Interview de M. André Lajoinie, membre du secrétariat du comité central du PCF, à RMC le 2 décembre 1993, sur les négociations du GATT et la politique contre le chômage.

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Texte intégral

P. Lapousterle : Sur le GATT, E. Balladur et le gouvernement font-ils ce qu'il faut ?

A. Lajoinie : C'est difficile de le dire pour le moment puisque les propos de M. Balladur sont extrêmement ambigus. J'ai l'impression qu'il tergiverse. Il parle de compromis mais le compromis aujourd'hui, c'est une capitulation. On s'aperçoit d'après les discussions de Bruxelles et la position des Américains qu'un compromis, cela veut dire être étranglé tout de suite ou attendre quelques temps. Ce n'est pas acceptable. Je pense que le gouvernement devrait dire plus fermement qu'il ne le fait que la France ne peut pas accepter les propositions qui sont faites et le diktat américain, et dire clairement qu'il n'acceptera pas cela et qu'il fera jouer le droit de veto. Je sais que ce n'est pas facile pour lui puisque des membres de sa majorité, parmi les plus éminents, dont Giscard d'Estaing, R. Barre, etc. disent qu'il faut conclure à tout prix. Il y a là des éléments, des prémisses d'une capitulation.

P. Lapousterle : Est-ce que vous connaissez un accord qui ne soit pas un compromis ?

A. Lajoinie : Oui, mais un accord, c'est toujours deux partenaires qui font des concessions réciproques. Or, les Américains ne font, n'ont fait et ne feront aucune concession.

P. Lapousterle : Comment le savez-vous ?

A. Lajoinie : Je vais vous expliquer. Les Américains ont imposé par exemple un accord agricole dans lequel ils ne font aucune concession. Ils réclament à la Communauté européenne de réduire ses exportations, de doubler ses terres en friche: il y en a 15 %, on va en mettre 30 %, et par contre, les Américains réduisent leurs terres en friche. Et vous savez fort bien que dans les autres secteurs de la négociation, que ce soit le domaine culturel ou l'industrie, les Américains ont la même politique. Ils se donnent à chaque fois la possibilité de violer ouvertement les accords qu'ils ont conclus puisqu'ils ont une loi, arbitraire et unilatérale, qui leur permet, lorsqu'ils considèrent que leurs intérêts sont mis en cause, d'arrêter, de fermer les frontières, droit que nous n'avons pas. Ce n'est pas une négociation, c'est le couteau sur la table.

P. Lapousterle : Mais comment pouvez-vous dire que E. Balladur n'est pas assez ferme quand c'est ce qu'on lui reproche ?

A. Lajoinie : Oui, mais il est chef du gouvernement. À lui de dire, de prendre la position nette qu'il faut. Qu'il ait à ménager Giscard, je le comprends, mais ce n'est pas une politique pour la France. Les magouilles entre Giscard, Barre et Balladur, ce n'est pas les affaires des Français. Les Français ont droit à avoir un gouvernement qui défende leurs intérêts et ils ont droit à ce que le débat soit public, à ce que le débat soit contradictoire, qu'ils soient informés sur les enjeux du GATT et à ce que, avant de conclure, le Parlement en discute, que les Assemblées élues en discutent, que la télévision, la radio en discutent de manière contradictoire pour se faire une opinion et peser dans le bon sens.

P. Lapousterle : Il faut un vote à votre avis ?

A. Lajoinie : Il faut un vote. Le gouvernement ne doit pas conclure à Bruxelles sans avoir fait discuter l'Assemblée nationale et même consulté l'ensemble du pays.

P. Lapousterle : C'est-à-dire un référendum ?

A. Lajoinie : La constitution ne le prévoit pas mais on peut trouver des formes de consultation qui permettent aux gens de s'exprimer.

P. Lapousterle : Au cas où on ne signerait pas, ne va-t-on pas vers une crise qui renforcerait les difficultés et le nombre de chômeurs ?

A. Lajoinie : Je ne le crois pas. Le prix Nobel d'économie, M. Allais, le dit. Le GATT est une institution piégée où les dés sont pipés et si l'on continue seulement avec le GATT, les difficultés vont s'accroître. Les États-Unis, qui dominent cette institution, ont des dispositions totalement unilatérales qui leur permettent d'établir leur diktat. Il faut transformer le GATT. Et ce n'est pas parce que le 15 décembre, date fixée par le Congrès américain, sera dépassé, que la foudre, que le ciel va tomber sur la terre de France. La France est un grand pays. Elle doit se faire respecter, elle doit défendre, pas seulement ses propres intérêts mais les intérêts des autres pays. Quand on nous demande un accord équilibré sur l'agriculture, on défend également les agriculteurs des autres pays européens. Quand nous défendons l'exception culturelle française, nous ne pensons pas seulement à la France, mais aussi aux autres pays. Le fonds de soutien du cinéma ne sert pas seulement à la France. Avec les coproductions, nous aidons tous les autres cinémas.

P. Lapousterle : 40 000 chômeurs de plus ce mois-ci. Que faut-il faire pour que les Français retrouvent un emploi ?

A. Lajoinie : Il faut inverser la politique. Cette primauté à la spéculation financière a été poursuivie depuis 1983 par le gouvernement précédent. Elle est poursuivie et amplifiée par le gouvernement actuel. Le gouvernement Balladur a donné plus de 100 milliards aux entreprises, sans aucune réciprocité ou embauches supplémentaires. Nous avons des propositions. 1) Arrêter ces licenciements massifs. 2) Mettre un moratoire pour trouver d'autres solutions. 3) Relancer la consommation. Sans relance de la consommation il n'y aura pas de reprise de l'embauche. 4) Diminuer le temps de travail sans diminution de salaire, sinon on aggrave la crise. On peut aller vers les 35 heures.

P. Lapousterle : Les Français votent Balladur parce qu'ils croient qu'il est impossible de faire ce que vous dites...

A. Lajoinie : Ils ont voté Balladur parce qu'ils étaient dégoûtés de la politique précédente. C'est un vote par défaut. La droite n'a pas une majorité solide. C'est une majorité par défaut. Nous ne croyons pas que le chômage soit une fatalité. Cette idée a été distillée par les gouvernements précédents. Nous croyons qu'il y a d'autres choses à faire. Il n'est pas fatal que les jeunes, aujourd'hui, ne trouvent pas de travail dans leur quasi-totalité et que les hommes et les femmes de 40 ou 50 ans soient mis à la porte et soient des chômeurs en fin de droit. On ne peut pas avoir une telle politique. Il faut avoir une politique volontariste. Il faut embaucher dans les services publics. On manque de personnel dans les services publics. Sans cette volonté politique on va vers une aggravation de la situation.