Interview de M. François Léotard, ministre de la défense, à RTL le 19 décembre 1993, sur l'action de l'ONU dans l'ex-Yougoslavie, l'éventualité de frappes aériennes, la loi de programmation militaire, les essais nucléaires, et sur son souhait d'une candidature d'Edouard Balladur aux prochaines présidentielles.

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Média : RTL - Emission Le Grand Jury

Texte intégral

Passages importants

L'« Action positive » de l'ONU dans l'ex-Yougoslavie

À l'heure qu'il est, si un certain nombre de Bosniaques, de Croates et de Serbes continuent à manger, à être alimentés en eau, en gaz et en électricité, c'est grâce aux soldats de la Forpronu et très souvent, pour Sarajevo, grâce aux soldats français (…) En dépit du sentiment d'une certaine impuissance, ou d'amertume ou même, quelquefois, de honte (…), il faut considérer que l'action des soldats de l'ONU est une action positive (…)

S'il y a des reproches à faire, ce n'est pas aux soldats français, ni à la Forpronu qu'il faut les adresser (…)

Nous ne sommes pas dans une situation de déclaration de guerre. Les soldats qui sont là-bas accompagnent les convois humanitaires, apportent une aide aux populations et, parfois, s'interposent. Mais ni l'ONU, ni, a fortiori, la France n'ont déclaré la guerre (…)

Q. : Une intervention aérienne est-elle possible ?

R. : La force aérienne telle que nous l'avons organisée (…) relève de la décision du Secrétaire général de l'ONU (…) Bien sûr, pour que l'intervention aérienne ait lieu, il faut qu'elle soit demandée par les officiers généraux qui sont au sol (…)

Quand les conditions seront réunies pour une telle intervention, il faudra la faire (…) Mais faisons attention à ce qu'une décision de ce genre ne débouche pas (…) sur une aggravation du conflit (…)

Ne demandons pas aux soldats de trouver des solutions politiques ! C'est la tâche des diplomates (…) En ex-Yougoslavie la solution ne peut pas être militaire : elle ne peut être que politique et diplomatique (…)

Nous avons du retard (…) Mais il aurait fallu des moyens supplémentaires et, lorsque la France en a demandé, personne ne l'a suivie (…)

La difficulté porte sur l'articulation entre une organisation internationale comme l'ONU et les forces militaires sur le terrain (…) Il y a le plan du droit - un droit international naissant, qu'il faut soutenir - et celui de l'action militaire (…) Les textes élaborés lors des conclaves diplomatiques ne tiennent pas suffisamment compte des réalités du terrain (…)

Q. : Zlata viendra-t-elle en France ?

R. : Zlata m'a interpellé. Je m'efforce donc de la faire sortir (…) Mais de petites Zlatas, il y en a des milliers en Yougoslavie (…) Je m'efforce (…) d'éviter tout ce qui est spectaculaire (…) J'agirai le plus discrètement possible (…)

L'Europe, le monde arabo-musulman et l'ex-Yougoslavie

Il y a un risque pour l'Europe : l'indifférence, s'habituer à l'horreur au quotidien (…) J'espère que les Français se trouvent au premier rang de ceux qui ne sont pas indifférents (…)

Dans le monde arabo-musulman, la critique à l'encontre de l'Europe est très forte car il a le sentiment qu'une communauté musulmane est, en ex-Yougoslavie, victime d'une formidable injustice (…) Selon la façon dont se résoudra le conflit, on pourra soit avoir un État prospère, débouchant sur la mer, en paix avec ses voisins, soit une espèce de ghetto qui, demain, pourra être le ferment d'activités terroristes (…)

Il ne faut pas humilier davantage la communauté bosniaque-musulmane ! Il ne faut pas freiner sa revendication légitime ! (…)

Ex-Yougoslavie : « nous ne pouvons pas nous satisfaire du statu quo »

Nous avons longuement bataillé avec l'ONU pour augmenter le niveau matériel de riposte (…) Petit à petit, les choses s'améliorent (…) Les forces ripostent quand c'est possible et nécessaire (…) Mais elles ont quelquefois le sentiment (…) d'être dans l'incapacité d'agir, ce qui est la pire des choses pour des militaires (…) Cela suppose une grande maîtrise de soi (…)

Je me suis fixé, avec le Gouvernement, une date : le printemps prochain. Si, à cette date, les conditions d'une solution pacifique ne sont pas réunies (…), il faudra prendre des décisions. Ces décisions seront prises à plusieurs. Ce pourrait être le retrait. Nous conservons notre règle de conduite qui veut que les décisions soient prises dans la concertation la plus grande avec nos partenaires européens (…) Nous ne pouvons pas nous satisfaire du statu quo d'aujourd'hui, qui est un échec (…)

Q. : Ce message s'adresse-t-il surtout aux Musulmans ?

R. : Il s'adresse à tout le monde (…)

La loi de programmation militaire

Je m'efforce de mettre la défense française à l'abri des querelles de partis (…)

Q. : À ceux qui voulaient que l'on reporte la loi de programmation, je ferai observer qu'entre le moment où le mur de Berlin s'est écroulé et celui où nous aurions discuté de la défense française, ce seraient sept ans qui se seraient écoulés (…) Aurait-ce été raisonnable d'attendre sept ans pour tirer les conclusions d'un bouleversement géostratégique aussi fort ? (…)

R. : Je n'ai pas le sentiment d'être irréaliste en proposant une loi de programmation militaire (…) La question n'est pas liée mécaniquement à la situation économique et budgétaire le lien est indirect (…) Cela dit, nous tenons compte de la crise - je rappelle que 40 000 emplois militaires ont été supprimés lors des deux années qui ont précédé l'arrivée de l'actuel Gouvernement (…)

Q. : Sur ce sujet, comment s'articulent l'action du Président de la République et celle du Gouvernement ?

R. : Le Gouvernement, sous l'autorité du Premier ministre, a adopté l'attitude suivante : ne pas laisser passer l'idée, l'apparence même, d'une dualité de l'exécutif (…)

Par notre comportement, j'espère que nous aurons montré que la cohabitation n'est pas une affaire d'artifices : il s'agit du souci très exigeant des intérêts supérieurs de l'État (…) Personne n'a dit que ce serait facile (…)

Les essais nucléaires

Q. : La suspension des essais nucléaires est-elle préjudiciable à la modernisation de notre arsenal de dissuasion ?

R. : À l'heure qu'il est, non (…) La question est complexe (…) Les armes nucléaires de la France ne sont pas menacées. Par contre, si nous devions cesser les essais pendant plusieurs années, arrêter de moderniser nos armes, qui ont été construites d'une façon empirique, justement grâce à une succession d'essais - comme dans les autres pays d'ailleurs nous mettrions en cause la capacité de la France à maintenir un outil de dissuasion efficace (…)

Je pense qu'il faudra un jour ou l'autre reprendre les essais (…) C'est ce que pense la grande majorité des experts (…)

Je souhaite que l'ensemble des autorités exécutives de la France soient conscientes qu'il est nécessaire de reprendre les essais nucléaires de façon que nous puissions, à l'avenir, signer un traité d'arrêt qui se fera au moment où nous aurons acquis une frappe plus moderne, plus pertinente (…)

Le Président de la République a toujours signé, depuis le temps du général De Gaulle jusqu'à aujourd'hui, l'autorisation des essais. Il n'est pas dans notre intention de faire en sorte que l'appareil militaire de la France soit troublé par une discussion au sein de l'exécutif qui porterait sur cette signature (…)

Nous ne signerons le traité d'arrêt des essais que si nous avons acquis la capacité de simulation (…)

Gardons les mains libres ! (…) Conservons l'autonomie de la décision française (…)

Q. : Faut-il revoir la doctrine de la dissuasion française ?

R. : Certains voudraient transformer petit à petit l'acte nucléaire en un acte d'artillerie (…) Ce serait très dangereux.

Le concept français est celui de la dissuasion : pouvoir infliger à un adversaire potentiel qui toucherait aux intérêts vitaux de la France des dommages tels qu'il ne survivrait pas à la volonté de nous agresser (…) Nous dissuadons nos adversaires, qui sont beaucoup plus forts que nous l'Ukraine, par exemple, a une capacité nucléaire égale à 2,5 fois celle de la France (…)

Mais le concept de dissuasion n'est pas seulement oriental : il est général (…)

Q. : Contrairement à ce que demandent certains parlementaires, on ne rouvre donc pas le débat ?

R. : Il est normal que le Parlement s'exprime mais il n'est pas anormal que le Gouvernement résiste (…)

Q. : Ne faut-il pas tenir compte de nouvelles menaces, notamment d'États terroristes ?

R. : Dans le domaine de la sécurité et de la défense, il ne faut faire aucune impasse. La menace contre son territoire, ses accès, sa population, sa force armée, sera considérée par la France comme inacceptable et susceptible de déclencher les foudres nucléaires (…) C'est cela, la dissuasion, et il ne faut pas changer de doctrine. Avec une dissuasion conventionnelle, on entrerait dans une logique qui pousserait l'adversaire potentiel à agir. Ce serait un mauvais chemin.

La France, la Russie et l'Ukraine 

Les élections ont montré que la stabilité n'était pas encore acquise en Russie, ni d'ailleurs dans les pays de l'ancienne URSS. (…) Notre attitude est de soutenir non pas des hommes mais une politique, c'est-à-dire la démocratisation de l'espace russe, démocratisation institutionnelle, économique, démocratisation dans tous les sens du terme. (…)

Il y a à l'Est des phénomènes de dislocation contre lesquels nous devons lutter. Je ne voudrais pas avoir à privilégier la Russie par rapport à l'Ukraine et inversement. (…) Le conflit est latent, les agressions verbales, les tensions sont réelles. (…)

L'évolution de l'OTAN

Le sommet de l'OTAN du 10 janvier est important pour nous tous, y compris pour la France. (…) Nous sommes dans l'Alliance, nous sommes des partenaires très loyaux et très fidèles. Les États-Unis ont proposé une formule, le « partenariat pour la paix », qui vise essentiellement quatre pays de l'Europe centrale, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. (…) Avec les Allemands, nous avons pris une autre initiative : l'association à l'UEO de ces quatre pays, afin qu'ils aient une architecture de sécurité. (…) Ces deux formules ne sont pas contradictoires. (…)

S'agissant de la participation de la France aux instances de l'OTAN, le problème est de savoir si sur un ordre du jour et des actions qui concernent les forces françaises, il n'est pas normal que le ministre de la défense français siège au Conseil de l'Alliance. Nous disons oui. Il en est de même pour la présence du chef d'état-major des armées au comité militaire. (…)

Le service national

Je me suis fixé comme objectif de mettre de l'ordre dans le service national. Je veux maintenir la fonction prioritaire du service militaire à l'intérieur du service national. (…) Pour les formes civiles, je veux essayer de voir comment on peut mettre plus de transparence, plus d'égalité, plus de droit. (…) Il ne faut pas que les jeunes Français aient le sentiment qu'ils peuvent être avantagés ou désavantagés en fonction de leur naissance, de la fortune ou des relations de leurs parents ou même de leurs propres diplômes. (…) Il faut retrouver le fondement même de la conscription, qui est l'égalité des jeunes devant la charge de participer à la défense du pays. Je souhaite aussi que l'on réaffirme que ces jeunes ont, pendant ces dix mois, une vocation de combattant. (…) Ce sera mon travail du premier trimestre 1994. (…)

Le deuxième emploi des militaires

J'affirme tranquillement la nécessité pour les militaires d'avoir une deuxième carrière. (…) C'est l'État lui-même qui impose aux militaires d'avoir des carrières brèves. (…) Je me battrai pour que les militaires puissent avoir un deuxième emploi. (…)

Le financement du parti républicain

Les juges sont tout à fait indépendants de tous les pouvoirs, sauf d'un seul, le pouvoir de la loi. Il me semble légitime de faire valoir auprès du garde des sceaux que la Constitution accorde aux partis politiques des droits (…). En d'autres termes, si un juge - ce que nous ressentons - sort de la saisine qui est la sienne, nous le faisons valoir à l'autorité normale qui a la tutelle de la justice, c'est-à-dire le garde des sceaux. Nous continuerons à dire cela calmement, en respectant la justice et en faisant en sorte qu'elle se respecte elle-même surtout. (…)

La réforme de la loi Falloux

Je crois savoir qu'il y a eu plusieurs milliers d'amendements. Alors, dire que cela a été expéditif n'est pas raisonnable. (…) Il est temps, neuf mois après, que la gauche sache qu'elle a été battue. (…) Il y a une majorité nouvelle, elle applique son projet politique. (…) C'est un débat du XIXe siècle. (…)

La majorité et les échéances électorales

En deux années, nous aurons cinq élections majeures : cantonales, européennes, municipales, sénatoriales et présidentielles. Je souhaite que pour chacune de ces élections, l'actuelle majorité, compte tenu de la crise économique et sociale, ait un candidat commun ou une liste commune. (…) Les deux grandes formations de la majorité disent maintenant la même chose sur la plupart des sujets. (…) On peut à l'infini mettre en scène nos différences, avec beaucoup de talent. (…) On peut aussi modestement et avec beaucoup de patience tenter d'unifier les positions. C'est cette deuxième attitude qui est la mienne. (…)

La date des élections municipales

Je suis toujours pour le maintien des dates. Si l'on n'y arrive pas pour des raisons institutionnelles, il n'est pas dramatique de décaler la date des élections municipales. (…)