous la pression d'un chômage plus lourd encore, et dans des conditions aggravées.

Voilà donc deux pistes, deux pistes parmi d'autres soumises au débat public et que j'entends promouvoir et faire partager par tous.