Texte intégral
France 2 : 2 août 1993
H. Claude : Beaucoup de Français ont l'impression qu'il s'agit d'une dévaluation déguisée.
E. Alphandéry : Depuis quelques jours, on a assisté à une crise d'une rare violence sur le marché des changes. La crise n'a pas touché le franc, elle a touché le SME, puisque vous avez eu plusieurs monnaies qui ont été attaquées en même temps. L'Europe a fait face et on s'en tire bien. D'abord parce que le franc n'est pas dévalué, le cours pivot du franc par rapport aux autres monnaies est inchangé. On s'en tire bien parce que le SME est maintenu et on s'en tire bien parce qu'on a trouvé un moyen pour déstabiliser la spéculation et les spéculateurs.
H. Claude : Une marge de 15 % en plus ou 15 % en moins, si le franc baisse, c'est comme dévaluation ?
E. Alphandéry : Le Franc n'a aucune raison de baisser de 15 %. Le franc est une monnaie excellente. Le tableau de bord à l'origine de la valeur du franc est excellent. Nous avons un taux d'inflation qui est l'un des plus faibles de l'Europe continentale. Nous avons une balance commerciale excédentaire. Les Français sont très attachés à leur monnaie et ils ont raison de faire confiance au franc. Le gouvernement va continuer à pratiquer une politique de stabilité interne et externe pour maintenir la parité du franc, en luttant contre l'inflation, en maîtrisant les déficits publics et sociaux. La valeur du franc sera défendue.
H. Claude : Est-ce que le SME est mis entre parenthèses ?
E. Alphandéry : Nous avons trouvé une solution pour faire face à une crise de spéculation sans précédent. La solution a été d'élargir les marges de fluctuation. Et tout le reste du SME est maintenu. Les marges de fluctuation continuent d'exister. Le principe même de l'UEM n'a pas été remis en cause. Nous avons répondu techniquement à un problème. Vous dire que le SME n'a pas subi un choc, serait quelque chose que je ne dirais pas.
H. Claude : On a l'impression que l'UEM est repoussée aux calendes grecques ?
E. Alphandéry : Non, pour la simple et bonne raison que nous entrerons dans la deuxième phase au premier janvier 1994 avec la création de l'Institut monétaire européen. Mais pour autant, nous estimons qu'après cette crise, qui pose un certain nombre de problèmes, il est important que nous engagions une réflexion. Nous nous reverrons avant la fin de l'année, tous ensemble pour réfléchir aux problèmes posés par cette multiplicité des crises.
H. Claude : Que répondez-vous aux Britanniques pour qui la monnaie unique en 1999, c'est totalement irréaliste ?
E. Alphandéry : Je ne partage pas ce sentiment.
H. Claude : Les Allemands ont-ils été bons camarades ?
E. Alphandéry : C'est au moment d'une crise, que l'on éprouve la solidité d'un couple. Je peux vous dire que j'ai vécu de très près cette crise monétaire. J'ai constaté que la solidarité monétaire a joué. Les Allemands sont venus aider leurs partenaires. Pendant tout ce week-end, les Allemands ont été coopératifs pour essayer de trouver une solution européenne à la crise.
H. Claude : V. Giscard d'Estaing a dit que le SME était entre parenthèses.
E. Alphandéry : Il ne faut pas exagérer. Le SME a été préservé dans ses principes. Nous avons assoupli son fonctionnement parce qu'il fallait faire face à la crise.
H. Claude : Est-ce que ces décisions vont être bonnes pour la relance en France ?
E. Alphandéry : Ce n'est pas fait pour ça. Ces décisions sont un moyen pour lutter contre la spéculation et pour éviter que ne se reproduisent des crises comme celles qu'on a connues en septembre dernier qui sont coûteuses. Et puis, c'est aussi une décision qui permet de préserver l'essentiel de la CEE dont on a beaucoup besoin.
H. Claude : Êtes-vous optimistes pour la relance ?
E. Alphandéry : Depuis quelques semaines, il y a quelques indices qui donnent le sentiment que le plus dur est derrière nous.
Libération : 7 août 1993
Libération : Quels enseignements tirez-vous de la crise monétaire qui a quasiment comporté le SME ?
Edmond Alphandéry : Il n'a pas été emporté. La solidité du couple franco-allemand, contrairement à ce qu'on a pu dire, a sauvé l'essentiel. On a constaté une volonté unanime tant de revenir à un fonctionnement normal du SME que de poursuivre l'Union économique et monétaire. Le système a bien fonctionné dans les années 80, parce que l'on a vécu une longue période d'expansion économique dans la Communauté. Depuis un an, il a été perturbé par l'arrivée de la récession. Ce n'est pas un hasard si les crises successives qu'il a connues depuis septembre 1992 sont concomitantes du retournement de la conjoncture économique européenne, et si la plus grave d'entre elles s'est produite il y a quelques jours, au moment où celle-ci est au plus bas du cycle. Or, signe encourageant, on voit maintenant la sortie du tunnel.
J'observe aussi que les problèmes inhérents à la ratification du traité de Maastricht ont pu faire douter certains milieux financiers de l'avenir de la construction européenne, Mais, aujourd'hui, le traité est ratifié par tous, y compris le Royaume-Uni, et l'importance des moyens mis en œuvre pour faire face à la crise de change ainsi que la solidarité qui s'est exprimée à cette occasion montrent que l'on a sous-estimé la force de notre engagement européen collectif.
Libération : Mais la spéculation n’a-t-elle pas eu raison de la construction communautaire ?
Edmond Alphandéry : Elle en aurait eu raison si dimanche dernier nous nous étions mis en congé du SME par un flottement généralisé. Nous avons évité cette solution catastrophique. Dans la tempête, nous avons dû baisser la voile, mais le mât n'a pas été brisé : il est toujours droit. Le principe du SME est maintenu. Les cours pivots des monnaies les unes par rapport aux autres restent inchangés. Il est d'ailleurs instructif d'observer qu'à aucun moment de la négociation, aucun pays n'a proposé une modification des parités officielles des monnaies entre elles. Il était donc évident pour tout le monde que la crise n'avait pas pour origine un problème « d'indicateurs fondamentaux », mais qu'elle était due à une fragilité du système lui-même, étant donné l'environnement dans lequel il fonctionnait. Le fait que depuis le début de la semaine les monnaies européennes ont pratiquement conservé leur valeur antérieure relative le confirme. En élargissant les marges à partir desquelles les banques centrales doivent intervenir, nous avons mis au point une technique de nature à décourager la spéculation. Une large marge de 15 % est apparue en définitive comme la bonne méthode, car le jeu devient beaucoup plus aléatoire. Nous avons finalement trouvé la solution qui répond le mieux aux contraintes techniques, lutter contre la spéculation, et politiques, préserver la construction européenne.
Constatez que depuis lundi les pays membres du mécanisme de change ont été extrêmement prudents sur leurs politiques et que les cours de changes se sont stabilisés à des niveaux très proches de leurs anciennes parités. Cela est encourageant pour l'avenir.
Libération : Néanmoins, le calendrier de l'Union économique et monétaire n'est-il pas sérieusement écorné ?
Edmond Alphandéry : Non. L'institut monétaire européen sera mis en place comme convenu le 1er janvier 1994. Les programmes de convergence des pays membres restent plus que jamais valables. La France prépare le sien, qui sera prêt d'ici la fin du mois. Lors du conseil économique et financier franco-allemand de mardi, nous avons décidé de nous concerter de façon à faire converger les programmes de la France et de l'Allemagne, ce qui est une excellente disposition pour l'avenir du SME. La crise que nous de traverser nous fait maintenant une obligation : réfléchir aux moyens pour consolider le système. Nous allons le faire de notre côté, et nous avons déjà prévu d'échanger nos réflexions avant la fin de l'année avec nos amis allemands. Il est réconfortant de constater une volonté unanime dans la Communauté d'aller dans cette direction.
Libération : Sans le garde-fou du SME, le gouvernement pourra-t-il résister aux partisans d'une « autre politiques » ?
Edmond Alphandéry : La question ne se pose pas en ces termes. La France, entre 1981 et 1982, a déjà fait l'expérience des effets désastreux d'une politique solitaire : elle a manqué la reprise mondiale lorsque celle-ci s'est présentée. Personne ne peut aujourd'hui proposer qu'on y revienne. Le cap de la politique française est connu : il sera maintenu.
Libération : Le 24 juin, vous avez déclaré que vous aviez « pris l'initiative » de demander aux Allemands de venir à Paris pour discuter « des conditions d'une baisse des taux d'intérêt en France et en Allemagne ». À la suite de cette déclaration, Bonn a reporté le Conseil économique et financier franco-allemand, et le franc a commencé à être chahuté. Regrettez-vous ces propos ?
Edmond Alphandéry : Soyons honnêtes : vous savez très bien que mes propos ont été mal traduits. Ils étaient dans le droit fil du sommet européen de Copenhague du week-end précédent. Évitez les jugements trop péremptoires sur ces affaires monétaires internationales où le dessous des cartes est d'une grande complexité, à la mesure des enjeux de pouvoir et des enjeux financiers.
Libération : Vos rapports avec Édouard Balladur ont-ils été affectés par cette crise ?
Edmond Alphandéry : Tout au long de cette crise, le Premier ministre a constamment été à mes côtés. Nous avons été en liaison étroite et permanente. Entre le Premier ministre et son ministre de l'Économie, il y a une profonde convergence de vues et une grande confiance.