Texte intégral
En novembre 1936, devant les mises en cause infâmes de Roger Salengro, Léon Blum, alors président du conseil, prend la défense de son ministre : « Pensez à l'homme, car il y a un homme dans cette affaire, un homme avec un cœur d'homme… un homme qui, depuis des semaines, est affreusement torturé. Oh! je le sais bien… On essaie dans ce cas-là de contraindre, de refouler en soi sa souffrance. On dit à ses amis : "Ce n'est rien, cela ne compte pas". Et puis, quand les amis vous suivent des yeux, ils vous voient un visage altéré. Alors, ils éprouvent dans leur amitié, dans leur tendresse, à quel point un cœur d'homme peut être rongé par une calomnie comme celle-là. »
Léon Blum sait de quoi il parle, quand il évoque la calomnie à propos de Roger Salengro, qui va se suicider quelques jours plus tard. Nous, bouleversés de tristesse, nous pensons aujourd'hui à Pierre Bérégovoy.
Personne, bien sûr, ne peut savoir avec certitude les motifs de son geste. Même les confidences les plus précises ne traduisent pas nécessairement une vérité qui peut être multiple. Mais pour avoir suivi depuis des mois le calvaire de l'ancien Premier ministre, pour avoir été depuis des années son ami, pour avoir occupé les mêmes fonctions que lui, connu avec lui la victoire et la défaite, discuté avec lui de tout cela dans l'intimité, pour m'être dit ces derniers jours : « Il risque de faire une bêtise » et me reprocher aujourd'hui de ne pas avoir fait peut-être – mais quoi ? – tout ce qu'il fallait pour l'empêcher, je suis convaincu que l'élément déterminant, la cause essentielle de son désespoir fut la masse des calomnies qui s'est abattue sur lui à propos de son le prêt pour l'acquisition de son honneur, en particulier concernant appartement, lui ôtant la possibilité même de se disculper, lui coupant – au sens propre – son énergie vitale.
Le fond du désespoir
Dans une démocratie, les juges, les journalistes, les hommes politiques, les citoyens doivent faire leur devoir. Ce devoir peut entraîner des conséquences désagréables, redoutables même, pour des responsables publics, qui doivent les accepter. Mais les mises en cause injustes, les imputations mensongères, les attaques personnelles auxquelles on ne peut répondre, ne devraient pas pouvoir être proférées, colportées, ressassées comme elles l'ont été contre Pierre Bérégovoy. Il y a des mots, des caricatures, des images qui ont la puissance des balles. Le suicide de Pierre Bérégovoy devrait susciter chez beaucoup au moins un véritable examen de conscience. Je ressens cette injustice d'autant plus fort, en pensant à sa famille et à ses proches, que ce sont les mêmes belles âmes qui, pour une part, après l'avoir traîné dans la boue, viennent aujourd'hui faire assaut de déclarations bénisseuses, occupent les antennes avec leurs regrets, y parlant d'ailleurs plus volontiers d'elles-mêmes que de Pierre, contribuant à lui voler sa mort comme elles ont détruit sa vie. Que de mains sur le cœur qui, lorsqu'on a un peu de mémoire, semblent vraiment indécentes !
Pierre Bérégovoy aurait pardonné tout cela car, à l'honnêteté et au sens élevé de l'État qui étaient les siens, il ajoutait une grande bonté. Aimant l'homme équilibré qu'il fut, je mesure combien son cheminement vers le suicide traduit le fond du désespoir. Pour le socialiste qu'il était, il exprime aussi une ultime révolte. Pierre ne croyait pas que serait de son vivant rétablie la vérité des faits. Sans elle, l'existence n'avait plus de sens. La mort, alors, pourrait-elle faire justice de ce qu'il a vraiment été, le reconnaître tel qu'il fut – c'est-à-dire un homme pleinement juste ? Aujourd'hui c'est fait, mais dans la douleur déchirante du drame. Et trop tard.